‹ Le procès de Guichard, évêque de Troyes (1308-1313)Chapitre 76 sur 267 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LES DÉPOSITIONS

Griefs cF envoûtement et (T empoisonnement .

Le dimanche après la fête de l'Ascension 1304 (10 mai), comme on portait, selon l'habitude, la châsse de Saint-Flavit de Villemaur à l'ermitage, une grande foule de gens était venue des pays voisins ; et l'on disait communément qu'à Bellevillette ' , il y avait une femme qui était devineresse. Beaucoup y croyaient, et, à cause d'elle, une tempête était venue sur le pays. L'ermite, pour empêcher de croire à ses divinations, prêcha contre cette sorcière ~. Mais deux ou trois jours après, elle vint le trouver k l'ermitage et l'avertit de ne plus prêcher contre elle, qu'elle était bien avec Tévêque de Troyes. Et comme il l'interrogeait : — « Je suis allée le voir, et il m'a demandé comment il pourrait (' se faire aimer de la reine ; je lui ai dit que je ne le pouvais (( pas, mais que je pouvais bien la faire aller de vie à trépas. » L'ermite, stupéfait, fît des reproches à cette femme et l'engagea à songer à son salut.

Quinze jours après, il alla à Aix-en-Othe, chez l'évêque : et l'ayant trouvé devant la chapelle avec M*' Pierre de Molay et

1. Aujourd'luil Bellevillotte, c°'' de Bourdenay, c"" de Marcilly-lc- Ilayer.

2. La divination n'était assimilée à riiérésic que lorsqu'elle se manifestait par l'invocation du démon ou la profanation des choses sacrées. Alexandre IV avait prescrit aux évèques de ne poursuivre les faiseurs de sortilèges et les devins qu'en cas d'hérésie évidente. Vov. Tanon, oiiv. cil p. 247.

3. Archidiacre de Sainte-Marguerite (Bibl. nat., lat. 9095, fol. 2;i v", liHOi3H), il fut plus tard (1327) doyen de Troyes; m. en 1333 (Gall. chria/., XII, 526).

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Guillaume le Diablat^ il le prit k part et lui confessa ses péchés. Guichard alors lui défendit secrètement de prêcher encore contre la sorcière, disant que lui-même l'avait approuvée^, et il ajouta qu'il voulait qu'elle allât souvent à l'ermitage ainsi que frère Jean de Fay ^.

L'évêque connaissait déjà la devineresse. Une fois, en 1301 le dimanche avant la Saint- André (26 novembre), il l'avait mandée à Aix ; et là, dans la chapelle, étant seul avec elle et le doyen de Villemaur, Guichard lui avait dit qu'il savait qu'elle était sorcière, et demandé « si elle savait quelque chose qui fût (( contre Dieu. » Elle avait répondu que non, mais qu'elle savait s'entremettre « pour faire revenir des animaux^. »

L'évêque connaissait encore une autre femme, une boiteuse, nommée Odeonne et qui passait aussi pour sorcière : c'était la servante de sa nièce, Isabelle de Bucey^, qui était nonne au Paraclet. Lorin, le chambellan de l'évêque, avait vu deux fois cette boiteuse amener un enfant à Guichard pour lui faire conférer la tonsure : et l'évêque lui avait conféré la tonsure sans lui demander comme à l'habitude douze deniers, parce que la boiteuse le connaissait. Plusieurs fois, lorsqu'elle quittait l'évêque, Guichard lui avait fait donner par Lorin de l'arg-ent sur sa caisse, tantôt deux sous, tantôt trois, quelquefois douze deniers, une autre fois jusqu'à cinq sous. Un jour, elle dit au chambellan que l'évêque avait refusé de l'entendre en confession et de lui donner un autre confesseur ; et Lorin s'en étonna fort, car on

d. M* Guillaume de Coulommiers, dit le Diablat, était un des familiers de Févêque, et alors son chapelain. Voy. dépos., III, 6, et p. justif., n» VI.

2. Cf. la dépos. de Jacques, doyen de Villemaur, qui dit que Févèque avait fait appeler la sorcière pour lui défendre, sous peine d'excommunication, de continuer ses divinations.

3. Regnaud de Langres. — F« Jean de Fay était prieur des Jacobins de Troyes. C'était lui, qui, avec le doyen de Saint-Urbain, s'était employé pour l'évêque à réprouver les témoins de la reine.

4. Margueronne. — Il s'agit sans doute d'animaux perdus ou rendus malades par maléfice.

5. Le texte porte « de Bufeyo » sans doute par erreur, pour » Buceio » : Bucey-en-Othe, arr. de Troyes, d'Estissac.

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disait que cette femme était sorcière et de mauvaise renommée, et levêque le savait, puisqu'on racontait dans sa maison qu étant abbé de Montier-la-Gelle, il l'avait chassée « pour sa mauvaiseté ^ » .

Huit jours après l'Assom^ation de 1303, Isabelle envoya la boiteuse à Bourdenaj ^ chercher la sorcière; Margueronne alla voir la nonne qui la pria de se rendre auprès de l'évêque de Troyes. Elle partit avec la boiteuse. En arrivant, elles trouvèrent Lorin : la boiteuse demanda à parler à l'évêque, disant « que c'était pour son grand bien. » Comme Lorin avait déjà vu plusieurs fois l'évêque causer avec la boiteuse, il alla dire à Guichard que ces femmes voulaient lui parler ; et, l'évêque lui ayant ordonné de les introduire, il les fit entrer dans sa chambre. Guichard s'y trouvait seul, assis à une fenêtre. Il se leva et dit à Marg-ueronne : — « Je t'ai envoyé chercher pour savoir de toi si tu connais « quelque artifice par lequel tu pourrais faire que j'eusse ma paix « avec la reine. » Elle répondit qu'elle ne savait pas s'entremettre pour cela. Alors l'évêque appela quelqu'un qui était dans la chambre à côté : c'était un frère Jacobin; la sorcière ne le connaissait pas et ne l'avait jamais vu. L'évêque dit : — « Frère « Jean, venez ici » et fit signe à Marg-ueronne de se retirer. Mais comme elle n'était pas à plus de quatre toises, elle entendit l'évêque qui disait : — « J'ai parlé avec cette femme : elle ne sait « rien de ce que je lui ai demandé ». Le Jacobin dit : — « Il faut « que je lise le gramaire '^ ». Et il se mit à lire dans un livre qu'il tenait à la main. Comme il lisait depuis un sixième de lieue 4, Marg-ueronne vit tout d'un coup, d'une fenêtre haute de la chambre, une forme, comme un moine noir, qui descendait, sans échelle, en volant, près de l'évêque et du Jacobin : elle avait des cornes sur le front, et la sorcière pensa que c'était le Diable. Il

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