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deux peut-être, peut-être plus. Mais il est temps que l'impulsion se fasse. A qui appartient-elle ? Qui la fera?
Toutes choses vont du néant à Têtre, et de Tinférieur au supérieur : de la variété à Tunité, de la guerre à la paix. L'homme s'avance vers la paix par l'unité du genre humain.
Dans l'enfance de chaque nation, il n'y a que des familles, et un morcellement sans lien. La nation se forme, s'organise, devient une, puis, au-dessus des nations, l'humanité. Qu'il me suffise de rappeler la Grèce qui, unie enfin sur le joug de la Macédoine, marque, par la conquête de l'Orient, c'est-à-dire de tout ce qui avait été civilisé jusqu'alors^ un âge de la civilisation du monde; puis, d'autres nations s'étant formées, Rome, qui soumet à ses lois la Grèce, l'Orient avec elle, puisqu'il était grec, et marque un nouvel âge de la civilisation du monde. A diverses époques, le monde civilisé devient un, l'humanité est une. L'empire romain se décompose à son tour, et lentement se forment d'autres nations, dont l'Église est l'unité ; toutes enfin, organisées au dedans, au dehors se maintiennent en équilibre : elles s'uniront sous une même loi.
L'unité du monde ne se fera plus par voie d'envahissement et de conquête : puisque déjà lions voyons luire le jour de la liberté, elle se fera dans la liberté. Est-il nécessaire, pour qu'il y ait unité entre les hommesd'une nation, que l'un d'eux absorbe tous les autres ? Et quelle que soit la variété de leurs existences, n'y a-t-ilpas unité, si, tandis que chacun mène librement sa propre vie, ils dépendent tous d'une justice commune qui les protège tous; si, en outre, ils ont une religion qui accorde leurs âmes et leur inspire des mœurs semblables ? Pourquoi n'en serait-il pas de même entre les peuples ? Ne sauraient-ils dépen-
dre d'une justice commune ? Ne saurait-il y avoir une religion entre eux ?
Un congrès supérieur, organisé pour le maintien de la» commune justice, c'est-à-dire pour la protection des faibles, n'établirait qu'une sorte d'unité fédérale, simple garantie contre le risque d'envahissement, sans véritable accord entre les peuples. La religion seule peut faire ce véritable accord; elle unit lésâmes, elle inspire la conformité des mœurs. Ainsi l'unité du monde se fera dans la liberté par la religion ; et c'est pourquoi la solution du problème religieux domine tout.
J'ai lu je ne sais où, chez quelqu'un de ces modérés^ ainsi appelés parce qu'ils manquent de logique, de courage peut-être, grand partisan des milieux, des compromis, des transactions à l'amiable, j'ai lu, dis-je, que l'entière indépendance de l'Église et de l'État, et l'entière dépendance soit de l'un, soit de l'autre, offrent également de très grands périls. L'État dépend-il de l'Église ? C'est la théocratie pure, et la force armée pour une croyance. L'Église dépend-elle de l'État? C'est l'État théologien, avilissant l'Église qu'il choisit par le choix même qu'il en fait pour l'imposer au peuple : c'est le tzar, empereur et pape. L'Église au .contraire est-elle indépendante de l'État ? Elle agit sur les âmes sans entrave, et, si elle parvient à y établir son règne, elle pousse le peuple à changer les lois de l'État, pour peu qu'elles ne soient pas conformes à son esprit : et la théocratie se retrouve par l'extrême liberté. Le modéré concluait que l'Église doit dépendre de l'État dans une certaine mesure. Acceptons l'hypothèse. Est-ce que l'Église respectera les lois de l'État et les sanctionnera de son autorité sacrée^ par soumission de sujette, parce qu'elle dépend de l'État dans une certaine mesure ? C'est le système russe dans une
certaine mesure ; c'est Tétat théologien dans une certaine mesure, et, dans une certaine mesure, la conscience à genoux devant la force. Ou tiendra-t-elle plus haut que l'État, dont elle dépend dans une certaine mesure, le Dieu qu'elle enseigne ? Alors encore^ si elle parvient à régner dans les âmes, elle pousse au changement des lois de l'État pour peu qu'elles ne soient pas conformes à son esprit, et la théocratie se retrouve.
Mais, je le demande, pourquoi une telle peur de la théocratie ? Est-ce qu'on se représente toujours cette théocratie primitive^ pouvoir spirituel et temporel ensemble, imposant la foi et le culte par la force, envahissant à main armée le domaine des âmes réduites en servitude?
Oh I que ce n'est plus la théocratie où aboutira l'Eglise indépendante! Elle ne sera plus dès lors qu'un pouvoir spirituel ; elle ne parviendra plus dés lors à régner que par la vérité sur des âmes libres : et s'il arrive que, par cet empire tout divin de la doctrine sur les cœurs, les mœurs d'un peuple soient obligées de se conformer à l'inspiration religieuse, où sera le mal ? Et s'il en arrive pareillement des mœurs de tous les peuples, ne sera-ce point l'apogée du christianisme, et de l'homme ? Voilà l'unité, una fides, una lex : théocratie, — oui, sans doute, c'est-à-dire règne de Dieu.
C'est la religion descendue, parla morale, dans la conduite de toute vie sur la terre : c'est, au-dessus de toutes les sciences, la science créée, la philosophie constituée, la raison qui se rehausse jusqu'à la foi, la comprend, la pénètre et l'éclairé; c'est l'art élevé à la hauteur de son rêve^ sainte réalisation du beau, manifestation, non plus terrestre, mais céleste, et toute divine, de Dieu, échappée de vue sur les perpectivesdel'infini, écho lointain des harpes séraphiques, pressentiment et avant-goût du ciel; c'est
l'industrie poussée à ses dernières limites, pour livrer à Phomine l'abondance des biens au prix de travaux qui lui plaisent ; c'est la sagesse de tous garantie par le bonheur de tous, dans l'absence de toute servitude désormais inutile ; c'est l'individu libre dans la famille, la famille libre dans la cité, la cité libre dans l'humanité, l'humanité libre en Dieu : Dieu seul est alors le roi de l'homme, et, dans l'attente d'un si magnifique avenir, il faut que je résiste à mon enthousiasme pour ne pas entonner dés aujourd'hui, du fond de l'abîme, le chant du triomphe !
Ce serait chanter trop tôt ; car, hélas ! il est bien loin de nous encore, le jour que demandent sans cesse nos prières par ces simples paroles adressées à Dieu : « Que votre règne arrive I »
Il ne suffit point de la liberté pour cela. La liberté n'est qu'un pouvoir : qu'elle nous serve pour accomplir le progrès ; mais dirigeons-la nous-même vers le bien : nous sommes responsables, et nous le sommes par elle. Donc, ce qu'il nous faut d'abord et surtout, c'est la science : doctrine religieuse, doctrine morale, doctrine économique. Je ne me lasse point de le répéter, parce que c'est ici la grande vérité de ce livre. Que de travaux nous sollicitent de toutes parts ! Et quelle œuvre serait la nôtre, si nous osions l'entreprendre !
Mais de quel front annoncer, ou même tenter dans le silence du cabinet, une œuvre si difficile et si haute, quand on songe au misérable avortement des tentatives qui se sont faites autour de nous ? Ne devrions-no^ pas, à la vue de si tristes désastres, être nous-même plus réservé, et ne contempler que du bord toutes ces pensées
naufragées, au lieu de nous élancer^ pour nous perdre à notre tour, sur la perfide mer des doctrines folles ?
Hélas ! que l'ignorance ou l'indifférence des sages soit notre excuse, si notre témérité nous précipite inconsidérément dans Tardente recherche des doctrines de Tavenir I
Transition orageuse entre le passé et Tavenir, notre siècle s'agitera longtemps encore, jusqu'à ce ce qu'une parole du Maître se fasse entendre. Les faux prophètes abondent : ils parlent, on les écoute, et on détourne la tête ; car cet instinct infaillible, qui ne découvre point la vérité, mais qui la voit lorsqu'elle se montre, sent qu'il n y a sur leurs lèvres que l'imposture ou l'erreur. Que l'envoyé paraisse, chacun le reconnaîtra et marchera sous sa bannière : l'ère nouvelle datera de lui. Qu'il se lève donc du milieu de nous, cet apôtre nouveau de l'Évangile I Notre siècle attend son docteur.
Je me le figure pareil aux antiques prophètes, qui, sortant du fond des solitudes arides, apparaissaient tout à coup au sein des cités, la barbe hérissée, l'œil enflammé, la voix tonnante ; il me semble l'entendre, cette sauvage et terrible voix : elle retentit dans nos villes, elle résonne plus haut que nous, et toutes les têtes se courbent sous le vent de sa parole, comme sous un souffle de Dieu qui passe.
« Dieu m'a parlée s'écrie- t-il, et m'a dit : « Regarde » autour de toi ; que vois-tu ? »
» Et d'abord j'ai été saisi d'une grande épouvante, parce que Dieu me parlait. Et je me suis réjoui dans mon épouvante, parce que Dieu me parlait. Cette voix intérieure qui m'agite, cet esprit qui secoue mon âme^ c'est votre voix et votre esprit, ô Dieu I Et je rends grâces à ces souffrances que les hohimes de chair n'ont pas con-
nues ; et cette douleur qui vient de vous, je m'en suis fait au milieu de mes larmes ma félicité et ma joie.
» Vous parlez à tous les hommes, Seigneur, et votre Verbe éclaire tout homme venant en ce monde : pourquoi leurs yeux demeurent-ils aveugles, pourquoi leur oreilles demeurent-elles sourdes, et d'où vient que ceux même qui vous adorent n'entendent point votre Parole ?
y> Ah I c'est que votre Parole les fait trembler comme un tonnerre^ et que votre lumière qui les illumine les brûle 1 Et ils n'ont pas su, ou ils ont oublié, que cette lumière qui les brûle est votre lumière, que cette parole qui les effraie est votre parole, et ils ont fermé les yeux pour ne pas vous voir, et ils ont élevé la confusion de leurs voix tumultueuses pour ne pas vous entendre !
» Moi, je les ai fuis ; et, prêtant l'oreille, je vous ai entendue, et, ouvrant les yeux, je vous ai vue, ô vérité qui ne se cache point à qui veut la voir, et qui s'offre à qui la cherche 1 Et vous m'avez parlé dans la solitude, et vous m'avez dit : « Il y a une grande misère dans le monde, h et un cri qui dure depuis que le monde compte les ^ siècles. J'ai pitié de ce long gémissement des hommes. » Chaque jour a sa peine, et chaque jour a saconsolation : » écoute le cri de ce siècle, afin qu'il soit consolé. Ecoute ^ donc, et regarde ; et, quand tu auras entendu et que tu » auras vu, parle : ta parole sera la mienne. »
» J'ai regardé, et j'ai vu — des choses dont mon âme frémit tout entière, et qui ont fait ma face toute pâle. Car j'ai vu^ comme sur une mer pleine de ténèbres, une tempête furieuse battre les flots et découvrir tous les écueils, et, sur tous les écueils naguère cachés par les vagues, des cadavres livides, débris de mille naufrages ; et de beaux navires échoués ; et un navire, le plus beau qui eût jamais bravé les ouragans, brisé en pièces contre une
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roche épouvantable, que le choc avait brisée à son tour. Et, le vent ayant cessé de souffler, îles barques -'''----' détachées des navires, et, du navire royal, i chaloupe radoubée à grand'peine, qui s'en tiére sur les flots devenus plus calmes défier velle tempête. Et les barques voguaient, heun l'orage ne les eût pas frappées. Et il tomba bit quelques coups de tonnerre, etquelques souffle mauvais parcoururent le ciel ; mais ce fut poui ment; et les barques voguaient, insouciantes i pêtes futures. Et voici que la tempête s'élève de et elle sera longue I Et lèvent mauvais qui bat le siècle n'est pas un vent du nord ni du sud, ni d de l'ouest : il vient de tous les points à la fois, ei du ciel et du fond de la mer ; et de son tourbill veloppe tous les autres vents ensemble, etil renvi et rien ne reste debout de ce qui l'était, et il relé était par terre ; et il a reçu un nom terrible, i terrible comme le passage de l'ange estermir est le vent des justices et des vengeances, le ver lères de Dieu, — la Révolution I
» Dieu I père et maître, et roi du ciel ! Les ont encore comblé la mesure, et de nouveau v ouvert les cataractes de l'abime, et vous avez i monde d'un nouveau déluge, d'un déluge def
» Jusques à quand durera-l-il, ù Dieu ! de| longuesannées que votre feu nous brûle? Jusque les hommes ne comprendront-ils pas que la peii crime, que le péché et l'enfer sont une même que votre verge cessera de les battre lorsque le les aura prosternés devant votre face ?
» Grand Dieu ! j'ai regardé, et je parie : je pa que je crois, credo, propter 9jiû4^efc=*oç**i
cachez dans le sein de votre éternité tous les secrets du temps : qu'il se déroule selon votre sagesse, et que votre sagesse nous soit favorable I )>
Mais que sert de me figurer ainsi le prophète des temps futurs ? Le jour des exaltations fougueuses est passé. A l'orage fécond que le calme^ plus fécond encore, succède enfin ; que, sous les flots enfin devenus paisibles, comme la perle sous la profondeur tranquille de l'océan, se prépare en silence l'avenir !