‹ Le procès de la démocratieChapitre 11 sur 49 · I. liullelin cilé, p · texte numérisé non relu

I. liullelin cilé, p

il nuée » ou l'utopie, si nuée il y a, se trouve bien plutôt dans la philosophie syndicaliste, qui croit possible de passer par un « saut révolutionnaire » d'un atelier ou d'un État régis par la contrainte à un atelier et à un État sans maîtres et sans hiérarchie : on ne volt pas du tout comment un tel atelier pourrait produire , comment un tel État pourrait vivre. Mais sans doute ne faut-il pas prendre l'expression à la lettre; sans doute faut- il parler, avec Proudhon, de l" « aristocratie du travail ». Nous ne rencontrons alors plus rien de contradictoire avec l'idée démocratique.

Se rcfugiera-t-on dans l'idéologie? Dira-t-on que la démocratie est le régime du rationalisme abstrait, du verbalisme vidé de toute réalité concrète, de toute attache avec la production? Il faudrait s'entendre, comme nous avons essayé ailleurs de le montrer, sur le mot production et ne pas la limiter au sens étroitement technique où l'enferment, les syndicalistes; au surplus et comme conséquence de la démonstration précédente l'homme, s'il est d'abord un producteur, peut s'élever , par cette spiritualisation de la production qui s'appelle la culture, jusqu'au général et à l'universel. Le sentiment national est comme le sentiment de classe un aspect et une étape de cet universel, et loin de vouloir supprimer l'un ou l'autre il faut au contraire compléter l'un par l'autre

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et les fondre tous deux dans le grand courant de la vie collective. Dans rien de tout cela nous n'apercevons la condamnation de la démocratie; nous y voyons au contraire sa justification.

Si ces considérations sont exactes, elles permettent de comprendre pourquoi la condamnation portée par le syndicalisme contre la démocratie ne semble pas convaincante. La démocratie réalise historiquement le principe de continuité. Elle est à la fois traditionaliste et révolutionnaire; elle continue le passé et prépare Favenir, mais généralement sans secousses, sans révolutions brusques, sans « mutations ». Cela pourrait suffire à la disqualifier. La continuité n'a pas, en effet, à l'heure actuelle, ce que les journalistes appellent une bonne presse dans le monde des savants et des philosophes. On constate à peu près dans tous les domaines le succès des théories « catastrophiques ». On a remarqué à juste titre' que les théories de M. Sorel introduisaient en histoire et en politique des scissions analogues à celles introduites par M. de Vries en botanique, et par M. Le Bon en physique; on peut ajouter, par M. Bergson en philosophie. Faillites du principe de la conservation de l'énergie,

1. .M. J. -Moiiand, dans VOjiinion, cilé par M. lirouilliel dans les Questions pralifjiies de droit et de législation ouvrière, janvierfévrier 1010, p. 18.

du darwinisme, de révolutionisme rationaliste, de la démocratie politique... toutes ces hypothèses sont voisines et relèvent d'un esprit commun.

Nous n'aurons pas l'outrecuidance de les discuter . une compétence totale nous manque. Nous n'avons pas non plus aucun préjugé mystique ni pour ni contre la continuité, et nous n'entendons pas nier absolument et a priori la discontinuité. Il semble bien que l'aspiration de la raison à l'unité reçoive dans tous les domaines de fréquents démentis, encore qu'on les grossisse parfois abusivement. Mais s'il ne sied pas de nier a priori la discontinuité, il faut également se garder de l'affirmer sans preuves. .\ ne considérer que les événements humains, nous dirons seulement que tous les efforts tentés pour jeter bas le principe de la continuité historique n'ont pas suffi à nous convaincre. Plus nous considérons le syndicalisme révolutionnaire, plus nous y découvrons ou son insoutenable étrangeté ou son accord foncier avec le réformisme démocratique.

D'une part, en effet, on nous dit que les réformes ne sauraient porter atteinte à l'intégrité du principe économique qui sert d'ossature à la société; en régime capitaliste, toutes les réformes ne font que fortifier le capitalisme. Il faudra donc un saut brusque pour passer de lu liiérarchie industrielle capitaliste à son contraire : lassociation égalitaire

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des producleurs. — Cela serait vrai si les réformes démocratiques respectaient nécessairement cette hiérarchie capitaliste ; mais nous voyons qu'elles tendent à l'entamer. Non seulement les « réformistes » réclament des salaires plus élevés, des journées de travail plus courtes , des chômages plus réduits; mais encore ils veulent s'immiscer dans la direction des entreprises; c'est même dans cette voie qu'ils rencontrent — et on le conçoit — les plus vives résistances de la part des capitalistes. C'est bien là, ce nous semble, porter atteinte, lentement mais sûrement, à la hiérarchie capitaliste. L'antagonisme qu'on nous présente comme irréductible pourrait bien, grâce à la volonté et à la compétence ouvrière — qui, ne l'oublions pas, ne s'improvise pas, mais e.xige une longue éducation — être éliminé par degrés.

Daulre part , les révolutionnaires ne sont pas ennemis des réformes. Ils sont au contraire des premiers à les réclamer, non pour adoucir les antagonismes, mais pour déblayer le terrain. Plus les salariés, disent-ils, grâce aux réformes, seront libres, instruits, aisés, plus ils sentiront vivement l'illégitimité du seul profit capitaliste et plus ils voudront l'abolir. — D'accord, mais un réformiste ne parle pas autrement! Lui aussi veut changer le principe économique de la société; seulement il ne croit pas pos-

sible de le changer d'un coup. Si vous reculez le saut révolutionnaire jusqu'au moment précis où le salarié, instruit, compétent, bien payé, ayant peut-être ses entrées dans les conseils d'administration, n'a plus qu'à étendre la main pour cueillir le fruit mûr , ou quà allonger le pied pour franchir le ruisselet qui le sépare du capital, ce n'est plus d'un « saut révolutionnaire », qu'il s'agira, mais d'un tout petit pas de rien du tout, d'un pas réformiste!

Qu'on nous permette un peu de fantaisie : sauter à pieds joints de Paris à Lyon, et soutenir que lorsqu'on va seulement jusqu'à Melun, ou à Sens, on ne fait que se rapprocher de Paris, voilà qui serait « révolutionnaire » et conforme à la doctrine! Mais si vous marchez vous-même jusqu'à Dijon, et, si grâce à l'incessante et vigilante pression démocratique, vous obligez le capital à venir de Lyon à Dijon, vous n'avez plus qu'à vous tendre la main. Il n'y a plus de saut du tout! Ne dites pas d'ailleurs que cette politique endort ou énerve le travail; car enfin le capital n'ira pas tout seul de Lyon à Dijon ; il faudra bien l'y pousser, c'est le but de la double action directe et parlementaire. Qu'on appelle réformiste ou révolutionnaire cette action du prolétariat, elle n'en est pas moins de l'action, difficile et longue, et qui exigera de calmes intransigeances. Si Ion objecte enfin que cette représentation est grossièrement linéaire.

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