DE L ANARCHIE AU GOUVERNEMENT
spatiale, intellectualiste, nous répondrons qu'Achille, partant de Paris , devra déployer tout autant de mouvement indivisible pour rattraper la tortue , qu'elle soit à Melun ou qu'elle soit à Lyon. La métaphysique est sauve I
Non, nous ne pouvons nous arrêter à la théorie des sauts révolutionnaires. N'hésitons pas à dire que nous le regrettons. Nous étions acquis d'avance à la nouvelle doctrine, tant nous avions été séduit par la beauté grave de son intransigeance, et aussi parce qu'il ne nous était pas agréable d'être relégué par M. Sorel parmi les courtisans du pouvoir, ou par M. Berlh dans le troupeau vulgaire des « braves intellectuels » ou des « braves gens du réformisme ». Comme nous eussions préféré nous draper dans l'héroïsme hautain et solitaire des scissions et des commencements absolus!...
Nous n'avons pas pu. C'était trop facile. Non que nous niions la nécessité, à certains moments de l'histoire, de l'intransigeance, de la révolution, de la violence. L'histoire nous démentirait, et à cet égard encore celle de demain répétera celle d'hier. Nous disons seulement qu'il ne faut pas confondre l'accidentel avec le normal. Il y a parfois, au moins en apparence, des crises brusques, des « sauts révolutionnaires ^>, des « mutations », des <( créations », mais à l'ordinaire on ne constate en histoire qu'une évolu-
lion progressive, qui prépare les révolutions mêmes. Le grand théoricien de V « évolution créatrice » en fait lui-même la remarque : « Les mutations brusques, dont on nous parle aujourd'hui, ne sont évidemment possibles que si un travail d'incubation, ou mieux de maturation, s'est accompli à travers une série de générations qui paraissaient ne pas changer* ». De même les « sauts révolutionnaires » sont généralement préparés par des « suites évolutives », et ils en engendrent d'autres à leur tour. Tel est du moins le vraisemblable, si une vue aussi conciliatrice, aussi « opportuniste », peut avoir chance d'être acceptée...
De même aussi, ajouterons-nous, s'il est permis de terminer ces considérations par quelques réflexions philosophiques, il est peut-être possible de pénétrer par l'intuition dans la pure durée, mais nous vivons normalement dans l'espace et dans le temps morcelables. Il est, certes, d'une haute politique de prévoir, autant quelles peuvent l'être, les crises, les situations insolites, et de ne pas marchander dans ces cas la confiance aux fonctionnaires responsables placés par nos volonlés à la tête de nos destinées; mais la vie normale, régulière, est beaucoup moins dramatique. Elle se laisse encercler dans des réglementations, des contrats,