III
Nous sommes égaux3 puisque nous sommes libres. Vous n'êtes point supérieur à moi ; j'ai autant de droits
que vous au bien-être : ainsi parle Torgueil du siècle. J'accepte ce langage, pourvu qu'il ne signifie qu'une chose, savoir^ que nous sommes égaux par nature, c'està-dire que nous avons tous la nature humaine. Nous sommes égaux, identiques même, par ce qui nous fait hommes. Mais ce fond commun ne se modifie-t-il pas en mille manières différentes ? Est-il si rare que le bonheur pour l'un soit pour l'autre le malheur ? La nature, invariable et une dans ce fond qui n'est pas moi ni un autre, mais nous tous, n'offre-t-elle pas, dans ce qui constitue nos personnes, une variété prodigieuse et une profonde harmonie d'aptitudes diverses, de puissances inégales, de modifications faites pour concourir, l'une avec l'autre, toutes ensemble, au but du genre humain ?
De là un nouveau principe, le principe de l'être social, qui répond au principe de tout être: l'union. C'est le troisième terme, et le plus noble, du moderne symbole : fraternité. Il représente plus vivement encore l'égalité de notre nature et de notre race, avec le plus profond de tous nos besoins, le besoin de l'ordre, de l'harmonie, de l'amour : la société et l'individu, l'unité et la variété, l'autorité et la liberté, conciliés et unis.
Tenons compte des variétés individuelles. Là est l'erreur du communisme : il nie la personne, l'un des deux termes qu'il faut unir. On a vu qu'il ne le nie que parce qu'il l'exagère, et que par suite il exagère l'autre jusqu'à le nier également : en sorte qu'il méconnaît tout l'homme. Là est aussi l'erreur de ces chimériques partisans d'un partage égal des fortunes : j'accorde que ce partage ne soit pas la plus sotte rêverie qu'ait pu enfanter un cerveau humain, la part de chacun aura-t-elle pour tous la même signification ? Ce qui est richesse pour celui-ci ne sera-t-il point pauvreté pour celui-là ?
30B la; religion
Et cette égalité brutale ne sera-t-elle point la pire inégalité ?
D'ailleurs est-il vrai que vous ne deviez pas être plus heureux que moi, ou moi que vous? La nature n'a pas donné plus de droits à l'un qu'à l'autre, je le veux : mais notre conduite, qui est notre œuvre ? Mais notre travail, notre vertu, nous-mêmes ? Car enfin^ il ne faut pas oublier la sanction morale, le châtiment du crime, la peine et la récompense, la loi inévitable, parce qu'elle est juste, de l'enfer et du ciel !
Que l'on Qpnsidére donc que ces modifications prodigieusement variées qui nous viennent de la nature couvrent une harmonie merveilleuse. Si chacun de nous atteignait son entier développement, qui est sa propre fin, il serait parfait pour lui-môme, et en parfait accord avec ses semblables dans l'harmonie de l'homme : l'individu et la société seraient heureux. 11 faudrait que la société, sans rien livrer à la naissance ni à aucun autre hasard, s'efforçât pour que chacun, se développant selon son être, concourût de la sorte par son développement propre au bien commun; mais il faudrait aussi que chacun eut la vertu et la force de répondre à cet effort de la société : après avoir tout donné à l'individu, elle en retirerait tout.
La pleine et franche liberté amènerait cela. Car, que sont les deux termes contraires qui s'impliquent l'un l'autre? En face de l'individu, la société ; en face de la liberté^ la liberté d'autrui^ la liberté pour tous, c'est-àdire la société encore^ c'est-à-dire l'autorité qui s'impose à la liberté et qui la limite.
On appelle liberté le libre arbitre : l'esclave est libre,
tout homme Test, sauf peut-être le fou. On appelle aussi liberté la puissance d'agir : qui est libre de la sorte ? Nul ne Test que d'une liberté bornée par la nature même ; beaucoup le sont encore moins, et leur liberté rencontre une borne plus prochaine dans le caprice ou la malfaisance des hommes.
Le libre arbitre ne saurait être ravi ; on peut enchaîner le corps, mais non pas Tâme. Le pût-on, il est visible que qui ravirait le libre arbitre à un homme commettrait contre cet homme non pas un crime, mais le crime par excellence, lui ravissant mille fois plus que la vie, je veux dire Têtre moral, l'àme tout entière^ et jusqu'à la possibilité du devoir.
La puissance d'agir n'est pas le libre arbitre. Tandis que celui-ci, étant absolu, n'a pas de bornes (car il se peut que je veuille l'impossible, et ma volonté, que la possibilité même ne borne pas, voilà mon libre arbitre), mon entendement^ mon sentiment, mon organisme, mesure et borne chez moi la puissance d'agir. L'homme peut aussi, par un abus de la force, la borner et me mettre en sa servitude. Pourquoi la puissance d'agir^ lorsque l'homme ne la borne point, s'appelle-t-elle, comme le libre arbitre, liberté?
C'est qu'elle est l'ensemble de mes facultés, l'être qu'il m'est ordonné de développer et d'accroître selon sa fin : et l'accomplissement de ce devoir, qui renferme tous mes devoirs, est remis à mon libre arbitre. Que je le fasse, me voilà sage, parce que je me suis efforcé pour le faire ; me voilà heureux, parce qu'il est la satisfaction de mes besoins, en même temps que le développement de ma nature ; il est et ma vertu et mon bonheur, il est mon bien. Quiconque donc m'enlève ma puissance d'agir, ou seulement la borne chez moi, outre qu'il dispose contre
mon gré de ma propriété la plus intime^ enlève ou borne mon bonheur tout ensemble et ma vertu ; il se rend coupable, à mon préjudice, et à son profit, jusqu'à ce que Dieu le frappe^ de tout ce que je dois faire et qu'il m'empêche de faire ; il attente à l'instrument de ma volonté, non à mon libre arbitre, mais au pouvoir sans lequel mon libre arbitre est stérile, sans lequel je ne puis concourir à cette fin générale des êtres qui est la raison de mon propre être : il viole en moi l'ordre, et, que dis-je ? l'ordre de l'univers.
Laissons donc à chacun, avec son libre arbitre, sa force même. Que nul, ni individu, ni société, ne la lui enlève: il peut se développer tout entier, et l'entier développement de chacun serait, non moins que le bien de chacun, le bien de tous ; mais il doit ce qu'il peut, et il en répond à Dieu, qui le frappe dés ce monde, s'il ne l'accomplit pas^ par l'inquiétude des besoins non satisfaits, par l'angoisse du vain désir, par le tourment de son être manqué, par le malheur.
Aussi la moindre atteinte portée à la liberté, même au nom du bien-être, améne-t-elle, au lieu du bien-être, la souffrance avec le désordre. Il ne faut donc pas chercher l'égalité et la fraternité en dehors ou en outre de la liberté : la pleine liberté pour tous est l'égalité, et l'égalité de la liberté, absolument réalisée, serait la fraternité.
Tous les hommes sont frères. Pourquoi des privilèges^ pourquoi le règne de l'ambition injuste et de l'orgueil mauvais, où ne devrait régner que l'amour? — C'est qu'il y a, dit l'égoïste, des forts et des faibles, des hommes d'esprit et des sots. Défendra-t-on aux uns d'avoir du mérite, parce que les autres sont imbéciles ou paresseux ? — Sophisme, sophisme. Que chacun atteigne le plein développement de son être, mais chacun, le petit
ainsi que le grand, et que la société ne vienne pas introduire parmi les hommes le privilège odieux à la nature. La nature a fait les hommes inégaux ? Oui, mais enfants d'une même famille, membres d'un même corps : qu'un seul membre souffre, tout le corps souffre. C'est à ceux qu'elle a faits riches de ses dons de payer pour ceux qu'elle en a faits pauvres ; plus de faveurs imposent plus de devoirs : que celui qui a des bras travaille la terre pour le bien de tous, et que celui qui a une tête conduise pour le bien de tous l'œuvre qu'il est capable de conduire. Respect à la force, dites-vous ? Et moi je dis : respect à la faiblesse ! La faiblesse est chose sacrée ; et nous qui sommes forts, Dieu nous demandera compte de la force dont il nous a confié l'usage. Nul ne peut se suffire à soi-même : malheureux, qui veulent s'élever, et qui ont plus besoin que personne de ceux que foule leur orgueil I Si chaque homme pouvait avoir tout son développement ou, pour ainsi dire, produire tout son être, il n'y en aurait pas un qui fût inutile en ce monde, pas un qui par quelque endroit n'égalât les autres ; et l'on verrait que l'inégalité, ou plutôt la différence des individus, a une raison plus haute^ et forme comme un concert du tout.
Telle est la fiaternité : point d'oppression ni d'anarchie, mais l'harmonie et Tamour.
Hélas ! Que cet idéal est encore loin de nous I Mais il se réalise un peu chaque jour. Car le christianisme doit s'accomplir sur la terre avant de se consommer dans le ciel. Le règne ici-bas lui fut promis. Ne nous laissons point décourager par les spectacles que nous avons sous les yeux : l'humanité ne marche que lentement et pas à pas. Laissez, laissez, elle est bien jeune. Ceux qui désespèrent de l'avenir ne connaissent pas les lois du monde,
non pas même du monde où ils sont, ni de l'homme. Comment ce qai doit être ne serait-il pas 7 Si l'humanité ne peut atteindre sa véritable fin, qui est la justice, qu'est-ce que la Providence ? Ah ! un tel doute est un blasphème contre Dieu I
Ne nous étonnons pas des égarements qui nous environnent : que les rêves des communistes et des niveleurs ne nous ébranlent pas. Pardonnons-les au contraire, en' les comprenant. Elle fut méconnue de si longs siècles, l'égalité sainte, la sainte fraternité des hommes I La société antique eut les citoyens et les esclaves ; la société chrétienne, qui abolit l'esclavage, le conserva sous une autre forme : il y eut les serfs, il y a les prolétaires ; il y eut l'aristocratie du sol, il y a l'aristocratie plus vile de l'argent. Aujourd'hui même, où s'éveille de toutes parts l'instinct et comme le pressentiment d'un meilleur avenir, quel est l'esprit du siècle? L'individualisme, l'égoïsme sans frein et sans pudeur^ la maxime partout effrontément affichée : Chacun pour soi I
Mais reprenons courage, et arrêtons-nous un instant devant ce magnifique symbole : Liberté, égalité, fraternité. Il est comme une Trinité nouvelle, ou une nouvelle expression, au point de vue social, de la Trinité. La liberté est la puissance : car que ferait l'homme, s'il n'était pas libre ? l'égalité, la production de cette puissance; sa manifestation par la justice humaine, le Fils, le Verbe ; la fraternité procède de l'une et de l'autre, elle est l'union ou l'amour, comme l'Esprit qui procède du Père et du Verbe, union et amour mutuel de l'un et de l'autre...
Redescendons sur la terre. Ici encore le symbole que je contemple a une grande signification : il est, dans sa belle brièveté, toute une morale sur le rapport de l'homme, non avec la matière ni avec Dieu, mais avec l'homme.
Deux éléments constituent la morale : un principe, Tidée du bien ; une condition, la liberté. Ici d'abord la condition nécessaire, la liberté. Puis Tidée du bien ; ne fais pas à autrui ce que tu ne veux point qui te soit fait, c'est l'exacte réciprocité des deux termes, c'est le devoir et le droit, la justice, — l'égalité ; fais à autrui ce que tu veux qui te soit fait, l'homme est actif pour le bien, il se dévoue, il sacrifie ses droits, s'il le faut, c'est la charité, — la fraternité. Liberté, telle est la condition de la morale; égalité, fraternité, tel en est le principe, tel est le bien au point de vue social. Ce symbole est la traduction sociale de ce que la religion exprime ainsi pour l'individu : libre arbitre, justice, charité.
C'est parla que le cri qui a retenti dans ce siècle est un cri de rappel au christianisme. C'est par là qu'il concilie l'ancien et le nouveau besoin, qui se résument en un seul, le besoin moral. Les novateurs demandent le bien-être, mais ils invoquent la morale. Les rétrogrades demandent la foi : mais la foi n'est-elle pas l'enseignement et le principe de la morale ? Les uns regardent plutôt au corps, les autres à Tâme : mais la morale n'estelle pas le lien du corps et de l'àme ?
Ce qui est le besoin du siècle, au milieu de ces cris qui semblent contradictoires, c'est la morale, qui est le lien du corps et de l'àme ; c'est la condition même de l'existence et du bonheur; c'est l'harmonie.
Si vous n'avez point compris cela, chrétiens, vous ne comprenez ni votre siècle, ni vos nouveaux devoirs. Vous êtes en possession de la vérité : qu'elle ne demeure pas stérile en vous, comme une semence qui n'a point de fruit I Vous êtes l'autorité, reconnaissez la liberté : la science et le sens privé, devant vous qui êtes le sens commun et la foi. La pensée du temps où vous êtes se
retire de vous : n'y aurait-il pas un peu de votre Caute ? Votre siècle vous repousse, et il souffre : méditez ceci, comme une leçon, et comme une espérance.
La philosophie est l'œuvre de la raison, de l'individu, je veux dire de la liberté, en matière de doctrine. Je comprends que plusieurs la repoussent, parce qu'elle est cela, et qu'elle n'est que cela. Toute liberté suppose une autorité à laquelle elle n'est que le pouvoir de résister ou de se soumettre, avec le devoir, qu'elle implique, de se soumettre volontairement. Aujourd'hui que la philosophie, après tant de siècles, se cherche encore^ quelle autorité reconnaît-elle, pour parvenir à être ?
La science est la connaissance de la vérité par la raison. Ce qui la distingue, c'est la méthode. C'est par la méthode, par l'usage de la raison pure dans la recherche de la vérité; qu'elle n'est point la foi : c'est par elle aussi qu'elle est création de l'homme. Lorsque l'homme entre en possession de la vérité, il la découvre, il l'accepte sans la faire : il ne la crée pas; mais par le raisonnement, qui est un effort de son activité propre, il en produit la connaissance, il en crée, pour ainsi dire, l'intelligence en lui-même.
Et là-dessus, que se passe-t-il aatourde nous? Chaque science est un chaos où luttent mille systèmes, plus curieux de se tuer les uns les autres que de s'entendre pour le vrai, qui est leur vie ; plus cupides du règne égoïste, de l'orgueilleuse domination, que de la vérité. Chaos et matérialisme. Chacune s'isole en soi, superbe, et ignorante ou insouciante du néant dans lequel l'oubli de l'unité la précipite ; chacune se considère d'autant plus qu'elle est plus positive, plus physiquement expéri-
mentale, je veux dire plus brutale, plus abaissée, plus enfoQcéedans le corps. Quelle est de toutes la plus dédaignée ? Celle qui est le principe et le centre de toutes ; celle qui répond à l'unité même des choses : celle qui est la science, non de telle vérité, mais de la vérité, de rétre; celle qui est, les autres n'étant que îles sciences, la science : la philosophie.
Je voudrais pouvoir, en passant, venger iHnjustes attaques, non les philosophes, mais la philosophie. science la plus haute et la mieux faite [K>ur l'homme, que Tinfini n'effraie pas ! Science pleine d'incommensurables abîmes el de profondeurs merveilleuses! Que souvent, dans le coui-s de mon œuvre, tu m ai>pelles, et il ne m'est pas permis de te répondre ! >'on. je t'ai dédaignée comme eux, comme ces malérialisles de mon siècle, indignes de toi. Pardonne, il l'a fallu; car il a fallu m'inquiéter, commeeux, dece quilesinqniéte. Ui aussi je te rencontre : n'es-tu pas au fond de tout, science de l'être ? Ne te poses-tu pas, guiile toujours prêt, en face de tout travail de la pensée, disant : Me voici, prendsmoi, si tu ne veux te perdre dans les ténèbres de la route ?
Jet'aidoncprise,maisàpeine;àpeineavons-nouscheminé ensemble. Eux, ils t'ont dédaignée, et, te dédaignant, ils se sont perdus. D'autres t'ont fait plus de mal encore,'car ils sont cause de cet injurieux dédain : ô philosophie ! les philosophes. Tes disciples, armés pour toi, te frappent de leur armes, et, croyant te sauver, te perdent. Ils s'efforcent de détruire la religion ; îls prétendent la remplacer, les insensés, par une science toute à faire I Ils invoquent contre la foi la raison privée, le raisonnement: erreur, ils n'oublient que la société ou l'humanité dans Phomme- L'autorité les offusque, ils n'en veulent pas, ils invoquent la liberté contre elle : mais la liberté ne doit-
elle pas se soumettre ? philosophie, qu'ils rêvent indépendante, Tes-tu du vrai ? Pourquoi donc le rejettent-ils ? Ton œuvre n'est point de le changer, de le faire autre, mais de le comprendre. Ils ne parviennent que trop à ce qu'ils veulent, à le détruire dès qu'ils ne le peuvent atteindre : mais ils détruisent sans bâtir ; la mort qu'ils donnent ne leur donne pas la vie ; eux-mêmes ils se renversent dans leurs propres luttes; ils tombent, et on les délaisse en leur agonie solitaire.
Sans religion ni philosophie, que reste-t-il ? Ce qui est : le matérialisme, et avec lui le désordre, un acheminement à la mort.
Que la foi revive, que les philosophes se prennent à croire, toutes les sciences se spiritualisent, et, rattachées à un même centre, se coordonnent ; la science, la philosophie, qui voit en elle un contrôle de ses erreurs, peut enfin s'organiser au lieu de se déchirer les entrailles; et la foule^ que toujours, quoi qu'on puisse dire, l'autorité domine, dont l'incrédulité n'est qu'un acte de foi en l'incrédulité des savants comme sa crovance est un acte de foi en la croyance des prêtres, la foule trouve partout la croyance, et croit.
Mais il faut que la foi, si elle veut revivre^ se transforme et devienne science. Elle ne peut servir de contrôle aux erreurs de la science que si elle est déjà science elle-même, démontrée, universellement reconnue.
Car si toute liberté suppose une autorité à laquelle doit se soumettre l'être libre, chaque ordre de liberté suppose une autorité propre ; et la confusion des autorités serait la destruction de l'autorité même, puisqu'elle détruirait la liberté, mettant l'esclavage à la place d'une obéissance impossible.
L'ordre politique, n'étant que la sauvegarde et la for-
TE^fCT*»~i"
me de Tordre social, doit se subordonner tout entier à celui-ci. La société vaut ce que vaut Tordre social. L'Etat, ou l'organisation de Tordre politique, n'est qu'une force tout extérieure et toute matérielle établie pour le maintien de ce que la justice a de plus matériel et de plus extérieur, le respect des personnes, l'égalité, non pas, comme on Ta connue trop souvent^ Tégalité dans la servitude, mais Tégalité dans la liberté. Ma liberté, à cet égard, n'a d'autre limite que la liberté d'autrui : parce que la liberté n'est pas pour moi seul, mais pour tous. Si TEtat touche à ce qui est de Tordre social, c'est le renversement de tout principe, puisque Tordre politique n'est que la forme et le gardien de l'autre. Et qu'y a-t-il de commun entre la religion, la morale, la propriété ; entre la science, Tart, l'industrie^ et le caprice d'un gouvernement sultanesque, eût-il encore, pour faire de son caprice une loi, la puissance de toutes les baïonnettes du monde ?
Déterminer, pour les prohiber, les combattre et les punir, toutes les manières, indirectes ou franches, simples réserves ou attaques manifestes, d'attenter aux libertés (c^ qui commande toute une organisation et toute une législation, à faire plutôt que faite), TEtat ne doit ni ne peut autre chose. Mais, pouvant cela, il peut beaucoup : à défaut de Tordre intime ou social, il le prépare par le maintien absolu de toutes les libertés, qui permet Texpansion indéfinie de toutes les facultés humaines ; et déjà^ par l'accomplissement de la justice dans Tordre politique, il le commence. Plus tard, en de plus beaux siècles. Tordre intime enfin établi, je veux dire la religion vivante chez tous, et devenue, par la seule force de la doctrine, la reine des âmes libres, la morale faite conforme à la religion^ la propriété organisée selon la mo-
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raie, que, pour le garder alors, et pour s'accroître avec lui dans une commune splendeur, Tordre politique, qui ne le fait pas, qui l'accepte, veuille asseoir sur cette base, désormais solide, l'ensemble de ses lois, il fera bien ; mais qu'alors même il ne viole point la liberté des hommes. Car voici, dans le rapport mutuel des hommes^ toute la justice : « >'e fais point aux autres ce que tu ne veux point qui te soit fait, » respect de l'individu pour l'individu, de la vie et de la personne pour la personne et pour la vie, respect de la liberté pour la liberté. Et voici le couronnement de la justice : « Fais-leur ce que tu veux qui te soit fait^ » travaille à conserver et à développer leur être comme tu veux que le tien se conserve et se développe, dans la voie de la vérité, de la beauté, de la sagesse, où tu es toi-même, où tu crois être du moins, puisque, si tu croyais n'y être pas, tu devrais quitter celle ou tu marches^ coupable de ne pas le faire, devant Dieu, ton seul juge..
Liberté donc, de penser, de parler et d'agir ; liberté absolue : nulle autre limite, nulle autorité à respecter, que la liberté d'antrui. Mais cette triple liberté doit-elle se déployer sans régie? Non, elle est le pouvoir qu'a l'homme de se soumettre ou de ne se soumettre point, et elle doit produire Tobéissance. A quoi? A la force? Non, non, si ce n'est à la force de Dieu, à l'autorité intérieure et divine : au juste^ au beau, au vrai. Et comme le juste, le beau, le vrai, ne se séparent pas, comme tout cela c'est le bien, comme d'ailleurs, puisque avant tout il faut connaître le bien, le vrai est le sommet, si je peux le dire, du triangle mystique^ la première autorité, la règle de toute liberté, c'est la vérité même.
Et, en effets quel autre règne peut avoir une religion, ou une science, que l'ascendant qu'exerce la vérité sur
les esprits? Si elle emploie d'autres armes, elle ne convainc pas, elle n'éclaire pas, elle perd ou manque son légitime règne, à grand'peine remplacé par un despotisme d'un \o\xv.
Donc l'autorité à laquelle doit se soumettre l'homme qui pense, c'est la vérité, et nulle autre : coupable si sa pensée, vraie ou fausse, fut l'œuvre d'une liberté soumise à une autre autorité que celle-là, je veux dire à un autre mobile, à un intérêt, à une lâche passion, à une passion généreuse même, peu importe; coupable et punissable alors, mais devant Dieu seul. Que la vérité soit donc son unique règle : la méthode en premier lieu^ qu'il sait ou qu'il croit bonne, et qui le guide ; puis la vérité connue. La philosophie une fois faite^ ou la religion comprise, servira de règle, comme vérité connue, à toute recherche libre de l'intelligence. Jusque-là^ que l'intelligence prenne sa règle dans la méthode, et qu'elle cherche la méthode même, s'il le faut : j'entends, lesconditions de la certitude ou de Tinfaillibilité pour le sens privé, dans l'accord essentiel du sens privé avec le sens commun.
La foi né revivra, le dogme religieux, avec ses conséquences morales, ne se relèvera parmi nous, que par la raison, par la liberté, et pour ne régner plus que dans l'empire des âmes, qui est le sien.
Si donc la religion, comme je le souhaite et comme j'ose l'espérer, se transforme en philosophie, c'est-àdire si la science, par sa méthode, ou par la seule force du raisonnement, arrive à un système démontré, expliqué, lumineux, qui ne soit autre que la doctrine religieuse^ voyez les merveilles qu'un tel progrès enfante 1 La vérité première, directement, scientifiquement connue, entraîne, comme une science exacte, l'accord de
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tous ceux qui Tétudient dans le monde ; leur accord emporte la foule, et elle devient l'universelle doctrine. Les sciences, qui ne peuvent s'unir que dans une science, s'unissent en elie^ et par elle s'appuient sur Dieu^ comme des branches, par leur tige, sur la vaste terre. Elle est alors la science^ étant la tige des sciences Cellesci enseignent diversement à réaliser les divers aspects du bien, d'où elles tirent une valeur plus haute : la morale embrasse tout l'homme; en tout elle montre du doigt le but, et les sciences^ ses servantes, donnent les moyens d'atteindre le but. La société en profite pour son bonheur. Et l'humanité rachetée retrouvera son Eden enfin reconquis : la cité de l'homme est la cité de Dieu.
Nous sommes entrés dans la liberté : c'est un tout autre ordre que l'ancien.
L'ordre ancien n'est plus, il ne peut revivre. Il ne le peut^ quoi qu'il fasse. Une révolution, qui dure depuis cent ans, l'a renversé d'un souffle, vieillard décrépit qu'il était, et se dispute les restes de son cadavre. Elle marchera malgré l'Église, si TÉglise refuse de marcher avec elle : mais sans l'Église l'ordre nouveau ne se fera point ; le jour de demain, après cette nuit de tourmentes et de veilles, ne se lèvera point sur nous. Malheur I malheur à l'Europe ! malheur aux siècles qui viennent, si l'Église s'oublie à pleurer au lieu d'agir; si elle regrette ce qui n'est plus, au lieu de faire ce qui doit être I
Les meilleurs catholiques demandaient à grands cris la Réforme, avant que, dans son impatience, lasse d'avoir attendu, elle ne s'emportât sous la direction fougueuse de Luther.
L'Eglise est une société religieuse : en religion, elle parle avec autorité, elle est chez elle. Les affaires terres-
L*AVENIR ait
très ne la touchent pas. Qu'elle se mette hors de toute politique : sinon, elle est loin de son terrain, elle n'est plus maîtresse, elle est dominée ; mais qu'elle se mette hors de la politique, elle est au-dessus, et la domine. C'est la force des choses. Si elle s'en occupe, surtout, comme de nos jours, avec l'inintelligence des temps modernes, elle perd peu à peu le cœur des peuples ; si elle s'en détache et remonte vers le Ciel, elle apparaît, la tête haute, en sa pure lumière, et les peuples, dont elle n'entrave plus la marche, reviennent à elle avec joie. Alors tout se fait, comme de soi-même^ à son image, et la société se forme d'après la morale, qui s'appuie sur la religion.
Mieux encore. Insouciante de ce qui n'est que du monde, se souvenant qu'elle ne s'est pas toute développée, et que la morale suit le dogme, qu'elle en étende les conséquences humaines : on l'écoutera. Qu'elle éclaire, marchant sur une nouvelle route, la route obscure des peuples qui s'avancent vers l'ordre nouveau. Hélas I qui en dissipera les ténèbres, si ce n'est l'Eglise? Qui constituera cet ordre ? Qui posera le fondement de l'édifice? Quel autre que le christianisme peut organiser la fraternité chrétienne ?
Poser, en face des faux socialismes, un socialisme vrai, je veux dire chrétien, qui fonde l'ordre sur le droit, qui n'organise le droit qu'en vue du devoir ; prendre la Révolution, qui marche et qui ne s'arrêtera point, la prendre d'une main forte, pour la diriger, ou la dominer plutôt ; être homme du progrés et religieux tout ensemble ; n'accepter de l'esprit ancien que ce qui est de tous les temps, du nouveau que ce qui s'accorde avec l'ancien, de l'un et de l'autre que ce qu'il a de juste, qui est un^ car toutes choses bonnes s'unissent dans le bien qui les
fait bonnes ; voir le rapport des deux idées que chacun représente, en construire la synthèse, fondre ainsi les deux partis en un qui soit le juste ; combler l'abîme qui se creuse toujours plus profond entre deux montagnes prêtes à tomber Tune sur l'autre le jour où le sol manquera sous elles, et à se briser Tune l'autre par un choc épouvantable : là est le salut, si quelque part est le salut du monde.
Lorsqu'un jour est fini, que le soleil s'est couché, qu'il rentre dans son repos, alors un nouveau jour commence : il commence au crépuscule du soir, et n'a de lumière que celle qui lui reste du soleil déjà caché sous l'horizon ; ce n'est point, dis-je, le soleil qui l'éclairé, il ne lui donne sa lueur que par emprunt : mais toute lueur en est empruntée. Cependant les ténèbres deviennent de plus en plus épaisses. Peu à peu elles se dissipent, l'aurore se lève, le soleil reparaît: il montedans le ciel, puis il s'éloigne^ toujours présent, jusqu'à la fin. Ainsi l'humanité marche. Dieu en éclaire à peine l'origine; il semble se retirer, et l'humanité s'enfonce à mesure dans les ténèbres de l'idolâtrie ; mais toute lueur vient de lui seul. Il reparaît pourtant ; déjà l'aube se montre, l'aurore brille, et voici le soleil : voici le Verbequi illumine tout homme venant en ce monde fait homme lui-même ; il demeure parmi nous, il monte dans notre ciel, puis il s'éloigne, toujours présent, jusqu'à nos fins dernières.
Ce n'est là qu'une faible image de la marche des choses humaines. Quoi qu'il en soit, au reste, de la durée future que Dieu nous réserve, l'avenir qui se prépare est le plus haut terme de la civilisation : ce n'est pas demain que nous en verrons l'accomplissement ; il faut un siècle.