CHAPITRE III
OUVEKTL'HE DE l'eNQ (octobre 1308)
Les premiers articles et tes preti
Munis de la commission du pape, éclair de Guillaume de Hangest. les commissair mencèrent leur enquête.
Le dimanche avant la Saint-Denis 1308 de peuple et de clercs eut lieu dans le jt de la Cité ' : comme ils l'avaient fait dé Templiers, les gens du roi voulaient d'abor les crimes de l'évèque. frapper l'esprit di
i. Jean de Saiot-Victor {Hiitor. de France, X 2. Voy. la conclusion. — Pour Dooiface VIII, v nion publique A Pari» tout Philippe le Bel, 2iju Mit, de Paris, septembre-octobre 1888).
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66 OUVERTURE DE l/ENQUÊTE
main, lundi 7 octobre, l'enquête régulière commença par devant les juges d'église, à Sainte-Geneviève 1 .
L'archevêque de Sens, les évêques d'Orléans et d'Auxerre firent donner publique et solennelle lecture de la lettre apostolique qui leur commettait le soin de l'enquête contre Guichard, évêque de Troyes, et enjoignirent à l'évêque de répondre sur les griefs contenus dans le mandement. Il nia tout ce dont on l'accusait, et chaque chose en particulier. Alors on lui fit jurer, selon la forme ordinaire, la main sur la poitrine, par devant les saints Evangiles, de répondre par son serment et de dire la vérité sur les faits précités et sur les articles qu'on devait lui délivrer par écrit : encore une fois, il nia tout. On l'assigna pour le lendemain à répondre sur les articles.
Le mardi, les évêques lui communiquèrent par écrit les charges qu'ils avaient recueillies contre lui 2 ; c'étaient, répartis en vingttrois articles, les griefs à eux soumis dans le mandement apostolique et détaillés dans les propositions du bailli de Sens, dont ils avaient gardé l'enchaînement et jusqu'à l'expression.
« Nous, archevêque de Sens, évêque d'Orléans et élu d'Auxerre, enquêteurs délégués contre l'évêque de Troyes, — considérés les faits portés à la connaissance de notre seigneur le Souverain Pontife, — déclarons :
« L'évêque a trempé dans les œuvres malignes des sortilèges et n'a pas craint de se livrer à ces pratiques criminelles.
« Au temps où elle vivait, il poursuivait sourdement d'une haine mortelle Madame Jeanne, d'illustre mémoire, la feue reine de France, épouse de Monseigneur le roi, parce qu'à sa poursuite, et par sa procuration, il avait été, avec raison, chassé du Conseil du roi.
1. Les renseignements que nous donnons sur le détail de cette enquête sont tirés du rouleau : Arch. Nat., J. 438, n° 7, que nous suivons presque littéralement.
2. On communiquait au diffamé les points sur lesquels on se proposait de diriger l'enquête pour déterminer les faits contestés sur lesquels devait porter définitivement l'examen des témoins. (A. Tardif, ouv. c*ï., p. 146; — L. Tanon, Hisl. des tribunaux de Vinquisition en France, p. 347.)
« Il s'est vanté que, puisqu'il ne pouvait obtenir la grâce de ladite reine, il la ferait mourir.
« Se tournant à des pratiques exécrables, pour mettre à effet le criminel dessein de sa malignité, il a appelé à lui en secret une femme possédée de l'Esprit malin, que Ton disait devineresse et sorcière : cette femme, consultée par lui pour savoir comment il pourrait se venger de la reine, lui a conseillé de faire invoquer le Démon 1 .
« L'évêque avait avec lui, parmi ses familiers un religieux, un frère Jacobin, nommé Jean de Fay, qui savait l'art d'évoquer les démons.
« Il fit évoquer le Démon ; et quand le Démon parut devant lui, l'évêque lui demanda comment il pourrait avoir sa grâce de la reine, ou sinon, faire qu'elle mourût en peu de temps.
« Le Démon, — après que l'évêque lui eût fait hommage et engagé un de ses membres, — lui enjoignit de faire faire une image de cire qui eût la forme d'une femme, de la baptiser en lui donnant le nom de la reine, puis, après l'avoir fait un peu chauffer au feu, de la piquer à la tête et en d'autres parties du corps, que la reine tomberait malade ; de recommencer plusieurs fois, et enfin de la faire tout entière consumer dans le feu : que la reine alors expirerait aussitôt.
« L'évêque, comme un fils d'iniquité, embrassant le conseil du Démon, chercha un endroit propice, l'ermitage de Saint-Flavit, dans les bois de son diocèse, pour y exécuter son dessein ; il y alla de nuit avec le Jacobin ; et là, tous deux étant vêtus, par-dessus leurs habits, de rochets de grosse toile, comme des vachers ou des bergers, il fit faire l'image de cire et tout le reste, comme le Démon l'avait dit.
« La reine, aussitôt après la première piqûre, ou peu après, commença à se trouver malade, et l'on ne put trouver de médecin qui connût la cause de son mal et sût y apporter remède.
i. L'accusation est plus précise ici que dans les propositions du bailli : celui-ci ne disait point que ce fût sur le conseil de la sorcière que l'évêque avait invoqué le diable. Il en est de même sur plusieurs autres points.
68 OUVERTURE DE l'eNQUÉTE
« Après plusieurs piqûres faites plusieurs nuits à l'image, sur Tordre de l'évêque, lui-même, une nuit, vint à l'ermitage, brisa la figure en morceaux, la foula et l'écrasa sous ses pieds ; et, quand l'image eut été consumée, la reine expira.
« L'évêque, pendant la maladie de la reine, envoyait souvent des messagers pour connaître l'état de son mal.
« Non content de ce crime, tombant de mal en pis, et pensant qu'il n'avait rien fait s'il n'empoisonnait Monseigneur le roi de Navarre et Monseigneur Charles, frère du roi de France, il vint à l'ermitage avec le religieux, et là, avec des scorpions, des crapauds et des araignées venimeuses, fit faire un poison qu'il conserva dans une boîte.
« Et comme un jour il se trouvait caché à l'ermitage, un chevalier appelé Jean Boursaud y vint; après avoir entendu la messe, il voulut boire et manger des prunes. L'évêque était dans un grenier où se trouvaient les prunes : en entendant cela, pour éprouver son poison, il en frotta les fruits. Le chevalier en mangea ; aussitôt il devint malade, et, quatre jours après, il succombait.
« Monseigneur Charles étant venu en Champagne, ainsi que Monseigneur le roi de Navarre, l'évêque essaya de leur faire prendre du poison, ce qui ne l'empêcha pas d'en faire boire à d'autres qui en moururent cruellement 1 .
« L'évêque a commis beaucoup d'autres crimes énormes pour l'offense de la majesté divine, le danger du mauvais exemple et le scandale du grand nombre.
« Pendant qu'on le saisissait du mandement de Monseigneur le Pape, il a dit à ceux qui l'arrêtaient : « Je vois bien que vous « m'arrêtez pour le soupçon de la mort de la reine ! »
« L'évêque a confessé par devant d'honnêtes personnes et compétentes que tous les faits susdits étaient vrais.
« Il y a contre lui rumeur, diffamation manifeste, publique voix
1. Cette accusation est nouvelle ; toutefois elle ne fut postérieurement ni précisée, ni soutenue ; mais elle indique assez la tendance.
et renommée; il est à tel point diffamé que de pareils faits ne se peuvent ni dissimuler sans scandale, ni souffrir sans danger 1 . »
L'évêque protesta d'abord qu'il voulait, avant toute réponse, avoir délai et conseil; qu'il répondait malgré lui sur les articles, mais que ses réponses ne pouvaient lui porter préjudice, attendu qu'il n'acceptait point ce mode de procédure 2 .
Interrogé sur les dix premiers articles l'évêque déclara qu* « il ne croyait point » aux faits dont on l'accusait. Sur le onzième, il nia être allé à l'ermitage depuis quarante ans, excepté la veille de l'Ascension 1307 3 , un jour qu'il passait par là avec sa suite : il était en ses habits d'évêque. Il nia en outre qu'il eût jamais été autrement qu'en vêtements épiscopaux depuis qu'il était évêque de Troyes, excepté pour se coucher. Sur le dixneuvième article, il avoua qu'il avait requis l'official de Sens de lui envoyer l'ermite pour le punir de délits par lui commis au diocèse de Troyes. A propos du vingtième article, qui lui reprochait des « crimes énormes », il demanda qu'on les lui déclarât : alors, il y répondrait 4 . Quant au reste, il le nia 5 .
Les commissaires, en lui délivrant les articles, protestèrent qu'ils avaient encore à lui soumettre, en vertu de la clause de réserve insérée dans les lettres apostoliques, multa alia enormia et nephanda, etc., de nombreux griefs (ceux-là même dont il demandait l'explication), qu'ils lui fourniraient à part, en les distinguant des premiers, et sur lesquels ils auraient également à informer.
i. C'est la formule obligée de l'accusation : on ne pouvait, en effet, commencer une enquête de cette sorte sans avoir préalablement établi la diffamatio de l'accusé.
2. Les enquêteurs outrepassaient, en effet, la forme ordinaire du droit en obligeant l'évêque à leur répondre ex improviso, sans délai ni conseil. Voy. les raisons du procureur (2° partie, chap. VI, et p. justif., n° XV).