‹ Le problème religieux au XIXe siècleChapitre 22 sur 26 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Je l'ai vu, ce prophète. J'ai vu un homme qui eût pu être l'apôtre des temps nouveaux : il faillit à sa tache. Beaucoup se sont levés pour parler à ce siècle : nul n'a eu la foi vivante, la foi qui transporte les montagnes, et qui donne puissance à la parole.

Il habitait un de ces cloîtres que le génie de la religion se plut à bâtir sur les flancs déserts des montagnes, dans les sites les plus sauvages et les plus beaux. Autrefois ce cloître avait retenti sans doute du chant sacré des psaumes ; ou peut-être de pieux trappistes y étaientils venus mourir au monde, mourir à eux-mêmes, dans l'illusion de vivre en Dieu. Etait-ce une illusion ? Ils vivaient en Dieu par la foi. Aujourd'hui le chant des psaumes se taisait sous les voûtes abandonnées; ou, si le silence y avait régné, il demeurait sans que rien eût pu le rompre : non plus le silence de la piété méditant devant une tombe, mais le silence du désert.

Je me trompe. Un solitaire y vivait, comme aux temps anciens, avec la pensée de Dieu.

Il donnait ses jours au travail qui le faisait vivre, ses nuits à l'étude et à la prière, commencement du repos. C^est le soir que je le visitais : nous aimions à contempler ensemble le magnifique spectacle du soleil qui se couchait devans nous dans la mer, à parler ensemble de l'âme, de Dieu, de l'avenir des hommes. Nous en vînmes peu à peu des causeries aux confidences.

33d LA RELIGION

Un soir, nous étions assis à côté l'un de Tautre : la lune se levait ; de beaux arbres, cultivés par le solitaire, versaient autour du cloître des ombres silencieuses. Le vieillard, la face tournée vers le couchant d'où le soleil avait disparu, me parla, et me raconta sa vie.

Je n'ai pas à la raconter ici. Il eut son enfance, il eut sa jeunesse, comme chacun de nous : un jour, il se crut un apôtre. Jeune et riche^ les mains pleines et le cœur vide, livré à l'oisiveté, à la solitude qui exalte, aux lectures qui troublent, il ne se dissipa point, il ne jeta point dans les misérables joies de ce monde les ardeurs de son âge : il fut profondément triste, et sentit naître du fond de sa tristesse, qui était celle aussi d'un siècle en révolution, des aspirations immenses.

Et voici ce qu'il me dit :

« L'oisiveté me pesait, la solitude me consumait, mes lectures étaient pour moi comme ces vins capiteux qu'on aime à boire et qui enivrent, comme ces sucs enchanteurs et redoutables qui plongent en d'impossibles rêves; je périssais à ne rien faire. Il fallait agir. Je résolus de consacrer ma vie au gouvernement moral des hommes de mon siècle.

» J'étais encouragé dans cette idée^ et peut-être y avais-je été engagé, par le langage d'un parent qui m'avait été cher. Il m'avait parlé à son lit de mort ; et ces dernières paroles, que je n'ai pas oubliées, ont dominé ma vie.

« J'ai vu la Révolution, m'avait-il dit. J'en ai été vic- » time. Je ne la maudis point : la main de Dieu y est » visible, et il n'est pas une seule des aventures mê- » me les plus sinistres où elle a été emportée, qui ne

» soit toute marquée d'une empreinte surhumaine. La » Révolution est un de ces grands coups que Dieu frap- » pe, et qui servent à ses desseins, à Tavancement des » hommes. Dieu les décrète, et Thomme les exécute. Ils » sont divins et souillés. La Révolution a proscrit le » christianisme, et c'est le christianisme qui Ta inspirée. » L'esprit de Dieu était avec elle : elle n'a voulu rien de » moins que l'établissement du Droit parmi les hommes; >^ mais l'esprit de Satan^ qui est un esprit de violence et » de mensonge, qui est la passion et la chair del'homme » toujours en révolte contre son âme, l'a égarée : Dieu, 9 pour la punir, ne lui a pas permis d'accomplir son » œuvre. Avec la liberté est venue l'anarchie, avec l'or- » dre renaît le despotisme : il faut que cette contradicy> toire nature de l'homme, que cet incompréhensible y^ mélange de bien et de mal qui est l'humanité^ marche ^ sa route à travers le bien et le mal ; ilfautquela'chair » abaisse l'esprit, avant que l'esprit relève la chair ; il » faut que la liberté s'essaie avec la licence, l'ordre avec » l'esclavage. Mais l'homme va des ténèbresà la lumière; > il monte lentement, mais il monte, du fond de la nuit * vers la cime où brille le jour : le jour de l'ordre et de » la liberté luira sur nous; il n'y aura plus ni licence,ni » esclavage. Je vous remenne, ô Dieu ! puisque j'ai vu » les premières lueurs de votre soleil déjà proche 1 pui«- » que j'ai vu le douloureux enfantement du siècle qui » fondera la liberté dans le christianisme, du grand siè- » cle qui édifiera, par les mains de la France, la Répu- )> blique chrétienne I »

» Il fut un jour où je me crus appelé à l'édifier par mes mains.

» C'était l'époque de la Restauration. La religion, telle

qu'elle régnait alors dans les Conseils des rois et sur la bouche des peuples, me paraissait n'y rien entendre. Elle ne parlait que du passé à une nation anxieuse de Tavenir. Il ne me parut pas cependant qu'elle dût être abandonnée^ mais réformée ou transformée pour la régénération du monde. Après bien des voyages, après des souffrances de cœur qui entrèrent pour une large part dans mon dessein, et qui me précipitèrent dans l'exécution de mon rêve, je pris le brusque parti de me faire prêtre.

» Enthousiaste que j'étais, je vis dans le sacerdoce une autorité divine dont j'eusse revêtu mon apostolat, et dans le séminaire un lieu d'études fortes et calmes qui m'eût consolé ou reposé de ma vie.

» Hélas I je croyais avoir connu la souffrance : mais là vraiment j'appris à la connaître où j'avais espéré le repos.

» Je n'avais pu, en y entrant, dépouiller le vieil homme, et les souvenirs de ma vie passée y étaient entrés avec moi. J'eus besoin, pour m'en distraire, de toute la force d'une inflexible volonté ; et c'est ainsi que je me formai de mon apostolat futur comme une sombre passion. A mesure qne mes tristesses me prenaient, pour ainsi dire, aux entrailles^ je tournais vers mon but. sublime Tardeur fiévreuse de mon âme, et rêvais d'accomplir la République chrétienne, ou, si je ne le pouvais, d'en préparer pour de plus dignes que moi, et pour un siècle plus mûr que le mien, le glorieux accomplissement. Car je sentais que mes forces n'y suffiraient pas, sans doute ; que d'ailleurs un monde hypocrite, égoïste, indifférent aux choses du ciel, n'était pas le monde d'une foi plus haute, ni d'une société renouvelée, d'une Cité de l'homme qui fût aussi la cité de Dieu. Il faut que les choses

fassent leur temps. Si Tesprit de nos pères descend un jour sur la tête de nos fils, s'il anime leur courage d'un souffle d'idéal, si un jour Dieu permet aux hommes d'être frères comme il les fit, nous n'y arriverons que pas à pas : à nous du moins de tracer le chemin ; à nous, prêtres du Seigneur, de prêcher l'avenir en son nom ; à nous de tenter sans eflroi la fortune de Savonarole, avec son audace^ et avec le martyre au bout^ mais, au-delà, le règne de Dieu sur la terre I

» J'interrogeais les besoins du temps où nous sommes; je prêtais l'oreille, et n'avais pas de réponse.

» Non qu'il se fît un grand silence : tel était, au contraire, le fracas de mon siècle, et le tumulte des clameurs confuses qu'il jette à tous les vents, que je n'ai pu distinguer, parmi les cris et les imprécations et les pleurs et les blasphèmes, la pure mais faible voix de la sagesse.

» Mon siècle est pareil à une mer orageuse qui fouette de ses vagues irritées le roc inébranlable. Je suis venu m'asseoir sur le rivage, et là^ contemplant cette sinistre étendue où se déchaîne comme une immense colère de la terre et du ciel, je regarde la lutte folle des flots, j'écoute le mugissement de l'abîme, et bientôt mon œil ébloui cesse de voir, mon oreille assourdie cesse d'entendre : qu'importe ? Je sais que le roc est solide, et qu'il ne s'écroulerapoint sous les coups d'une vaine fureur.

» Et, ayant écouté, je n'ai pas entendu. Et une parole intérieure m'a dit : Regarde.

» Je regarde, et je ne vois rien.

» Esprit de vérité, monte, monte plus haut : que vois-tu ?

» Je vois une route sans issue ; elle s'étend à l'infini: ni le commencement ni le terme ne paraissent à mes yeux.

» Je vois une roate aride et tortaease ; par mille tours et retours elle se reprend sans cesse, et ne semble pas aboutir.

» Elle est hérissée de pierres, blanche, quelquefois rouge et couleur de feu : un soleil ardent la brûle.

» Esprit de vérité, que vois-tu sur cette route î

» Je ne vois rien. Elle est déserte.

» Regarde encore : que vois-tu ?

» Je ne vois rien, que des cadavres qui paraissent brûlés par la marche et morts de fatigue.

» Monte plus haut : que vois-tu ?

» Je vois dans le lointain comme une poussière qui me dérobe une troupe en marche. La poussière tombe, la troupe s'arrête, elle semble épuisée et malade.

y> Esprit de vérité, prends ton essor et va auprès d*elle. Ce qu'elle dit, ce qu'elle fait, tu reviendras me l'apprendre.

» Et l'esprit revient.

y> La troupe qui était en marche est tombée gisante sur le sol. Et un gémissement s'est fait entendre. Et des voix diverses se sont élevées^ parce qu'on ne voyait pas le terme de la route : marchons encore, allons devant nous, disaient les unes ; revenons sur nos pas, dirent les autres. Et ils ne savaient plus si le but de leur voyage était devant ou derrière eux. Mais pas un de ceux qui parlaient de la sorte n'eut la force de se lever pour avancer ou reculer. Et de nouveau un gémissement s'est fait entendre ; et ils sont morts comme sur un lit funèbre. Et déjà une autre caravane marchait : elle marche toujours, et le sol de la route brûlante s'attache aux pieds de ceux qui vont, et retarde leur voyage ; et ils se traînent avec douleur, et ils mourront comme les autres.

» Et les choses que j'avais vues me furent nommées par leurs noms. Les flots de la mer furieuse, ce sont les

UN FILS DU SIÈCLE 33è

hommes dont la mnltilude s'agite en troubles stériles. La route qui promène ailleurs, dans les lointains de Tespace inconnu, ses incessants replis, s'appelle le progrès : rhumanité la suit haletante, en générations, en caravanes qui s'épuisent, tombent et meurent Tune après l'autre : peut-être la dernière atteindra-t-elle le terme.

— » Marchons donc, pour l'atteindre plus vite, ce terme'tant souhaité I Hàtons-nous, m'écriais-je dans mon enthousiasme ; allons, et suivez-moi I »

» Maisjeneme flattais point que personne daignât me suivre dans cette route difficile. Et certes ce qui m'entourait ne pouvait guère me leurrer d'un faux espoir.

» Je vivais donc, si c'était là vivre, tournant et retournant dans ma pensée mon œuvre future; méprisant ceux qui m'environnaient de leur inepte rire ; solitaire, et m'exaltant dans ma solitude : j'entendais au milieu du silence des nuits comme une voix surnaturelle me dire d'étranges paroles :

« Qu'est-ce donc^ jeune homme, qui se remue dans les » profondeurs de ton âme ? Qu'y a-t-il en toi qui ali- -» mente ton incessante rêverie ? Quelle est cette force » qui toujours, dans le mouvement d'une cour animée » et bruyante, ramène sur les mêmes traces les tacitur- » nés promenades ?

» Console-toi, et prends courage : ton âme est grande, » car elle renferme de grandes douleurs I

» Tu te plains, parce que tu souffres ? Laisse crier ta » chair impuissante ; enchaîne, enchaîne en toi l'homme » rebelle, et réjouis- toi dans ton cœur : réjouis-toi, car » tu as été créé misérable I

» Réjouis-toi : Dieu sourit à ta naissance, etilt'en- » voya son ange. Et voici que de précoces rides sillon-

» lient ton front ; un secret pèse sur ta tête ; jeune homy> me, tu te ploies sous le poids de la faveur divine, et les » bienfaits d'en haut courbent ton âme.

» Réjouis-toi : la souffrance a dévoré ta jeunesse, et » tu as été sacré par le malheur.

» Réjouis-toi : tes jeunes compagnons t'ont raillé et » t'ont méprisé ; mais leurs insultes ont reculé devant » ta face immobile ; ils s'éloignent du promeneur Soli- » taire, et ils respectent le fou.

» Réjouis-toi : le monde sera pour toi comme le sémi- » naire : on te maudira comme on t'a insulté ; puis les » hommes se tairont comme les jeunes gens se sont tus, » et sur ta tombe sera le silence avec le respect.

» Réjouis-toi : comme l'amitié et l'amour^ tous tes » rêves te mentiront; car tu n'es pas delà terre, et » chacune de tes larmes te creuse peu à peu la route du » ciel.

» Réjouis-toi : tu portes dans tes regards un signe, de » folie pour la terre^ mais, pour le ciel, de raison I »

» Ce songe ou ce délire, qui me hantait, me transporta d'une joie profonde. Je me crus prédestiné. On me traita de fou : je portai fièrement cette injure, comme on porte un titre d'honneur.

» Certes, si l'exaltation suffisait au génie, je l'aurais eu alors ; alors, j'étais tout-puissant par la foi : nul péril n'eût effrayé mon audace. Je sortis du séminaire^ pour me précipiter plein de fougue dans la lutte, sans autres armes que ma folie contre la sagesse du monde. »

Le vieillard s'arrêta, et la lune, nous éclairant toujours, semblait, au milieu de cette évocation solennelle d'une vie, nous envelopper de fantômes. On eût dit que

les âmes des religieux qui étaient venus autrefois ensevelir dans la solitude l'histoire ignorée de leurs passions s'éveillaient alors et se réunissaient autour du cloître en ruines pour entendre rhistoire ignorée aussi d'une des plus extraordinaires passions que puisse avoir un homme: peut-être les avaient-ils connues toutes, excepté celle dont j'écoutais le singulier récit.

Le narrateur continua :

« Je ne me fis pas prêtre. Un travail s'était fait en moi. Je n'avais plus mon ancienne foi : je lavais changée contre une autre, qui me semblait plus libérale, et qui n'était que plus vague.

» Pourtant, quoique je ne fusse pas prêtre chrétien, je m'imposai à moi-même un sacerdoce. Je me fis le prêtre d'une cause que je crus être la cause de Dieu.

» J'étais jeune, d'espoir et de désir, d'ambition et de courage. Je n'étais qu'au premier pas de ma nouvelle carrière, et je marchais dans mon enthousiasme. De mon travail intérieur, de mes ardeurs et de mes veilles, sortit enfin lin livre, une parole terrible en face de mon siècle, toute ma pensée, toute mon âme. Oui, je parlai, et jeneme tus point : je dis la souffrance qui ronge le fond de nos entrailles, le malaise aigu qui tourne et retourne sa pointe au-dedans de nous ; je dis les déceptions du passé, les misères du présent, les tempêtes de l'avenir : mais, déroulant dans le lointain des ombres un pli du nuage, je montrai au-dessus des ténèbres le soleil toujours radieux.

« foi de mes pères, m'écriais-je, non. tu n'es pas

» morte en nos cœurs I tu n'es pas ensevelie dans le sé-

» pulcre de notre raison superbe, et le ver de notre or-

» gueil n'a pas dévoré ton cadavre I Non, tu vis toujours

» en nous : ou, si tu es morte, c'est pour revivre immor-

sa

» telle après les trois jours du suppplice ; c'est pour re- » vivre rayonuaote et pure, libre enfin de ces vieux symy> boles. de ces lourdes enveloppes qui te pèsent, de ces » déguisements qui cachent pour laisser voir et qui men- » tent la vérité. Tu ne mens pas, tu te transformes: la » foi antiq:ieHtplaceà la foi chrétienne comme l'enfance » à la jeunesse, et voici l'âge mûr, l'âge de la foi vérita- » ble; voici éclore à l'horizon une lumière sans ombres, » une foi sans symboles, une vérité sans mensonges... » Le but est devant nous, il est là, il faut l'atteindre : » mais, hélas ! le chemin est mauvais et touthérissé des » épines du doute; nos pieds se meurtrissent, nos mains » se déchirent aux ronces, tous nos membres saignent^ » et nous crions de nos fatigues ! »

» L'audace de mes idées, de mes aspirations, de mes rêves, étonna la censure, et mon livre mourut avant que de naître.

» Je tentai la prédication. Je montai en chaire, comme prêtre de l'avenir, dans un lieu ouvert par mes soins au public, et je pris pour texte ces mots de l'Evangile : « L'heure vient où l'on n'adorera plus le Père ni en Jé- » rusalem ni sur cette montagne, mais en esprit et en » vérité. »

» La singularité du spectacle avait rempli la salle d'une grande multitude d'auditeurs. Je parais ; je domine du haut de ma chaire, et de ma pensée, tout ce vaste auditoire ; je promème sur les hommes un regard plein d'empire ; je parle. La puissance de l'orateur s'est révélée en moi. J'ai dit, et déjà toute cette foule, naguère muette, s'agite comme une onde tumultueuse ; elle frissonne comme un champ d'épis au souffle de mon verbe prophétique, elle tressaille de mille sentiments contraires, et de son sein une rumeur s'élève, vague, confuse,

mélange inexpriihable d'espoirs et de craintes, d'indignations et d'enthousiasmes... Le coup était porté : les curieux, venus tranquilles ou rieurs dans le temple de ma religion nouvelle, en sortirent tout frémissants ; et je ne reparus plus dans aucune chaire.

» Le sacerdoce que je m'étais fait au nom de Dieu avait trahi mon rêve.

» Cependant je ne perdis pas courage. Proscrit par l'état orthodoxe, proscrit par l'Eglise, proscrit par ce que j'appelais alors l'obéissance aveugle des pieuses gens, j'errai comme un exilé, comme un paria d'une société mauvaise, comme un révélateur, prophète, apôtre et martyr d'un nouvel évangile.

« Cimes altières, sur lesquelles j'ai tant de fois erré » à l'aventure ; roches désertes, que mon pied seul osa )> gravir ; aspects sauvages et grandioses que la mer » enveloppe, que colore un ciel d'Italie ; ravins, gorges » sombres, et ces montagnes qui se dressentvers la nue^ y> raides et orgueilleuses, et ces forêts, qui tantôt cal- » mes, immobiles, muettes, se recueillent comme pour » une contemplation éternelle, tantôt, secouant leur » extase, se réveillant de leur silence au souffle de la » tempête, tressaillent sous le vent, s'agitent avec une » lenteur puissante, et font entendre un bruit sourd, » vague, continu, comme une plainte, comme un soupir » qui s'échappe de leur poitrine; ô terre, que l'art de » l'homme ne profana jamais, terre indomptée et su- » perbe qu'habite l'esprit inviolable des solitudes : oh I » s'il y a en vous, comme on le dit sans cesse, l'inspira- » tion toujours sûre et prompte, montez mon âme et ma » voix à votre hauteur ! Que votre majesté m'élève au- » dessus de moi I Concentrez en moi toutes les puissan- » ces de mon être : qu'elles s'épanchent avec plus de

» force, qu'elles rejaillissent au dehors plus vigoureuses, » plus ardentes ! Donnez-moi la vaste pensée et les traits » de feu qui la traduisent; donnez-moi un langage » digne de vous, digne aussi de rendre ce que je sens » au plus profond de mon cœur I

» C'est vous que j'invoque. Et pourquoi ? Est-ce donc » qu'il y a une intelligence dans votre matière insensible )) et inerte ? Est-ce donc qu'il y a un langage dans votre » immobilité muette, ou dans le fracas de vos mouve- » ments désordonnés et confus ? Le bruit des torrents » qui roulent sur les rocs arides^ la voix des airs qui » siffle et qui murmure, le chant des flots qui s'élève au- » tour de vous, tout cela est-il donc une parole révéla- » trice f II est ainsi, mon àme, il est ainsi. Ecoute. Il y » a là un langage que parle la solitude, et qu'elle ne » comprend pas ; qu'elle parle à qui sait l'entendre. Il y » a un esprit qui est en elle, et qui n'est pas elle. Invo- » que cet esprit qui l'habite, et il te répondra : invoque » cet esprit des solitudes, 6 mon âme I Car il est Dieu.

» Vous êtes grand. Seigneur, vous êtes immense, » vous êtes infini, et vous emplissez tout de cet infini » que vous êtes. Vous contenez tout^ et tout vous contient. » L'univers est en vous, et vous êtes dans la fleur des » champs, dans le cJron, dans l'imperceptible atome » qui se joue au soleil. Vous êtes dans la ville, et dans » la campagne ; dans le tumulte des hommes et dans le » silence du désert : mais le tumulte des hommes étour- » dit au dedans de nous votre voix secrète, il étouffe » votre parole, et je suis allé vous entendre dans le si- » lence du désert, et voici que je vous prête l'oreille : » parlez-moi donc, ô mon Dieu I II est temps que les » cités vous connaissent. Que je sois comme un de ces » prophètes qui s'en viennent des lieux arides apporter

» au nom du Très-Haut le baume des plaies humaines, » le pardon avec le repentir !

» Parlez, car il y a sur la face de votre terre de gran- » des angoisses et des douleurs infinies I

» Il faut pour les guérir un amour infini comme » elles : parlez, soufflez en mon cœur qui vous implore » ce feu d'amour dont le foyer est en vous ! Inspirez- » moi cette charité sans bornes qui pose une main déli- » cate et douce sur les plus tristes plaies !

» Il faut pour les guérir une connaissance du mal et » du remède aussi grande que le mal même : parlez, y> éclairez mon esprit de la flamme qui embrase mon » cœur, qui dans mon cœur est amour et vérité dans » mon esprit !

» Quel autre puis-je invoquer que vous, ô Seigneur ? » Vous êtes tout amour et toute vérité ; tout amour et » toute vérité viennent de vous : voici, mon Dieu, je » vous écoute I

» Et loi, écoute, ô mon siècle I Car il t'est [)arlé pour y> ton bien, et, si tu demeures indocile à cette voix, tu te » rouleras longtemps encore dans les angoisses de ta y> misère. »

» Ainsi j'allais, je prêchais, je parlais moi aussi du , Dieu inconnu, tout à tous, corps et âme, fortune, santé, intelligence, vie^avec une abnégation sans bornes, fille d'un prosélytisme sans mesure ; hélas ! et ne soulevant dans ma course, comme une envieuse poussière, que des cris d'horreur S{)us mes doctrines, sous mes bienfaits des cris de haine.

solitude ! Roche inébranlable au milieu des vagues furieuses; sombre écueil où je me suis moi-même échoué; fosse profonde où je viens de descendre et de coucher mon âme, mon âme faite pour vivre heureuse

et peut-être grande dans le monde, si elle avait eu la simplicité de la foi ; mort continue et sans terme que j*ai embrassée toul^p vivante^ comme une expiation du crime de ma vie : ah I n'eusses-tu point, pour consoler de toutes tes tristesses, les douceurs d'une espérance céleste, je te préférerais encore à ces tourments de la lutte, à ces poursuites de la rage inepte, à ces indifférences superbes de la foule niaise, à ces rires qui insultent^ qui avilissent, qui abreuvent de fiel, qui percent le flanc, qui couronnent le front d'épines ensanglantées, qui clouent les pieds et les mains sur la croix d'ignominie : oui, je le préfère cent fois à ce martyre dont j'ai bu goutte à goutte le calice que nul mortel n'osa boire, que le Christ môme eut la tentation de repousser au loin! Mon Dieu! je vous ai aimé d'un tel amour, que je cherchais, au prix de tous les sacrifices^ à inspirer au monde le même amour et la môme connaissance de vous I vérité, je vous ai offerte à des lèvres dédaigneuses, que j'avais crues avides, et qui vous rejetèrent comme un poison I Oh ! moi je ne me suis pas rebuté : mais ils n'ont pas voulu de moi, et ils n'ont pas voulu de vous I

» Mais que dis-je^ et quelle est en moi cette révolte ou cette plainte de l'orgueil ? Je m'attache malgré moi, par ma souffrance môme, à ce qui fit ma souffrance, et j'accuse les autres, lorsque c'est moi qui suis coupable !

» Quelquefois je tombais de faiblesse. Je me jetai un soir, triste, pâle, désespéré, sur ma couche, et je ne pus fermer l'œil. Ce soir-là, le ciel avait allumé sa fureur. La terre s'était couverte de ténèbres ; il y avait des éclairs, il y avait de sourds grondements, et une pluie qui tombait à larges flots, et un souffle d'orage qui tor-

dait sous le fouet de sa colère la nature en vain gémissante. Et je pleurais à chaudes larmes en face de Torage, et mes pleurs ruisselaient comme la pluie du dehors, et mes sanglots s'étouffaient dans ma poitrine comme les plaintes lamentables des branches qui criaient au vent, et je voyais en moi, pour illuminer mes ténèbres, des éclairs plus livides que ceux de la nue, et je sentais en moi une tempête plus furieuse que l'autre, et je me roulais, comme la nature, en de plus convulsives souffrances.

» Tout-à-coup la porte s'ouvrit ; un homme entra, tout trempé de l'eau du ciel, les cheveux inondés et en désordre, mais avec un œil si clair, si serein^ si brillant d'enthousiasme, une figure si énergique et si auguste, que je me levai devant lui, respectueux en sa présence, interdit, frappé.

— « Je viens, me dit-il, dans l'espoir que peut-être » vous ne me repousserez pas : car mon Dieu est le » vôtre, et nous adorons la même vérité. »

— « Que dites-vous là ?» répondis-je avec amertume. « Quel est votre Dieu ? Quel est le mien ? Et qu'est-ce » que la vérité I Venez et voyez : les lueurs qui déchi- )> rent le nuage n'éclairent qu'un horrible chaos, et » l'ombre impénétrable s'épaissit de plus en plus à » chaque lumière qui la traverse. Venez et voyez : chay> cun de ces éclairs, que nous prenons pour des étin- » celles d navrai, illumine la désolation, et les ténèbres de » l'homme n'en sont que plus profondes, et le ciel tou- » jours irrité roule son tonnerre sur nos têtes. »

» Il me regarda. La foudre ne grondait plus ; elle se reposait. Elle reprenait haleine. La pluie battait les vitres et bruissait sur le? feuillages, le vent sifflait entre les fentes de la porte, s'engouffrait dans la cheminée

avecde rauques mugissements; et Toreille dislingaait encore, dans le vague murmure de la nature plaintive, comme un chant mélancolique entrecoupé par intervalles. Le ciel était noir, la terre était noire.

— <( Voyez, repris-je, comme tout est sombre, comy> me la mort qui nous environne est ténébreuse et » muette I Tout n'est-il pas mystère autour de nous, et y> y a-t-il une voix pour interrompre le silence éternel » des choses, sinon la plainte incessante de la nature » qui souffre et qui se meurt, du néant qui gémit sans » fin ? Sinon la douleur de la terre morte, et le cour- » roux de Dieu, qui a beau faire pour étouffer de sa » terrible voix cette voix importune?

» Nous adorons la même vérité, jeune homme, et » mon Dieu est le vôtre? Ah I oui, vraiment, vous êtes » un jeune homme, de croire qu'il y ait une vérité et un » Dieu I Vous venez à moi pour que je vous enseigne à » vivre ? Oui, je vous enseignerai à souffrir : vivre » et souffrir, n'est-ce pas tout un ? Jeune homme, » jeune homme, puisque vous m'aimez, suivez-moi I » Venez avec moi de précipices en précipices, d'abîmes » en abîmes, le torrent sous les pieds, la foudre sur la » tête ! Venez, vous dis-je. Vous voulez être mon dis- » ci pie ? Vous le serez ; je le veux comme vous. Venez : . » vous aurez le monde par-devant vous pour vous y> railler et vous maudire, et moi derrière comme une » autre ironie, une inexorable déception : écartelé entre > moi et le monde, le monde qui vous appellera d'un » côté avec des chants de sirène et des délices volup- » tueuses, avec des railleries et des anathèmes, moi qui, » malgré vous, vous fascinant comme le vautour sa » pâture, vous entraînerai de l'autre ; moi qui me re- * paîtrai de vos entrailles toutes chaudes, de votre jeu-

» nesse palpitante sous mes dents, le monde qui vous » jettera la boue et Toutrage, qui vous enfoncera son » rire acéré, on son indifférence plus acérée encore^ » dans le plus intime de votre cœur, qui vous couron- » nera d'épines, vous clouera au supplice, qui renou- » vellera à chaque instant dans votre àme Tinénarrable » supplice du Christ.

» Vous tremblez?.... Ah I nous adorons le même » Dieu? Mais savez-vousce qu'il est? Savez-vous si je » le possède, moi ? Etes-vous bien sûr de le posséder, » vous? Pour vous dévouer ainsi à le répandre sur » un monde stnpide qui ne le comprendra point, il faut » avoir une invincible foi, jeune homme, et ne pas » craindre Torage qui éclate sous vos yeux I II faut » aimer l'orage, il faut le porter dans son cœur, y » vivre comme dans son ciel, il faut être soi-même une » tempête : il faut lutter sans cesse, au dedans de soi » contre le doute qui tue la force, au dehors de soi » contre la matière qui tue l'esprit, qui tue la vérité, » qui vous tuera, vous, prophète des vraies croyances, » si vous n'êtes pas plus fort, etsi votre foudre ne Técra- » se! Oui, jeune homme, il y des choses qu'il faut ai- » mer : l'espace, l'isolement, qui fait la grandeur; la » solitude imposante du désert ; mais surtout l'orage.... » Voyez, voyez, quand le ciel s'est voilé à mes yeux » sous un nuage immense qui enveloppe le monde, » lorsque de mon lit solitaire, le soir^ j'écoute siffler le )> vent et gronder l'orage, la pluie tomber rapide et )> frémissante et retentir sur les vitraux sonores, lors- » que le char roulant du tonnerre lance de longs traits y> de flamme, et que la terre tremble d'effroi éclairée des » lueurs sinistres de la foudre, alors, c'est alors que je )> voudrais m'élancer^ me précipiter dans les bras de la

» tempête ! Mon sang bouillonne dans mes veines, ma » poitrine se dilate et respire, je m'agite, je bondis : » il me semble qu'une voix sortie de l'orage et plus » forte que la voix des torrents, que le tumulte des es- » prits de l'air déchaînés, m'appelle : Voilà ta route, » va I tempête, je suis à toi I Je viens, je viens : em- » brassons-nous, et faisons route ensemble I »

» L'orage redoublait de fureur. Un coup plus terrible que les autres se fil entendre : il y eut comme une odeur de soufre et un éclat d'incendie. Le jeune homme tomba sur ses genoux, et, la face illuminée, les mains élevées vers moi :

— « Me voici, prophète ! » cria-t-il. « Je m'appelle » Jean, comme l'apôtre bien-aîmé. Viens, et mar- » chons ! »

» Je lui pris la main, et nous sortîmes, accompagné du tonnerre.

» Ah I lorsqu'un ami^ une âme sœur de mon âme, un autre moi-même, lorsqu'un disciple ou un apôtre vint me dire: « Me voici, prophète I »je secouai mes longs abattements, je relevai ma faiblesse gisante sur le sol, je bondis, et me crus le maître de l'univers. Je crus que tu avais enfin pitié de moi, mon Dieu 1 que tu m'avais oint de ton huile, que j'étais bien ton Christ, le Christ du dix-neuvième siècle. Je rassemblai un courage nouveau, et de nouveau me proclamai Messie. mille fois insensé I

» J'étais riche : j'associai mon disciple à ma fortune devenue plus nécessaire, et je créai, avec son aide, pour abolir, autant qu'il était en nous, l'ignorance et la misère, une vaste compagnie qui étendit au loin ses ramifications, une société secrète dont je fus le chef. Si nous la fîmes secrète, Pieu m'est témoin que nos intentions

étaient pures de toute révolte, de toute entreprise contre le royaume, de toute intrigue politique: mais c'était prudence ; et d'ailleurs ne faut-il pas que la main gauche ignore les œuvres de la droite ?

» Le monde ne nous jugea pas ainsi. Il eut bientôt connaissance de la société dont j'étais l'âme ; il la vit secrète, et ne put croire à son désintéressement : le monde ne comprend point ces choses-là. On me fit un procès. Un homme grave, un magistrat, me représenta comme un esprit séditieux et rebelle, couvert du masque de la religion^ et ne remuant la foi de mes pères que pour mieux renverser l'ordre politique qui en est la suite et la conséquence, disait-il. Il soutint sa thèse avec une habileté cachée sous les dehors de l'enthousiasme pour la sainte mémoire des vieux siècles : il triompha. Je fus vaincu. J^an poursuivait en de lointains pays ses courses apostoliques ; pas une voix ne s'était élevée en ma faveur, je m'étais défendu seul. Seul, abandonné de tous, je n'avais que trop prévu l'issue de mon procès^ la prison perpétuelle. On fit de moi un criminel d'Etat ; et la prison d'Etat m'apprit bien vite jusqu'à quel point les hommes se vengent du bien qu'on veut leur faire.

» La révolution de juillet me tira de mon cachot. J'en sortis découragé. Du fond de ma détresse (car il faut vous dire que mes vaines tentatives .avaient fondu peu à peu ma fortune), je regardais marcher le train du siècle : mais je ne prétendais plus guider sa marche. Malgré la vieille censure qui l'avait autrefois interdit, aucun éditeur ne voulut de mon livre ; et je ne pus songer à le publier à mes frais : j'étais pauvre. Je dus le laisser dormir encore dans mon portefeuille, d'où il ne se réveillera point.

)> Je n'avais plus foi dans ma destinée, ni dans celle de la France, dans celle du monde, que je ne pouvais séparer de la mienne ; homme inutile aux hommes, obscur, sans fortune désormais qui me permît de soulager au moins quelques humbles misères, malheureux et mort à moi-même, car mon âme était morte avec mes rêves, je voulus mourir. Et je me retirai dans cette solitude, je m'ensevelis dans cette sombre demeure comme dans un tombeau.

» Pourtant je vis briller au dedans de moi un rayon d'espérance. Il me sembla que j'étais appelé par Dieu lui-même dans cette solitude : autrement peut-être n'y serai-je pas venu. Car après ma résolution bien prise de n'appartenir plus à la terre^ après même que vous m'aviez parlé, ô mon Dieu I m'appelant en cet asile qui devait me rendre à vous, voilà que tout à coup je me retrouvai indécis. Je m'étonnai d'apercevoir en moi, en ce moment suprême et décisif, des attaches secrètes a la terre que je quittais. Oui, mon Dieu I j'avais cru entendre votre voix : mais si souvent j'avais, cru l'entendre 1 Mon imagination, ma pensée inquiète, me trompait-elle cette fois^ comme toujours ? J'avais peine à m'arracher au monde ; j'oubliais presque, malgré de si terribles épreuves, que le monde m'eût trahi. L'ingrat ! il m'était cher malgré moi-même, et les douleurs qui ont brisé ma force coloraient alors de je ne sais quel charme involontaire mes plus noirs souvenirs ! Et je fuyais, égarant çà et là ma course irrésolue, le chagrin dans le cœur, l'esprit peuplé de fimtômes; et je ne voyais rien, que le regret derrière moi et devant moi la crainte; et je marchais dans mon désespoir. El cependant il y avait dans mon oreille comme une douce voix qui me disait : « Viens, » mon ami ; viens, mon frère, viens te cacher à l'ombre

» de ma croix. » Et j'allais au hasard : et c'était vous qui me conduisiez par la main.

» Ce jour-là, Seigneur, vous aviez fait la nature belle, et les arbres verdoyaient, et les oiseaux chantaient dans les arbres, et le soleil souriait dans les cieux :

— « Et toi, me dis-je, ne dépouilleras-tu pas aussi le » sombre manteau qui te pèse? Ah! renais comme la » nature, et qu'un souffle du printemps dissipe tes » orages I »

» Je dis : et une lumière brilla dans mon àme, et je vins. J'ai franchi tout vivant le seuil du sépulcre, et je creuse ma tombe au-dedans de moi.

» Au fond de celte tombe, Monsieur^ je ne trouvai pas le ciel tout d'abord. Ce fut dans les commencements une rude expiation de mes erreur^. Je vécus de longs jours^ à la veille de mourir et se mourant jamais, seul face à face avec un passé qui me poursuivait sans trêve, avec un avenir plein d'épouvante ; suspendu entre une vie toute d'action, triste, fatiguée, malheureuse, et une vie d'intelligence, la seule qui ne restât, plus amère que l'autre : je me mourais lentement d'un continuel suicide.

» Les premiers instants me furent un précieux repos, qui me donna comme un avant-goût delà solitude sainte ; ils furent une sorte de calme après tant de secousses. Mais dès le lendemain, la solitude, qui n'était pas encore sainte, retomba de tout son poids sur mon cœur.

« Deux jours, me disais-je, deux jours sont écoulés à » peine : qu'est devenue cette paix profonde, et cesilen- » ce de Tâme seule devant Dieu ?

» Je me suis prosterné, j'ai prié, j'ai adoré : ô Dieu 1

» êtes-voiis donc insuffisant à remplir le cœur d'un » mortel?

» Me voici seul, tout seul et déjà mort dans Pimmen- » site de la nature vivante, sans plus rien qui me blesse, » mais plus rien aussi qui m'entoure ; seul avec moi- » même, avec Tinsondable abîme qui est au dedans de » moi : seul avec Dieu qui ne peut en combler le vide 1

» J'ai fui le monde, et n'ai trouvé que le désert. J'ai » fui le tumulte d'une pensée orageuse, et n'ai trouvé » que l'ennui.

» Le désert et l'ennui ! Insensé I est-ce le désert que » la plénitude de Dieu? Et l'ennui, que l'intime posses- » sion, la divine jouissance de Dieu? Le désert et » Tennui I Est-ce là ta prière? Tu te prosternes^ mais y> comme un esclave aux pieds du maître: tu te proster- » nés, et tu maudis. Tu adores, et l'encens de ton adora- » tion monte au ciel en blasphème. Ne crains-tu pas » que ton orgueil ne fasse tomber sur ta tête les ven- » geances du ciel, comme un pic attire la foudre ?

» Mais vous^ mon Dieu ! est-ce là ce que vous m'aviez » promis ? Est-ce votre plénitude que je possède ?

» Si du moins mes longues heures se traînaient tou- » tes l'une après l'autre à pas lents, mais égaux ; ternes, » froides, monotones, mais sans trouble et sans secous- » se ! Si rien ne me réveillait, pour me rappeler que je » dors I Si aucune lueur ne descendait au fond de mon » sommeil pour faire apparaître dans l'ombre, devant » mes yeux malades, un rêve formidable I Mon Dieu !

» le néant, l'horrible néant Eh bien I l'enfer est plus

» horrible encore !

» Que faire de ma solitude :

» Ecrivons.

» Je ne puis pas écrire. Ma main glacée s'y refuse.

» D'ailleurs qu'écrirais-je ? Ma tête bouillonne, mille » pensées fermentent dans mon sein, elles s'agitent, se » croisent, se heurtent pêle-mêle, elles vont et viennent, » illuminant de sinistres lueurs mon àme ténébreuse : » elles la traversent et la déchirent, comme l'éclair tra- » verse et déchire la nue ! Puis, quand je veux les saisir, » elles échappent à mes prises ; elles s'en vont et » fuient comme des ombres fantastiques : elles ne sont » en moi qu'un lourd étoutîement, et une douloureuse » épouvante. D'où viennent-elles, où vont-elles? Est-ce » un cauchemar, est-ce un délire? Suis-je malade? suis- » je fou ?

» Ma tête me brûle, et mon cœur est froid. Le silence » et l'obscurité m'écrasent. Il me semble par moments » que je me réveille mort sous la pierre immobile. Oh ! » la mort me pèse, et la pierre est lourde I Je veux la » soulever: ma poitrime se brise contre ce poids inerte, » et je retombe dans mon impuissance !

» Le temps est humide, la nuit brumeuse ; quelque » chose de pâle^ de froid et inanimé enveloppe la nature » comme un linceul mortuaire. Le ciel n'a pas une étoi- » le, et il ne pleut pas ; il n'y a pas même, pour gémir » dans ce lugubre cimetière, le pleur monotone et pro- » longé des tristes bises d'hiver. Nuit désolée I mon » àme lui ressemble : désolée et brumeuse comme elle. Et » dans la solitude que j'avais crue peuplée de Dieu, je » trouve l'ennui et le vide, comme si Dieu n'était pas! »

» Bientôt cependant j'écrivis, et ce fut un bien pour moi. Les impressions de mon âme, fixées par ma plume, se déterminant, et perdant ce qu'elles avaient de vague^ adoucirent peu à peu leur âpre désespoir. Je vais vous lire quelques-unes de ces pages encore peu consolantes ; elles seront pour vous l'histoire authentique de mon

âme en de graves moments : vous y verrez de quel abîme je suis revenu.

» Voici une des premières, d'un ton bien amer encore :

14 novembre.

y> Que le jour est long, ô Dieu I Qu'il est pesant I qu'il » est insupportable à mes vieilles épaules I — Et si » j'étais jeune^ le supporterais-je mieux? La monotonie » du repos ne chargerait-elle pas plus lourdement un » corps robuste, une âme fougueuse ? La vie est faite » pour agir : quiconque se dérobe à l'action, se manque » à lui-même^ ou ne se connaît pas ; il est coupable on » insensé. — Oui, le repos tue; mais l'action est péy> nible, et la nature crie sous le travail : quand viendra » le soir de nos jours?

» Il est (les heures où je me sens faible et triste^ où » mon cœur bat avec peine comme étouffé dans ma » poitrine, où ma tête en feu devient froide, et un » frisson se glisse dans ma peau, et il me semble par » moments que la vie se retire de moi. Alors je tombe à » genoux^ comme aujourd'hui, Seigneur! et je croise » mes deux bras sur mon sein, et j'incline devant votre » face toujours resplendissante mon front découragé, et » un cri s'échappe de mes lèvres : « Mon Dieu ! mon » Dieu ! que fais-je ici^ moi, misérable, sur cette terre » misérable ? Pourquoi nous as-tu faits, tous tant que » nous sommes, innocentes victimes de ta haine gra- » tuite^ fils malheureux de ta méchanceté ? Le néant D s'était-il plaint à ton Être éternel ? Non, non, » heureux de n'être pas, nous n'avions ni biens ni » maux, ni joies ni douleurs ; nous nous complaisions » dans notre rien, à jamais incapables de souffrir : pour- » quoi nous as-tu arrachés à ce vide plein de charmes,

» à cette douce absence de l'être? Pourquoi, mon ^ Dieu... ou plutôt cruel despote^ Dieu qui n'es pas mon » Dieu, qui n'es le Dieu d'aucun homme ? Pourquoi I yy Réponds, si tu le peux, ou si tu l'oses : réponds à ma » profonde détresse, à ce cri de mon âme tourmentée » qui t'accuse devant ton propre tribunal I

» J'ai voulu, j'ai espéré pour la terre, et pour la y^ France ma patrie, un avenir de grandeur et de y> bonheur. J'ai tenté de préparer au moins pour le y> siècle futur cette régénération intellectuelle et sociale » qui sera la République chrétienne : voilà ce que j'ai y> voulu, ce que je n'ai pas fait. Voilà ce que j'ai voulu, » et c'est pourquoi j'ai été malheureux ; c'est pourquoi 7> aussi, étant isolé, j'ai été fou.

> Vivant au milieu du monde^ je me suis trouvé seul » et fou. Dans ma solitude au moins et dans ma folie, » peut-être y eut-il quelque chose : hors de là, rien, » que le vide, le néant, ou, pire encore, l'égoïsme.

» L'égoïsme I Ah I c'est ici que je touche la grande, » la profonde plaie I Qui osera se dire exempt d'égoïsy> me î II y a entre tontes les classes de la société, entre » tous les âges et tous les rangs, entre tous les hom- » mes, une lutte sans mefci, une jalousie implacable, » qui prend sa source dans l'égoïsme universel. Qulm- » porte aux hommes le juste, le bien, le vrai î Qu'im- » porte Dieu? Quelque chose leur importe plus, c'est leur » être propre, c'est leur moi. Chacun cherche son bien- * être, ou souvent le fantôme qui lui en offre la trom- » peuse image. Celui-ci est ambitieux, c'est de l'égoïs- » me ; cet autre aime le plaisir, la volupté, c'est encore % de l'égoïsme. Et moi qui pense de la sorte et qui con- )> damne en masse tout le genre humain, je ne suis )> peut-être en ma misanthropie superbe qu'un or-

» guei lieux, c'est-à-dire un égoïste : et c'est par égoïs- » me que j'ai usé ma vie à combattre l'égoïsme. Or, » l'égoïsme où il faut Tamour, c'est la désunion ou il » faut le ciment ; et l'édifice n'est qu'un amas de pierres » sèches qui ne tiennent pas les unes aux autres^ qui » crouleront à la première secousse, et la société égoïste )f tombera au premier souffle du ciel.

» Toute ma vie fut une guerre au nom de la vérité et » de l'araotir, une gigantesque mais vaine tentative de » rétablir le christianisme dans sa véritable intelligence, » de lui rendre sa tête et son cœur, et d'en faire alors » l'àme de la société moderne. Mais quoi I Je n'étais » ni philosophe, du moins à la façon de ces messieurs, » ni protestant, ni catholique : je ne fus donc plus rien, » qu'un fou. Et ce monde dont je rêvais sans cesse le » bonheur n'eut pour moi que la raillerie, l'insulte, » l'anathème, ou plus souvent l'indifférence; il nem'en- » tendit point, il ne m'écouta point. Ma folie n'a pas » eu même cette consolation, d'être éclatante ; je n'ai » pas eu d'autre contrepoids à une telle amertume que » les amertumes de ma vie privée : deux misères dans » les deux plateaux de la balance I

» D'où vient donc que je me suis ainsi perdu? Ma » vie, ô Dieu I n aurait-elle été qu'une longue erreur? » Et ne m'aurait-elle menti que parce que je me serais » trompé? »

22 juin.

« Profondément atteint comme je le suis dans tout » mon être, durement frappé, brisé et malade, je dois » ne plus vivre désormais qu'en présence de ma mort, » et me rendre à moi-même le compte que je vais avoir » à rendre à Dieu. Il faut, près de mourir, que je pro- » fite des derniers instants qui me restent, pour voir

» clair dans moQ âme ; il faut que je sache enfin ce que » je pense, ce que j'ai cru, ce que j'ai nié : il faut que je y> porte la main, comme à autant de plaies^ aux négations » qui me torturent.

» Je suis né dans une famille pieuse, et les plus se- » vères principes de la foi la plus pure ont nourri mon y^ enfance. L'Eglise me toucha bien avant que je pusse )> la comprendre ; ses pompes et ses fêtes me ravirent » dès le berceau : la fraîcheur de mes jeunes impres- » sions, toute la poésie de mon âme, je la dois à TEgli- » se ; j'ai respiré le christianisme avec l'air qui m'en- » vironne et le jour qui m'éclaire. A mesure que je gran- » dis, je le trouvai davantage autour de moi ; je le vis > partout, hautement reconnu par le respect de tous les » peuples, planer sur dix-huit siècles de gloire et sur y> un incommensurable avenir. Je l'aimai pour lui-mê- » me; il m'entretint de la vie éternelle, des rapports qui » unissent le monde avec Dieu, l'homme avec son Père » céleste ; et sa sublime parole répondit à merveille » aux idées novices de ma naissante raison, aux ins- » tincts déjà spiritualistes de mon cœur. Je défiais le » prestige de ces livres de séduction dont on me faisait » peur en me les cachant : je croyais, et l'enchantement » de ma croyance me dérobait ma faiblesse. Hélas ! j'iy> gnorais encore, et je n'avais pas commencé à vivre : le » foyer domestique avait abrité mon sommeil contre ce » vent du doute qui ravage et qui tue. Jl fallut sortir, » me répandre au dehors, marcher comme les autres » sous le souffle de l'orage : souffle funeste, dont plu- » sieurs tombent abattus, qui ne se relèveront pas I

» D'abord je me pris à douter de l'Eglise. Je la jugeai » étroite, exclusive, mesquine, je l'élargis en un vaste » et vague christianisme : je détruisis Tautorité sur la-

» quelle reposait ma foi. Le fondement renversé^ tout » rédifice croula. Je n'étais plus catholique, je ne suis » plus chrétien.

» Longtemps je luttai contre moi-même ; longtemps » je voulus croire sans croyance, et embrasser avec mon » cœur an dogme que ma raison repoussait. Téméraire, » me disais-je, de t'insurger avec une si coupable auda- » ce contre un empire devant qui s'incline Tunivers : ô » bien digne de cette horrible éternité qui attend les or- » gueilleux et les rebelles I

» Qu'ai-je fait cependant ? Que s'est-il passé en moi? » Ce qui s'est passé dans la conscience des hommes, et » dans rhistoire même : l'Europe était catholique, elle » devint protestante ; encore un peudejours^ et ce que » les prêtres appellent christianisme n'existera plus sur » la terre.

» Vn jour vint où je sondai avec épouvante le fond de » mon àme, et je m'aperçus que la religion de mon en- » fance n'avait plus en moi pour se défendre que ma sen- » sibilité toute seule : des regrets et des souvenirs, la » crainte des peines éternelles, les larmes de ma pieuse » mère qui^ si elle vivait encore, me pleurerait, et mour- » rait peut-être de sa douleur. Que faire alors î Com- » ment croire ce qui semble incroyable? Je souhaitai de » m'être trompé ; je m'interrogeai sérieusement, et je » sentis le peu qui pouvait me rester d'incertitude s'é- » vanouir pour jamais. ...»

— « Pascal, s'écria le vieillard en interrompant sa lecture, combien tu dus souffrir^ quand tu ne trouvais que ténèbres où tu cherchais infatigablement la lumière! Pascal, Pascal, je t'ai senti en moi. Ton espritviten nous

qui sommes nés de ce siècle. Les hommes de ce temps te comprennent ; ceux du tien, si tu fus Thomme qu'on se figure, non, les hommes de ton temps ne te comprirent pas I

» Mais toi, du moins, toi qui doutais, tu ne t'avisas pas de vouloir être un réformateur au nom du doute.

» Oui, tu dus souffrir. Lorsque la doctrine qui a élevé nos âmes se retire de nous, elle laisse un grand vide : une angoisse d'abord, un doute fiévreux et troublé, dans la crainte d'errer hors de ses voies, puisqu'on a si longtemps erré dans ses voies : Terreur est donc bien facile I Et alors même que nous sommes sûrs que la vieille doctrine est fausse, que mettre à la place ? Qu'ai-je prêché, moi qui ai passé ma vie à prêcher ! Et j'ai voulu être un réformateur ici-bas, moi qui n'ai pas eu même une doctrine ! La vague poésie d'un christianisme chimérique^ qui n'était qu'une destruction et une aspiration, aspiration généreuse peut-être, mais inquiète et mal sûre d'elle-même, voilà ce que j'ai eu ! Et c'est avec quoi j'ai osé jeter le trouble dans les âmes paisibles, heureuses du calme de leur foi ou du calme de leur indifférence ! Qu'avais-je à leur donner à la place de leur foi? Et qu'avais-je à dire contre leur indifférence, n'ayant pas de vérité à leur donner? Je n'étais qu'un perturbateur, et me croyais un apôtre. Et c'est ainsi que nos grands hommes prophétisent ! Ils se sentent mal dans le temps où ils vivent, et ils le veulent changer : mais ils n'ont rien à lui donner en échange de ce qu'ils lui ôtent. vanité des choses de ce bas-monde ! ô inanité de Thomme I Le tourment des âmes vides enfante l'orgueil des faux prophètes, et le doute fait nos Messies !

» Vous voyez. Monsieur, où j'en étais venu. J'étais rationaliste^ à la façon de ces messieurs. Seulement, à la

différence de ces messieurs (mais non pas de tous), je m'étais fait de mon rationalisme une foi. au nom de laquelle j'avais tenté de créer l'avenir du monde. Mais cette foi, qui n'était qu'une croyance en ma propre raison, avait eu la seule fin qu'elle pût avoir : elle avait troublé ma vie et empoisonné mon àme.

» Ecoutez encore ces quelques lignes, et jugez de la situation d'esprit qui me les fit écrire. »

23 juin.

« . .-. . Incrédule ! Depuis que je raisonne et que je » doute, j'ai beau faire pour me persuader que mes rai- » sonnements sont justes, une voix secrète proteste du » fond de mon esprit et m'accuse coupable d'orgueil, » digne par orgueil de toutes les peines qui m'attendent ; » j'ai beau faire aussi pour croire, j'ai beau me dire et » me répéter que je ne suis rien, qu'un chétif orgueil- » leux, un fou peut-être, dont la présomptueuse cervelle » ose s'inscrire en faux contre le témoignage de dix- » huit siècles, quelque chose est en moi qui réclame à » son tour au nom de ma propre intelligence. Comment » apaiser cette lutte de moi-même ? Comment concilier » ces deux droits et ces deux besoins de ma nature, qui » semblent contradictoires ? Où l'un dit oui, l'autre dit » non : ne crois pas, dit celui-ci ; crois, dit le premier, » — et il appuie cet ordre qu'il me donne d'une épou- » vantable menace.

» Ah ! si le tourment du doute était le seul à déchirer » mon âme I Si je n'avais d'autre inquiétude que celle » de ne savoir à quoi m'en tenir sur des vérités néces- » saires ! Si je n'avais d'autre chagrin que celui d'une » existence perdue en de folles erreurs ! Ce qui est fait » est fait : qu'importe ce qui n'est plus? Laissons le passé » dans les abîmes où il dort. Mais l'avenir?

» L'avenir I Voilà le souci qui me ronge. J'entre en » effroi quand j'envisage ces misères sans fin dont un » Dieu cruel se plait à châtier, dirai-je un moment de » faiblesse ? non ; non pas même une faute, mais une » erreur!

» Dans la balance où la raison et la foi pèsent leurs » titres, je trouve sur l'un des plateaux la peur de » l'enfer I

» Une punition éternelle^ dont la sévérité échappe à » tout ce que la malice humaine peut concevoir de plus » horribles tortures : et pour quelle faute ? Pour n'avoir * » pas cru I

» Incrédule I Cette accusation, que je me suis faite à

'^^ moi-même^ est retombée sur moi d'une telle force,

» que je n'ai pu résister au choc : et le moment de

» l'épreuve n'en est que plus proche, et les mystères de

» l'éternité n'en auront que plus tôt englouti mon âme.

» A peine me fus-je rendu compte de mes croyances, » que^ me sentant incrédule, j'ai été saisi d'un indici- » ble désespoir. Durant ma vie, ce manque de foi ne » m'avait pas frappé de cette sorte ; les choses exté- » Heures m'avaient comme détourné de moi-même. » Hier donc, je me suis examiné sérieusement, et j'ai » souffert de ne pas croire. Et je me suis couché, im- » plorant un sommeil que ma paupière ne connaît plus. » En vain j'éloignais de moi ces idées qui le chassaient, » je n'ai pu dormir. Et tout-à-coup, au milieu de mon » insomnie, j'ai été pris de défaillance: j'ai senti que » tout ce qui m'entourait se retirait de moi,, que le » monde s'en allait, qu'il n'y avait plus dans tout mon » être qu'un battement léger, imperceptible^ de mon » cœur; et j'étais là, perdu dans le vague de Tespace, » quelque part^ sans pensée et sans vie. inerte. H ne

aSO LA RELIGION

faisait pas noir^ mais un certain gris incolore, un néant de lumière sans aucune sensation : non point comme si mes yeux eussent été fermés, mais comme si je n'en avais pas eu. Et peu à peu ce gris devint visible, et il se colora, si je puis le dire, et il fut noir ; et j'entendis un son qui partait de je ne sais où, un son lent et lugubre, comme d'une cloche sinistre, qui marqua dans ma destinée l'heure de mourir. Alors je repris quelque sentiment. Je reconnus que mon âme se détachait de mon corps, que celui-ci restait à terre, au lieu que l'autre, comme une lueur brillante, s'élevait de sa force naturelle vers le séjour de toute clarté. Pourtant, dans ce voyage aérien, j'étais triste : je n'éprouvais pas ce contentement intérieur que j'eusse dû éprouver, libre enfin de mes chaînes de boue. J'arrivai, silencieux et morne^ au pied du trône de Dieu. Là, je n'eus pas même le temps de voir où

j'étais, d'où je venais, où j'allais Un seul regard,

mais un regard terrible, tel que déjà^ moi qui l'ai vu, je suis incapable de me le figurer, m'éblouit, me terrassa : je tombai ! Je tombai de toute la hauteur des cieux dans un abîme sans nom ; je me précipitai de toute la vitesse d'un esprit, pour me cacher à ce regard immuable, qui ne me poursuivait pas, mais qui, toujours fixé du même point, me pénétrait toujours et me traversait comme un glaive. Et mille serpents, éveillés par la lumière de ce regard^ se dressaient vers moi ou se tordaient pour me déchirer, ricanant et sifflant une condamnation toujours la même : « Incrédule I Incrédule I Pourquoi ton orgueil a-t-il rejeté ce que ton intelligence imbécile ne pouvait comprendre ? Quel mal te faisaient ces mystères dont tu n'as pas voulu ? Le vrai cessera-t-il d'être parce

UN FILS f)U SIECLE 361

» que tu ne le conçois point? Va donc, incrédule ! Que » ton orgueil, comme un lourd fardeau, te pousse dans » un gouffre insondable à réterriité même I Va, roule, » roule, roule encore, et précipite-toi sans fin d'une » chute éternelle I » Et tandis que mes serpents rica- » naient et sifflaient, le regard de Dieu m'éclairait, et » j'étais épouvanté de me voir, etje me sauvais de Dieu, » et je me sauvais de moi-même ! Et je tombais, et » je roulais, etje m'enfonçais de toutes mes forces dans » mon néant ; et, plus je descendais dans le néant, plus » je souffrais, car j'en avais conscience: et pourtant il » me fallait descendre : le regard qui était sur moi me » brûlait ; et je me précipitais moi-même, et ainsi je » me faisais moi-même mon supplice 1 Et j'allais tou- » jours descendant, et tombant, et roulant, dans une » souffrance progressive. ... Oh I que ma chute fut » longue I Elle a duré des jours, et des années, et des » siècles^ et des siècles de siècles^ et elle ne finissait pas ;

» et des siècles encore, et elle ne finissait pas Il n'y

» avait point dans mon enfer une horloge qui sonnât » sans fin toujours Jamais ; ni une voix qui me répon- » dît, si je demandais l'heure : Vheure de Véternité ; » rien, — rien qui pût me faire ressouvenir du temps : » j'étais lancé dans l'éternité véritable. Et je tombais » toujours d'une même chute, et toujours mes serpents » me sifflaient la même malédiction, et se tordaient en » moi, et me dévoraient de plus en plus; et toujours le

» regard de Dieu me brûlait

» Assez, assez. Seigneur 1 Je veux croire. Je veux hu- » milier sous la toute-puissance de vos châtiments ma » raison superbe et malgré moi rebelle. Je veux croire, » croire ce qui est incroyable^ ce qui est absurde, et le » croire parce qu'il est absurde. Credo quia absurdum ;

» cela est écrit. Et je me tais. Tais-toi, mon intelli- » gence, tu n'es qu'orgueil I Tais-toi, ma raison, tu » n'es que folie I Crois, crois, crois. Crois ce qui est » absurde. Crois, te dis-je. Mais cela est absurde I Voilà » pourquoi il le faut croire. Quel mérite aurais-tu à » croire une chose raisonnable? iNon, non : il te faut » abêtir, et croire. Si tu ne le veux point, l'enfer est là, » qui t'y force,

» Incrédule ! Non, je ne le suis pas. Je me pros- » terne, j'adore, j'impose silence aux révoltes de mon » esprit. Je ne suis pas incrédule, non : je ferme les » yeux et je crois ! »

27 juin.

« A genoux : voici l'orage !

» Où me cacher. Seigneur, devant le tonnerre de ta » voix î Que je m'élève sur les rocs inaccessibles, c'est là » que tu parles ; que je descende au fond des abîmes, ta » voix y retentit encore : Si descendero in infernum^ » ades I

» Un ordre est donné dans le ciel. Ta n'as pas besoin » de le dire: il te suffit de le vouloir, et il s'exécute. » Tu veux, et ton coursier s'élance^ et tu le montes dans » ta colère : tu montes sur la nue aux flancs sombres ; » tu a<xours, impétueux et terrible^ le glaive exterrai- » nateurà la main, la bouche toute pleine de vengean- » ces. Tu parles, et il se fait un grand bruit dans » l'espace, et dans les âmes un grand silence.

» Je tremble comme la feuille qui se retourne de » frayeur aux approches de la foudre; je me retourne » et je me bloUis en moi-même. Eloigne, éloigne de ma » vue cet éclat sinistre de Ion glaive ! Où pourrais-je ne » pas entendre les épouvantements de ta parole ?

» Tonnerre! tonnerre I En vain tu redoubles ta fureur,

UN FILS DU SIÈCLE 3fi3

» je n'ai pas peur de toi. Tes menaces ne me contrain- » dront pas à croire malgré ma conscience. ...»

30 juillet.

((.... Dois-je te faire mes adieux, ô ma vie, quand tu » me quittes? Ou dois-je te remercier de me quitter, » puisque tu m'as trompé î

» Oui, ma vie m'a trompé. Tout a menti à mes efforts; » tous mes rêves les plus sublimes se sont retournés » contre moi. Mes vaines tentatives n'ont rien pu, que » me tuer de soucis et briser mes organes en brisant mon » àme : je n'y ai gagné que de traîner les restes d'une » existence en ruines, jusqu'à une mort qui ne tardera » guère 1 J'ai voulu faire le bien du monde, et lui donner » de saintes croyances : je n'ai fait que mon propre mal, » je ne me suis donné à moi-même que le doute ; et » voici que je meurs.

» Mourir ! Passer d'une courte vie à la vie éternelle ! » J'ai un compte à rendre. Triste exemple du péril de » l'idéal, de l'orgueil peut-être, ma vie au moins serait » bonne à quelque chose, si le monde la connaissait : » mais il l'ignore^ et c'est un bien pour moi. Presque fou » à force de vouloir être sublime, j'ai vécu dans un con- » tinuel avortement de tous mes rêves: mieux vaut » pour moi que je meure oublié I

» ma mère, reçois mon âme ! Yu l'avais faite pure, » tu la trouveras flétrie ; et le ciel même pourra-t-il con- » soler un peu ta douleur? Mais je suis impuissant, » malgré tes prières, à me repentir : impuissant à » croire ce qu'on veut que je croie pour t'aller rejoindre. » Tu seras éternellement privée de ton fils, par ma » faute : ô ma mère, ma mère, pardonne-moi, j'ensuis » bien malheureux I

» Adieu, terre de mensonges ! Terre qui caches le

» venin sous tes pins brillantes fleurs I Le serpent aux » belles écailles tue de sa morsure ; l'ami le plus fidèle » abandonne ceux qu'il aime ; la femme, sous son mas- » que angélique, est une traîtresse ; le Christ qui t'ap- » porte Dieu, tu le couronnes d'épines et tu le crucifies. » Adieu, monde où je n'ai pas su vivre : qui de nous » deux a eu tort? Que l'éternité voie et nous juge I

» Je meurs, et je souffre. Oui, je souffre tout ce que la » conscience humaine peut souffrir de plus cruelles tor- » tures. Il y a dans le fond de moi-même une douleur » infinie. . . . L'orage s'est calmé au dehors : il demeure » en moi. Il y demeurera toujours. Il y règne comme » dans son empire. ciel magnifique ! Etoiles qui » roulez en cadence dans vos sphères harmonieuses ! » Qu'êtes vous devant ma face mourante, qu'une impla- » cable ironie ? Parez-vous de vos manteaux superbes, » de vos plus riches diamants, et venez applaudir toutes » joyeuses à la fête de mes funérailles !

» Qu'ai-je besoin de tous ces trésors de pierreries » célestes ? Qu'ai-je besoin de tous ces soleils suspendus » dans l'espace ? nuit ! Un seul rayon de vérité aurait » fait plus de bien à mon âme : et ce rayon, ni le jour, » ni la nuit, ne l'a eu pour moi.

» Et c'est pourquoi le meurs I »

« Je vis encore. Monsieur : près de mourir, il est vrai, mais non sans calme. Je me présente le front serein à cette heure suprême. Ma mère sans doute priait pour moi dans le ciel : car Dieu m'a touché de sa grâce.

» Un soir, me sentant plus malade et plus faible : « Voici l'heure, » me dis-je ; et un frisson me saisit, et je me couchai ; et, au milieu d'un sommeil pénible, des

fantômes apparurent à mes regards, tristes images d'une vie perdue dans le doute ; et voilà que tout-à-coup il me vint, après tant de rêves douleureux, comme un rêve de consolation, et une voix parla dans mon âme, et me dit :

« Tu n'as pu croire ce qui t'a paru faux ; mais tu as » souffert de ne pas croire, et tu as imploré la foi. Or, » sache ceci, et écoute bien ce que Dieu t'annonce :1e » Dieu que tu as trop souvent blasphémé, chétive créa- » ture, n'est pas un Dieu injuste ; il tient compte aux » hommes de leur bonne volonté, et le désir de croire » est déjà la foi. Bientôt tous ces mystères qui t'éton- » nent, toutes ces contradictions apparentes, fruits fu- » nestes du mauvais siècle ou tu as vécu, s'éclairciront » à tes yeux. En attendant, ferme ton esprit .et repose- )) toi dans mon sein. Quand tu auras expié ton orgueil, » peut-être mon ciel te sera-t-il ouvert. Tu fus grand, » mais tu fus un homme, et du dois être puni de ton » excessive confiance en ta propre raison. Tu dois » être aussi récompensé pour ton dévouement, pour » l'amour du bien qui a été le fond de tes désirs et de » tes erreurs mêmes : tu trouveras en toi, dans ton âme » telle que ta vie l'a faite, ton châtiment ou ta récom- » pense, ou l'un et l'autre. Tu vas mourir : meurs du » moins avec cette pensée, que tu tombes entre les mains » du Dieu juste, et que, quel que soit ton sort dans » l'autre monde, il sera celui que tu mérites I »

» Cette espérance, qui m'était venue d'une façon mystérieuse^ me fit d'abord un indicible soulagement ; elle fut ensuite le premier flambeau qui éclaira la route de mon retour à Dieu.

» Je vous ai révélé. Monsieur, l'histoire de mon âme: elle contient de graves leçons qui peuvent vous instruire, vous qui méditez de ce siècle. Autrement je me serais tu,

et j^eusse enfermé avec moi dans ma tombe le secret de mes douleurs.

» Vous direz à ce siècle : Je veux te raconter le cœur d'un homme qui a vécu de ta vie^ et qui a souffert de ton mal.

» La foi lui a manqué. Il a cru voir des erreurs dans la croyance de l'Eglise, et, n'y pouvant rester, il n'a su ni l'épurer, ou la transformer et la relever par une interprétation plus haute, ni en sortir. Il f^it un catholique flottant et dissident sans doctrine sûre, un chrétien vague. Il pouvait mettre en regard de la Bible des chrétiens la Bible de l'humanité ; il pouvait aller, de la foi à la parole de Dieu écrite dans un livre ou transmise par un corps de prêtres, à la foi à la parole de Dieu écrite dans le cœur de l'homme et transmise d'âge en âge sous mille formes, expressions diverses d'une même croyance fondamentale ; s'il ne croyait plus comme catholique, il pouvait croire comme chrétien; s'il ne croyait plus comme chrétien^ il pouvait croire comme homme, croire ce que croit l'humanité avertie par les sentiments invincibles de son être spirituel. Il ne fut pas un croyant, ni comme homme, ni comme chrétien, ni comme catholique : il fut un catholique sceptique, un chrétien critique et douteur. Pouvait-il être un apôtre?

» Il était tombé dans les profondeurs du doute, et jusque dans la négation de l'incompréhensible, qu'il nia parce qu'il ne le comprit point. Il était tombé, comme ceux qui tombent, par orgueil. Il avait cru en lui, en lui seul. Il avait eu foi en son intelligence. Caria foi ne peut disparaître, et ceux qui la perdent la changent : ils croient à leur propre raison, quand ils ne croient plus à la raison du genre humain, ou à son cœur.

». Or, celui-ci avait conçu le plus noble dessein que

puisse concevoir un homme. Comme il vivait dans un temps de souffrance, il s'était dit : « Ces maux ont une » cause : je la détruirai ; je rendrai mon siècle heureux » et bon. Je serai le réformateur de mon temps, et Tave- )^ nir saluera en moi le Messie, le Christ Fils de Dieu : » car je lui aurai tracé la route.» Mais il s'était trompé; son siècle, s'il attendait un réformateur, ne le trouva pas en lui. Lui n'avait pas vu la véritable cause des maux de son temps, l'absence de la foi, qu'il n'avait pas lui-même. Ou plutôt il l'avait vue : mais, se séparant de l'humanité et ne croyant qu'en lui, comment pouvait-il faire que les autres ne crussent pas en eux? Et chacun continue à croire en soi ; et il y a encore, en dépit de tous ses efforts, égoïsme et désordre et division des àmès. Il voulut beaucoup, et il exécuta peu; il tenta, mais sans aucun succès ; il n'eut ni autorité, ni puissance ; il n'eut pas même la gloire, cette satisfaction stérile que convoite l'orgueil humain : il fut un réformateur obscur, dont le monde ne s'est pas douté. Il ne réussit en rien, parce qu il ne fut qu'un homme parmi les hommes, ne parlant qu'en son nom, alors qu'il eût fallu parler au nom de la tradition des âges, au nom de Dieu.

» J'ai connu cet homme : et qui ne l'a connu en ce siècle î qui n'a connu cet incompris dont on rit et qui souffre ? Dont on rit parce qu'il est orgueilleux et vide, et qui souffre de cela même, de son orgueil et de son vidB : esprit romanesque, âme exaltée et malheureuse, que le malaise d'un siècle où soufflent des vents funestes jette dans les aspirations ardentes et vagues, dans les utopies vaines, dans les folles tentatives ; et ils se font prophètes. On les voit d'abord qui se plaignent, qui racontent je ne sais quelles tristesses dont ils se font gloire comme d'un privilège, fiers de souffrir d'un mal

qui semble les distinguer parmi les hommes; on les raille, et Ton a raison : on les plaindrait peut-être, s'ils ne tiraient pas vanité de leur souffrance. Mais ils n'en souffrent pas moins, et la raillerie, loin de les calmer, les irrite : si, pour comble^ ils ne parviennent pas à se faire de leur faiblesse une force, et comme un trône des angoisses de leur âme, dévorés d'une impuissance superbe, ils meurent, ou ils se tuent. Quelquefois ils |)arviennent à se faire entendre, leur sombre génie éclate : ils dominent alors le rire des multitudes, mais ils font trembler. Ces àmes-là, qu'elles excitent le rire ou qu'elles éveillent lasurprise, l'admiration et la frayeur des peuples, ne sont point de vulgaires âmes, à tout prendre : faux prophètes qui apparaissent aux âges de doute ; hommes de lutte et de douleur, précurseurs des grands hommes.

» Notre incrédulité ne ressemble point à celle de nos pères. Elle n'est plus railleuse, contente d'elle-même, superbe comme au jour du triomphe : elle est inquiète, mélancolique^ et toute souffrante de son vide. Le malheureux dont je raconte l'âme, ajouterez-vous, personnifie le siècle, ou un côté, et encore le meilleur côté, du siècle ; il en est un trop véritable symbole : il en a l'orgueil, la confiance exaltée en ses forces, en ses destins et son avenir, et toutefois le découragement, la faiblesse, le désespoir qui marque de ses couleurs sombres les plus expressifs tableaux de nos maîtres, désespoir funèbre; dont beaucoup sont morts ; il en a cet enivrement d'imagination qui fait de toutes nos œuvres un si extraordinaire spectacle d'intelligence et de folie ; il en a lesprit généreux et large, avec ce culte du sens privé qui repousse la foi, et ce manque des vieilles croyances joint à une soif inextinguible de croire. Il a hasardé de réfor-

mer son temps, de résoudre un problème qui est aujourd'hui rinquiétude universelle : des qualités qui pourraient conduire à bonne fin une si rude entreprise, toutes lui faillirent, sans doute, mais une surtout, sans laquelle toutes les autres ensemble sont comme si elles n'étaient pas, la foi : il a échoué, parce qu'il n'a pas cru.

» Plusieurs comprendront peut-être ; et quiconque, en ces jours de haute indijBférence, conserve quelque reste de pensée comme un feu que l'on cache sous la cendre, s'interrogera dans l'angoisse de son cœur.

» Mais quiconque n'a plus qu'un esprit frivole, qu'une âme vaine que la pensée n'habite pas, dédaignera l'enseignement d'une vie qu'il ne saurait comprendre, en fermera le livre, et fera bien.

» Vous voyez en moi un réformateur,- qui n'a rien réformé; un homme de quelque talent peut-être, qui ' n'a été qu'un fou. Pardonnez-moi ce langage ; ce n'est pas ici le lieu des mondaines convenances. Le don de la parole ne m'a point fait défaut. J'avais aussi en politique des idées qui n'étaient pas contraires à celles du jour: je voulais l'accomplissement des grands principes de la Révolution française ; et je le voyais dans la fondation d'une République chétienne. Mais je ne voulais du christianisme qu'une politique, et n'apercevais point qu'il n'est pas^ s'il n'est religion; que, s'il ne convient pas que l'État, comme tel, ait une religion, il faut que la société en ait une ; que la plus juste des sociétés civiles n'est pas même une société, si elle est sans religion ; qu'un peuple ne saurait vivre sans religion non plus qu'un homme sans âme^ non plus qu'un être sans Dieu I j'ai failli, parce que je n'ai pas été chrétien. Ou, dans un sens plus général, parce que, réformateur de la société,

j'ai été moi-même sans religion.

» Et cependant j'étais très religieux, mais religieux sans religion : suis-je le seul aujourd'hui? Et n'est-ce point là aussi une des grandes misères du siècle où nous sommes ?

)) La hardiesse de mes vues politiques m'interdit d'abord la publication et la prédication ensuite. La presse et l'éloquence, armes puissantes, me furent brisées dans la main. Mais qu'est-ce que cela î De petits empêchements que la Providence nous met aux pieds quand elle ne veut pas que nous marchions. Marchant dans la voie large de l'humanité, ou je n'eusse pas été proscrit, ou j'eusse réussi malgré la prescription même. Marchant dans mon étroite et solitaire voie, alors même que je n'eusse pas été proscrit^ je ne pouvais réussir.

» Il fallait^ pour atteindre mon but^ qui est le véritable, détruire l'individualisme sous toutes ses faces, ou le fondre, en chaque ordre de choses, dans son contraire : le sens privé dans le sens commun, la liberté dans la société, le progrès dans la tradition, la raison dans la foi. J'étais rationaliste, exclusivement ; reconnaissant comme inviolable la souveraineté du sens privé, c'est-àdire l'individualisme absolu, pouvais-je le détruire, ou le fondre par l'harmonie ? Croyez-le bien, Monsieur, la forme suit le fond, et une société se façonne tout entière d'après le principe qui la domine : que ce principe soit le rationalisme pur, elle s'individualise tout entière, devient égoïste, tombe dans la division des esprits, dans la dissolution des âmes, et meurt. Prenons-y garde, ce sera là notre perle^ si nous ne rattachons la la religion de nos enfants à la religion de nos pères.

» Non content d'être rationaliste exclusif, je faisais d'un tel rationalisme une foi : c'était la contradiction au fond de mon intelligence. Beaucoup en ce siècle péris-

sent par cette contradiction même : faute de savoir ce que c^est que raison, ni ce que c'est que foi.

» Enfin deux esprits luttaient en moi. La foi véritable protestait en mon cœur contre les empiétements de cette orgueilleuse rivale qui prenait son masque pour mieux Tenvahir, et s'appelait foi comme elle, quoiqu'elle fût la raison : c'était la contradiction au fond de mon âme. De cette contradiction beaucoup sont morts. Elle est le désordre le plus grave, elle est le vrai mal, et aussi l'espoir de la société moderne : la société, dans son rationalisme dégénéré, dansson bas et plat positivisme, sent un besoin de foi qui la tourmente : puisse-t-elle aussi trouver la vraie foi, la doctrine du salut, ancienne tout ensemble et nouvelle, éternelle dans son fond, changeante dans sa forme et ployable à tout progrés !

» Ainsi vous m'avez éclairé^ Seigneur, vous m'avez consolé, et vous m'avez reposé : car il n'y a point de plus doux repos, pour les condamnés à la vie terrestre, que l'espérance d'un bien supérieur.

» Oh ! quel charme^ depuis longtemps inconnu, de me dire à moi-même, après tant de tristesses^ tant de sombres nuées dissipées par un regard de Dieu :

» Je suis comme un esquif errant sous le souffle de » l'orage, et que l'orage même a poussé au port. Que la » tempête mugisse, que la foudre gronde^ ni foudre ni » tempête ne saurait plus m'atteindre. Adieu donc, ô » mes souvenirs I Evanouissez-vous, vaines formes du » passé, songes affreux de la pâle insommie »

» Je les repoussais, et ils ne revenaient plus. Bientôt j'écrivais des pages bien différentes de celles que j'avais écrites, et mon journal changeait de ton :

42 mai.

a II est tard. Le jour a depuis longtemps disparu, et

» peu à peu soDt tombées les rameurs confuses de la » terre, comme un vent qui s'apaise. Voici la nuit, » voici rheure sacrée de la méditation. Tout se tait, » tout est tranquille : la nuit, le cloître, et Dieu, voilà )) tout. Ma lampe seule veille avec moi : ma lampe dans ma » cellule, et Dieu dans mon cœur. Nulle voix humaine^ )) nul bruit^ si léger qu*il fût, ne viola jamais la sainteté » de ma retraite silencieuse : nul bruit, que ce bruit » intime de Tàme qui parle, qui chante, ou qui pleure, » de la conscience qui s'écoute, de la pensée qui se » replie sur elle-même et pénétre jusque dans son fond, » qui s'en revient vers les doux rêves ou les tristesses » d'autrefois, qui se hasarde dans l'avenir, qui s'en va » de tous côtés jelanl la sonde à l'aventure ; bruit pro- » fond et mystérieux, qui est la vie même de l'âme. » Asile redouté de la paix inaltérable^ non, le silence » qui remplit tes voûtes muettes n'est pas le silence de » la mort : c'est que le monde est au-dessous, c'est que » le tumulte du monde ne saurait atteindre jusqu'à ta » hauteur ; ici l'esprit parle à l'esprit, et l'àme à Dieu, » face à face ! »

25 mai.

» Ah I quel délice de respirer enfini Que l'air est frais » et pur ! Et que les pénétrantes senteurs delà montagne » autour de moi sont bonnes 1

» Ainsi le malade, échappé à la mort, se promène » lentement à travers les champs et les prés ; il revoit ce » soleil, qu'il croyait éteint pour lui ; il revoit ces arbres, » et ces gazons, et ces fleurs^ et cette heureuse nature, » dont il avait envié l'éternelle jeunesse ; il s'arrête » d'intervalle en intervalle à s'enivrer avec un charme » inconnu du souffle libre des airs : il lève les yeux au » ciel, et une prière s'exhale de son âme. Oh oui I j'étais

UN FILS m SIÈCLE

» bien malade ; mais la santé, mais la vie rentr" " B peu dans mon sein. La nature est toujours pais » ciel toujours beau. ... »

Comme il lisait, le jour commençait à poiadre.

Et le ciel était beau, et la terre était belle, embrassait au loin de vagues et mystérieux co des ombres fuyantes, des jeux d'une lumière im l'horizon se baignait peu-à peu aux lueurs mal les étoiles d'or pâlissaient une à une dans l'az miné. Le soleil se leva. Le vieillard, pris d'un sain port, interrompit tout-à-coup sa lecture, et été mains; ses cheveux et sa barbe d'argent rayonné

— « Salut, s'écria-t-il, astre du jour I Image fique dti beau I Où est-il ce beau que tu voiles éclat, ce Dieu dont tu es dirai-je le terrestre oi leste rayonnement î Soleil, ce Dieu dont la spi brille en toi esta la fois le Beau et le Bien, tu n'es ni l'autre : mais tu nous le montres comme de loi nous le faire comprendre et désirer sans cesse I »

Il se tut. Nous demeurâmes quelque temps ai face du plus splendide spectacle que l'oeil de 1' ait pu voir. Les plaines, entrecoupées de vallons i et de collines lumineuses, semblaient s'étendre i

resses du soleil Le vieillard, prés de moi^ h

chait aussi, ces douces caresses, comme s'il en a besoin. Il était pâle.

Mors il s'aiïaissa peu à peu sur lui-même, et tendisj d'une voix tantôt émue, tantôt lente et soit parler comme au-dedans de son âme:

— M mon Dieu ! Oui, Dieu I Toujours je c . TOUS, mon Dieu ! Pourquoi 7 pourquoi ce cri

encore échappé du plos profond de mon être? Que veut-il dire? Qu'est-ce donc qui se remue encore en moi ?

D Riçn. Je suis bien heureux I Je suis calme. Oui je suis heureux I Oui^ je pose ma main sur mon cœur, et mon cœur ne bat point sous ma main. Mon cœur est muet: tout fait silence au dedans de moi, comme au dehors de moi. Calme, entends-tu, monàme? Et un tel miracle ne te frapperait pas ? Et tu n'aurais pas pour celui qui Ta fait un élan de reconnaissance, un cri, un seul cri d'amour ? mon âm^, mon âme, te doutais-tu, quand tu errais, vagabonde nef, sur les flots tumultueux d'une mer sans rivage, quand tu te brisais en vain contre la fureur des vagues, te doutais-tu qu'au fond de l'abîme tu trouverais un abri, un repos dans le gouffre, et que le naufrage te jetterait dans le port ? Adore donc, et prosterne-toi. Omon Dieu I je vous aime, parce que votre bras m'a sauvé I Je vous aime, et c'est pourquoi je crie vers vous de ces ténèbres qui m'engloutissent I C'est vous que je cherche, et c'est moi en vous : je me suis retrouvé I Béni soit le Dieu qui m'a rendu à moi-même 1

» Je vous connais, ô mon Dieu ! et j'ai contemplé d'un œil fixe le soleil dn votre regard. Je vous vois, je vous vois : il me semble que ce tombeau m'a ouvert la porte du ciel. ciel, dévoile tes splendeurs, et que ma nuit s'illumine I Voilà le trône, et sur le trône assis le Souverain de l'univers I Que votre gloire est grande, ô Roi, et quel diadème entoure votre front ! Qu'est-elle auprès de votre couronne, cette orgueilleuse foudre qui roule parmi les nues, et, l'éclair à la main, poursuit sur son char d'orages sa course triomphale ? Que les aquilons l'emportent avec eux^ et qu'elle s'éteigne dans le néant d'où elle est sortie : j'ai vu mon Seigneur et mon Roi I.

» Seigneur ! qui racontera aux hommes les merveilles de votre empire ? Les cieux mêmes que vous avez faits, et qui parlent un si magnifique langage, ne peuvent rien ici, que se taire ; Tesprit se confond et s'égare, il est pris de vertige, et comme ébloui de splendides terreurs : heureux qui s'endormira dans cette extase, et puisse-t-il dormir sans réveil I

» Ai-je mérité le doux sommeil, Péternel repos, l'extase infinie de la vie divine ? Ver de terre, ai-je mérité Dieu ? Ai-je pu, misérable homme, venir à Dieu ? C'est Dieu qui vient à moi.

» Dieu vient à moi. Dieu vient à l'homme. Dieu a cherché l'homme, qui le cherchait et ne pouvait le trouver : Dieu et l'homme se sont rencontrés sur le Calvaire I J'ai péché, et il m'a été pardonné. Votre envoyé me prend par la main : je viens^ Seigneur I Me voici I »

Et sa voix, qui n'était plus qu'une sorte de murmure lointain, s'éteignit doucement sur sa lèvre, et doucement ses yeux se fermèrent

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