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LA SCIENCE ET L'ACTION

Il est une réflexion qu'on n"a pas manqué de faire à chaque pas des développements précédents. Nous amenions nos raisonnements jusqu'à un point où se posait presque nécessairement une objection capitale, et cette objection nous ne la posions pas. Même nous semblions mettre quelque hâte à l'esquiver. Nous avons insisté et nous insisterons à plusieurs reprises sur la nécessité d'une élite, d'une direction oligarchique ou même unique et d'un gouvernement, sans nous demander si le principe môme de la démocratie ne rendait pas impossible la constitution de cette élite. Nous avons fondé l'autorité sur la compétence, sans examiner si la souveraineté démocratique n'éliminait pas nécessairement la compétence. Nous avons montré que tout producteur avait le droit et le devoir de faire de la politique, sans nous dire que celte invitation était

peut-être une invitation au gâchis. En un mot, nous n'avons pas répondu à la critique aristocratique el positiviste qui refuse absolument à l'élection le pouvoir tic faire apparaître des élites constituées.

Bien plus, en répondant à l'argumentation syndicaliste, il semble que nous ayons aggravé la malfaisance de la démocratie. Qu'avons-nous dit, en effet? Que le gouvernement parlementaire faisait peu à peu place à des modalités jusqu'ici inconnues du gouvernement direct. Mais c'est tomber de Charybde en Scylla! Sans doute l'aristocratie des « quatre États confédérés » mène le pays à sa perte; sans doute l'aristocratie parlementaire est de qualité très basse; elle est, comme dit M. Bourget, « une oligarchie de gens retors, âpres, dégradés; l'oligarchie des supérioriléi inférieures »; il suffit pour en faire partie d'avoir « un talent sans valeur solide, le talent du maquignon ou du charlatan ' ». Mais enfin, malgré ses tares, c'est tout de même une élite, et certains de ses membres honorent la nation. Avec le gouvernement direct, au contraire, c'est-à-dire avec la prédominance du peuple, nous tombons au dernier degré de l'incompétence, de la déraison, de la passion! Nous instaurons le règne de

1. La Crise du parlemenlarisme, Revue hebdomadaire, 1908. VI, 1, p. 24. M. Sorel a souvenl employé ces expressions à propos de M. Jaurès.

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l'appétit dans toute sa hideur! Nous aboutissons à la barbarie pure!

Pourquoi ce résultat? Parce que le peuple est évidemment la partie la moins cultivée de la nation. Et il est la partie la moins cultivée parce qu'il est la plus pauvre. 11 est accablé par le travail, et misérable : comment aurait-il la compétence, limpartialité, la sérénité nécessaires pour légiférer ou même, malgré Montesquieu, pour nommer des représentants? L'élection en soi n'est peut-être pas un mauvais moyen desélection, accorde « un sceptique, mais non pas aucunement un ennemi » de la démocratie, M. Faguet; mais il faut pour cela que les électeurs soient « très informés, très intelligents et sans passion ^ », et ce n'est pas le cas des électeurs populaires.

Enfin, l'histoire nous montre que les trois grandes démocraties jusqu'à ce jour réalisées : la démocratie athénienne, la démocratie américaine et la démocratie française, ont été des régimes extrêmement corrompus; et ce n'est plus un adversaire ni un sceptique, c'est un démocrate passionné, M. Victor Basch, qui nous en donne la raison. Les démocraties historiques ont toujours été des démocraties de pauvres. Or, dans un pareil état social, les riches en minorité essaient de corrompre les pauvres pour conquérir

1. La démocratie devant la science, Revue latine, 2o mars lOOfi, p. 160-161.

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OU garder le pouvoir, et toujours les pauvres plus nombreux se proposent de dépouiller les riches, par des révolutions infailliblement suivies de réactions^ Aussi M. Basch est-il très pessimiste lorsqu'il étudie la démoci-atie actuelle.

N'est-il pas de remède à ces plaies unanimement constatées, à cette antinomie entre la souveraineté politique du peuple et son incompétence trop évidente, fille de son manque de loisir, de son ignorance et de sa pauvreté? On n'a pas manqué d'en trouver, mais on peut se demander s'ils sont bien adéquats au problème. lien est un, radical, qui consiste àjeterpar-dessus bord la démocratie : nous le retrouverons longuement tout à l'heure. D'autres auteurs prétendent la conserver, mais en l'identifiant avec quelqu'une de ces formes qui nous ont paru périmées.

Les uns, comme M. Esmein, se sentent confirmés dans leur estime du gouvernement parlementaire, plus propre qu'une démocratie pure à réaliser la définition aristotélicienne de la loi : l'intelligence humaine libérée des passions. D'autres, comme M. Fouillée^, estiment suffisant de balancer le suffrage du peuple, source d'instabilité et d'imprévoyance, par des institutions traditionalistes, tel que

1. Hullelin cilc de la Suciétc de l'hilosu/j/ile, p. 80-S2. ■2. Les erreurs sociologiques et morales des démocralies, Revue des Deux Mondes, 15 novembre 190'J.

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serait un Sénat gardien de l'avenir, parce que représentant toutes les grandes fonctions du corps social. D'autres encore, comme M. Faguet, n'ont pas grande confiance dans la démocratie pour réaliser même cette réforme élémentaire, et se laissent aller sans beaucoup d'espoir au « rêve » d'un peuple aristocrate et d'une aristocratie démophile, dont il faudrait « persuader» à notre démocratie l'excellence.

De ces projets et de ces rêves nous ne dirons pas qu'ils sont inutiles, nous les croyons même politiquement et moralement nécessaires; mais ils ont ce caractère commun d'oublier la première condition de leur réalisation, ils mettent la charrue devant les bœufs. M M. Faguet ni M. Fouillée ne se placent un instant au point de vue économique, ou, s'ils y consentent, ils n'en sentent pas la force. Ils parlent du « peuple » comme si sa misère, son ignorance, son iinpressionnabilité étaient un état définitif, incurable. Us prennent des précautions, ils imaginent des contre-poids, mais ils ne semblent pas mettre en doute l'éternité de ses tares. S'ils disent vrai, il n'est pas de condamnation plus terrible de la démocratie, car c'est conserver indéfiniment le ver dans le fruit.

M. Bascli a senti vivement ces difficultés, et il en a donné une solution radicale. Pour lui, il n'y a pas d'autre remède à la crise de notre démocratie que « la suppression de la ricliesse individuelle ». 11 est clair

qu'en décapitant un condamné on supprime jusqu'à la possibilité de ses migraines I Mais ne nous attardons pas à railler. Reconnaissons franchement que, si l'on veut prendre le mal par sa racine, il faut aller dans le sens de M. Basch. Nous savons ce quon lui a objecté; pas plus que M. Basch nous n'en sommes très ému. Nous ne sommes pas de ceux qui craignent de « ravaler » la question sociale à une question d'estomac, sachant bien que pour une humanité moyenne, qui n'est pas composée de héros ni de saints, il faut d'abord satisfaire l'estomac pour alléger lespril de ses attaches avec la bête. Ce n'est pas une condition suffisante, mais c'est assurément une condition sine rjua )wn. Notre démocratie paraît un outrage au bon sens parce que le souverain manque d'aisance, de loisir, de raison : commençons par réaliser cette égalité approximative de l'aisance, du loisir, de la culture; nous aurons ensuite le droit de parler des tares propres à la démocratie. Il peut être banal et grossier de poser ces conditions, mais on met en vérité un peu trop d'élégance à les oublier...

Seulement, il faut s'attendre à la riposte : et propter vilam... Si la démocratie réalise, même approximativement, le nivellement économique, — ce qui est en effet sou génie, — elle tarira du même coup, dans une mesure égale à sa folie, les sources de la vie dans la nation. Le socialisme, la suppression ou seulement la

limitation réelle de la concurrence, c'est la lélhargie, la médiocrité universelles! M. Basch a bien vu le danger, et après lui M. Sorel a très heureusement précisé le problème en disant « (|u'en dernière analyse le socialisme est une métaphysique des mœurs ». Il s'agit de trouver à l'activité humaine des mobiles autres que l'appétit immodéré des richesses et l'ambition politique, qui n'a été jusqu'ici qu'un moyen de réaliser le premier. Le problème est de pousser les hommes au maximum de travail sans les y intéresser par le maximum d'égoïsme, et, comme le dit M. Sorel, c'est un problème vraiment ardu, car les hommes ont toujours beaucoup de peine à se résigner au travail. M. Sorel, à la suite de Proudhon, a essayé de le résoudre par son assimilation de la morale des producteurs à la morale guerrière, mais il ne nous a pas paru que cette solution fût vraiment satisfaisante.

Pour notre part, nous serions plutôt tenté, avec Guyau et Nietzsche, et Guyau plus encore que Nietzsche, de chercher les sources de l'aclivilé créatrice dans un besoin d'expansion physiologique, de plus en plus intense et de plus en plus large, et qu'on peut entretenir, fortifier, même créer; dans un vouloirvivre que l'idéologie peut bien expliquer et la volonté dans une certaine mesure modifier, mais qu'elles ne peuvent tarir s'il est vraiment puissant. Sur cette tige viendraient se greiïer de multiples rameaux d'in-

fluences sociologiques. Mais c'est là un problème immense que nous ne pouvons songer à aborder ici. Revenons à notre sujet; il est éclairci mais non épuisé par la question préalable que nous venons de poser : de la nécessité d'une réforme économique pour rétablissement d'une vraie démocratie.

Les inégalités artificielles supprimées, ou au moins considérablement réduites, il reste en effet les inégalités naturelles. Sans doute celles-ci mêmes seraient amoindries. Il n'est pas utopique de penser qu'au bout de quelques générations les individus qui se trouveraient dans des conditions sensiblement égales de loisir, d'aisance et de culture ne ditïéreraient pas sensiblement dans leurs facultés mêmes. Mais enfin cette égalité ne serait pas complète, il resterait toujours, quoiqu'en nombre moindre, des hommes de génie et des imbéciles. La question se pose de savoir si ceuxci feront toujours la loi à ceux-là, et l'objection positiviste subsiste dans toute sa force: il est antirationnel de conlier aux inférieurs, par le suffrage, le droit de choisir les supérieurs.

Il faut avouer que l'objection est grave : en elle est enclos tout l'avenir de la démocratie. C'est la ([uestion de la compétence qui se pose. On peut imaginer une société qui se passerait de rangs, de castes, de classes plus ou moins jalousement fermées et ne représentant

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que le privilège; on n'en peut concevoir — nous disons de société viable — c^iii ne serait pas organisée en fonctions, exercées par des fonctionnaires compétents. Cela est particulièrement vrai dans une démocratie, puisque la démocratie fait lable rase de tous les autres fondements de l'autorité. SurJa compétence seule peut reposer un ordre véritable, un ordre consenti et joyeux. Devant elle seule Thomme moderne peut s'incliner, obéir, et dire avec simplicité : je sers, car il ne s'incline ni devant l'arbitraire, ni devant la contrainte, ni devant la majesté d'un dieu ou la séduction d'un homme, mais devant l'accomplissement de la fonction, devant les exigences souveraines de la vie. «On ne peut pas avoir une démocratie habile, disait Stuart Mill, si la démocratie ne consent pas à ce que la besogne qui exige de l'habileté soit faite par ceux qui en ont. » C'est une conséquence inéluctable de la division du travail dans nos sociétés diflérenciées.

Or , cette compétence si nécessaire à une démocratie, il paraîtrait que la démocratie est le seul régime qui rt-limine systématiquemenl, qui en ait la méfiance et en quelque sorte l'horreur! La démocratie, dit M. Faguet, est le « culte de l'incompélence », parce qu'elle choisit et juge ses représentants et ses fonctionnaires uniquement d'après l'instinct , l'appétit, la passion, au mieux le bon sens, et nullement d'après les aptitudes scienlifiqucs ou techniques, qui

se réfugient dans les métiers privés. Tel est l'essentiel de la pensée positiviste et aristocratique. Examinons-la d'un peu près.

On connaît Targumentation positiviste. Il est absurde de s'en référer, en matière de science, à la consultation des incapacités. On n'ira pas demander à des ignorants de se prononcer sur les lois physiques, astronomiques, mécaniques, etc., ou de nommer les savants chargés de les étudier; on ne prononcera pas, lorsqu'il s'agit de ces sciences, les mots de liberté de conscience ou de tolérance. Or la politique, au même titre que l'astronomie, la physique et la mécanique, est une science positive. Les mêmes conséquences s'imposent donc rigoureusement, et on ne devra pas demander à des ignorants de faire des lois politiques ou de nommer des politiciens ^ C'est cependant ce que fait la démocratie. « Que tous les nonbacheliers, dit drôlement M. Faguet, qui est un positiviste pince-sans-rire, confèrent à quelqu'un le grade de docteur es sciences mathématiques , cela peut paraître paradoxal et du reste très humoristique. » On saisit l'allusion. Comte était moins accommodant que son fantaisiste disciple; il professait que le principe de l'élection est une cause perpétuelle d'anarchie dans un Étal.

1. Le mol est pris ici dans son sens technique, comme physicien, mathématicien.

Le fondateur du positivisme n'était d'ailleurs pas seul à penser ainsi. Son grand adversaire idéologique, le philosophe et le politique dont les tendances sociales s'écartent le plus des siennes, Proudhon, pensait sur ce point comme lui. Mais il adoptait une terminologie différente. La politique, pour Proudhon, c'était l'arbitraire, l'art, l'absolu, bref le domaine des opinions individuelles; mais par delà ce subjectif, il y avait, selon lui, « une science sociale susceptible d'évidence », même dans ses applications pratiques. C'était le droite le « droit pur », la « science pure », le « socialisme », élaboré par la « raison collective », et exprimant les rapports réels des choses.

Sur cette conception d'un droit scientifique, Proudhon n'a jamais varié. Dès V Avertissement aux propriétaires^ il pardonnait à Fourier bien des choses, parce que l'auteur du Nouveau Monde industriel et sociétaire avait dit que « l'organisme social doit être l'objet d'une science exacte et positive ». Et, en 1863, à la veille de sa mort, il écrivait encore cette phrase qui résume son ambition suprême. « J'ai voulu affranchir la démocratie de tout esprit de parti et de secte, en l'élevant sur les hauteurs de la science et du droit '. » C'est en ce sens que Proudhon croyait son socialisme scientifique, et qu'il l'opposait à la politique, qui

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