‹ Le procès de la démocratieChapitre 15 sur 49 · Correspondance, lomc XIII, p · texte numérisé non relu

Correspondance, lomc XIII, p

« n'est que fantaisie », ou à la démocratie, régime d'opinion s'exprimant par le suffrage arbitraire '. C'est ce qui explique soa mépris pour le suffrage universel. « la merveille des temps modernes, le vote par assis et levé sur des questions qui ne se peuvent résoudre que par la science et l'étude ».

Tout cela est très logique. Si la politique, selon Comte, le droit, selon Proudhon, sont véritablement des sciences positives, il est évident que la liberté, la tolérance, l'élection, tous les principes et toutes les méthodes démocratiques deviennent absurdes.

Mais sont-ils des sciences? C'est toute la question. Tenons-nous-en, pour plus de commodité, à la stricte argumentation positiviste, qui parle d'une politique scientifique et non d'un droit scientifique. Il paraît clair que Proudhon entendait par u droit » ce que Comte appelait « politique » , encore que celui-ci considérât le droit comme la plus dangereuse des entités métaphysiques, et que celui-là ne vît dans la politique que la plus néfaste des fantaisies. En remontant la hiérarchie comtiste des sciences, on trouve bien au sommet la science sociale, la socioloçjie, mais non la politique. Et ce qui est vrai de l'astronomie reste évidemment vrai de la sociologie, pour quiconque n'abandonne pas le postulat déterministe,

1. Voir surtout Mrlnnqes, tome 1, pp. 168-169, où celte opposition est peut-être le plus nettement exprimée.

indispensable à la science. Si peu avancée qu'elle soit encore, et si souple que devienne le déterminisme scientifique à mesure que les sciences se compliquent, la sociologie est vraiment une science, dans son objet et dans ses méthodes; elle exige pour son avancement une compétence nettement délimitée, et il ne viendrait à personne Tidée de recourir au vote pour trancher des cas litigieux. Il serait aussi intelligent de faire voter des « non-bacheliers » sur les lois relatives à la densité et au volume des sociétés que sur la loi de la chute des corps. Et il serait aussi intelligent de les faire élire des sociologues que des mathématiciens.

Mais la politique... On sent, à prononcer ce mot, que nous entrons tout de suite dans un autre domaine. De la spéculation nous passons à \' notion: à l'étude purement objective des foits nous ajoutons la détermination subjective des fins; la matière de la politique est la volonté — nous ne disons pas la liberté — humaine. 11 y a entre la politique et la science des sociétés la même différence qu'entre la morale et la science des mœurs, ou entre l'hygiène et la science des phénomènes vitaux. Ce sont des arts, des sciences appliquées. .\ ce litre elles renferment une partie qu'on peut tenir provisoirement pour scientifique, et qui Test dans son esprit : la détermination des moi/rns, de la technique nécessaire pour atteindre un

but donné. Mais ce but lui-même, il faut le prendre pour accordé, et c'est dans la détermination de ce but qu'éclate la diversité des opinions humaines.

Cette nécessaire subjectivité de la détermination des fins, caractéristique des " sciences normatives », est, on le sait, la principale objection que Ton a faite à M. Lévy-Bruhl, lorsqu'il a assimilé la morale et la « physique des mœurs ». On peut la répéter avec bien plus de force encore quand on examine les rapports de la politique et de la sociologie.

Dans les deux cas, la position des sociologues moralistes et politiques paraît très forte. 11 est parfaitement possible, diront-ils, d'étudier objectivement les institutions politiques, économiques, juridiques, pédagogiques d'un peuple à un moment donné de son histoire et dans le cours de cette histoire; il est possible de constater objectivement les effets de ces institutions et d'établir, par la recherche comparative des relations de cause à effet, les lois sociologiques et historiques; il est par suite possible, grâce à la connaissance de ces lois, de modifier la réalité : les progrès de l'ai'l politique suivront, comme dans toutes les autres sciences de la nature, les progrès de la science sociale. Et c'est ainsi, dit M. Lévy-Bruhl, qu'un art moral rationnel prendra de plus en plus la place dune pratique spontanée qu'on ne se donne pas la peine d'analyser.

Sans se réclamer de M. Durkheim ni de M. Lévy- Bruhl, en prétendant au contraire mieux interpréter qu'eux Auguste Comte , les positivistes traditionalistes ne raisonnent pas sur la politique d'une façon très difïérente que l'auteur de la Morale et la Science des Mœurs sur la morale. On peut étudier dans le passé, disent-ils, les elTets des institutions démocratiques; on peut constater que toujours ces institutions ont amené, comme à Athènes, la décadence et la mort des peuples qui les ont adoptées ; par conséquent un art poliliquo rationnel devra les éliminer avec soin do l'économie d'un peuple pour les remplacer par des institutions aristocratiques ou monarchiques, toujours associées au cours de l'histoire à la force et à la grandeur des nations.

On saisit ici à nu les postulats que suppose une pareille argumentation. Il faudrait d'abord être sûr que c'est vraiment la démocratie qui a causé la perte d'Athènes, puis que le passé se répète intégralement et que la restriction scientifique, « toutes choses égales d'ailleurs », permette d'appliquer aux démocralies modernes des conclusions tirées des démocraties antiques. Autant de questions de fait sur lesquelles les historiens sont loin d'être d'accord.

Mais nous voudrions faire une critiijue plus subtile. Même s'il était démontré que le régime démocralique cause la mort d'un pays, il faudrait encore vouloir

LE PROCÈS tlE LA DÉ.MOCHATIE. 13

éviter des conséquences que Ton reconnaîtrait inévitables. Toutes les considérations sur la perte d'Athènes, à supposer qu'elles soient fondées, laisseront parfaitement indifférent un sans- patrie. De même les plus beaux propos sur la santé ne toucheront pas un malade qui ne veut pas guérir. Il y a donc, au fond de l'argumentation des moralistes et des politiques scientifiques, un postulat que M. Lévy-Bruhl ne dissimule d'ailleurs pas. « On prend pour accordé, dit-il, que les individus et les sociétés veulent vivre, et vivre le mieux possible, au sens le plus général du mot. » De même, on prend pour accordé que l'objet de la politique est toujours l'intérêt général, ou, avec plus de précision encore, Vintérêt national. En partant de ce principe on pourra rechercher objectivement, avec quelque apparence de rigueur, comment faire pour « vivre le mieux possible », ou pour défendre 1' « intérêt national ». Mais d'abord il faut vouloir vivre, il faut vouloir l'intérêt national. Et, encore une fois , que peut faire la vie à un désespéré , qu'importe l'intérêt national au prolétaire déshérité de tout ce qui fait la patrie?

— Cas extrêmes, dira-t-on, simples accidents qui n'empêchent pas l'action générale des grandes lois sociologiques. Une science ne s'occupe que du normal. L'homme, s'il est raisonnable, se comportera

à l'égard de la réalité sociale objective comme à l'égard de la réalité physique objective; il appliquera nécessairement la technique rationnelle qui constituera l'art moral et l'art politique. Et il n'est pas excessif de le supposer raisonnable.

Il y a là comme un écho de la parole antique : nul n'est méchant volontairement. Et nous n'y contredisons pas. Nous faisons seulement remarquer, sans même imaginer une négation schopenhauérienne de la vie ou une négation hervéiste de la patrie — qui menacent cependant de devenir inquiétantes — le vague de ces expressions : vivre le mieux possible, vivre normalement (comme on disait autrefois vivre selon la nature), défendre l'intérêt national. Ces mots sont pris en effet dans un sens tellement général qu'ils ne sont plus que des formes vides. Le contenu en est différent suivant que les individus qui les prononcent appartiennent à des races, à des classes, ont des physiologies diverses. Vivre normalement, raisonnablement, ce n'est pas toujours vivre le mieux possible, par exemple si l'on a comme idéal la « vie intense ». De là, la vague des morales qui sont simplement basées sur l'accroissement de la vie, sans effort intellectuel pour le préciser. « Il y a bien des manières d'interpréter cet accroissement, dit M. Eouillée '.

1. La morale libertaire et la morale de la vie. Revue des Deux Mondes, lo février 1911, p. "87.

Est-ce en quantité, est-ce en qualité et en relations )>? Les jouisseurs, les saints, les ascètes, les sages, les contemplatifs, les hommes d'action, tous veulent vivre le mieux possible, et il en est de même des sociétés diverses. De même tous les partis, des plus réactionnaires aux plus révolutionnaires, veulent défendre l'intérêt national, mais chacun à sa façon propre, qui est la seule bonne.

Dira-t-on, comme Comte et M. Durkheim, que la seule vie normale est la vie sociale? Nous en tombons d'accord, mais tout le monde ne le reconnaît pas, et tout le monde n'entend pas de la môme façon la vie sociale. Chacun acceptera que 1' « altruisme » dirige sa vie, mais tout le monde n'acceptera pas que cet altruisme conduise nécessairement à la politique positiviste, ou à la politique socialiste. La « raison collective » devait, selon Proudhon, aboutir à l'élimination de l'arbitraire, à la fixation du » droit pur », de la « science pure », de la a Justice ». Mais, si magnifique que soit l'idéal entrevu par Proudhon, il reste un idéal, et tout personnel; tout le monde est loin d'accorder que la conception proudhonienne de la justice exprime les rapports réels des choses. On peut dire du fait politique ce que Rauh disait du fait moral : « il peut se définir une préférence idéale ' ». Et pour

1. Fragments de philosophie morale, Revue de métaphysique, janvier l'JH, p. 1.

revenir à des propositions moins vastes, nous allons voir qu'en l'ait la conception de l'intérêt général est soumise à des conditions singulièrement étroites.

Un sociologue et juriste contemporain, M. Duguil, a fait récemment une nouvelle tentative pour donner au droit — et par conséquent à la politique, qui n'est au fond que le droit public — un but scientifique qui le sauverait de l'arbitraire. Dans son ouvrage considérable sur l'Elal, le droit objectif et la loi positive^ et dans son Manuel de droit constitutionnel qui condense ses principales thèses', M. Duguit essaie de fonder le droit sur la « solidarité sociale », dont la nature et les formes lui paraissent avoir été définitivement établies par M. Durkheim.

Il y a acte juridique, selon M. Duguit, toutes les fois qu'il y a << manifestation de volonté déterminée par un but conforme à la solidarité sociale ou, ce qui est la même chose, à la règle de droit ». Mais comment définir la solidarité sociale, et savoir si ce but y est conforme? M. Duguit répond que c'est là une détermination rigoureusement scientifique. Le jurisconsulte n'a pas à s'inspirer d'un soi-disant droit naturel idéal et absolu, qui est d'essence métaphysique; il doit déterminer scientifiquement « quelle règle de droit s'adapte exactement à la structure d'une société

I. C'est de ce Manuel (jue sont extraites les citations (|ui suivent, pp. 13 et suivantes.

donnée »; et comme les sociétés difTèrent suivant les lieux et suivant les époques, la règle de droit sera elle-même « variable et changeante ». On voit que cette détermination scientifique est singulièrement délicate ; il sera pratiquement impossible de savoir si les soidisant exigences de la solidarité sociale sont des exigences véritables, objectives, ou si elles ne sont pas des interprétations subjectives, personnelles au sociologue, au jurisconsulte, au politique.

Mais supposons cet obstacle levé, et cette détermination scientifiquement obtenue. 11 restera toujours, de la part des individus, à vouloir la réaliser. M. Duguit a très exactement distingué les lois du monde social de celles du monde physique en disant que « les unes s'appliquent à des faits inconscients déterminés les uns par les autres et sont des lois de cmise », tandis que « les autres s'appliquent à des volontés qui poursuivent consciemment un but et sont des lois de Oui ». Cela est très juste, mais ce but, même s'il pouvait être scientifiquement établi, qu'est-ce qui m'obligera à le vouloir? ÎSous ne sortons pas, un le voit, du subjectivisme. La distinction que M. Duguit essaie, à ce point de vue, d'établir entre la morale et le droit ne résiste pas à l'analyse, et les obligations que M. Duguit — en quoi nous i)cnsons entièrement comme lai — essaie de déduire de la règle de droit ne peuvent pas se réclamer d'un but l'roidcment scientifique, mais

d'un but ardemment chéri par la raison passionnée et voulu par la volonté.

On a essayé de défendre M. Duguit en disant qu' « on ne définit pas plus la solidarité que Ton ne définit la justice, la raison, la morale, l'honnêteté », et que ce sont là des conceptions relatives, mais non des concepts sans importance '. Assurément, mais la question n'est pas de savoir si ces concepts sont « importants», elleest de savoirs'ilssontscientifiques. « C'est avant tout, dit-on encore, une question de science politique, c'est-à-dire de nuances, d'équilibre perpétuellement instable. » Et nous sommes encore de cet avis; mais quand on se fait une idée rigoureuse de la science et de ses méthodes, peut-on accoupler ce mot aux mots de « nuances » ou d" " équilibre instable »? Au sens exact des termes, c'est là de l'art, de la finesse, de la « politique » au sens proudhonien; ce n'est pas de la science.

M. Duguit est très préoccupé de fonder, comme Comte, les droits sur les devoirs; mais les devoirs, s'adressant à la volonté, sont tout aussi « métaphysiques » que les droits; la « sociabilité » du grand penseur positiviste ne peut pas plus s'autoriser d'une conception exclusivement « scientifique » que la « solidarité » de son disciple; il faut toujours en arriver à

1. M, J. Barthélémy, dans la llevin: du Ih-oU puhlii^, i'JU", pp. Ib9 et suivantes.

une adhésion subjective. C'est ce que reconnaît M. J. Barthélémy, qui iiajl par écrire : « La thèse de M. Duguit recule jusqu'aux dernières extrémités possibles la nécessité de Tacte de foi; à ce titre elle doit être approuvée ». Nous faisons nôtre cette conclusion irréprochable, mais en faisant remarquer encore qu'on peut concevoir, sur des points particuliers, la solidarité sociale d'une autre façon que M. Duguit.

Ainsi donc on ne peut s'autoriser ni de la science pure, ni de la raison exclusivement empirique pour fonder la politique ou le droit. « Le droit repose sur des croyances », a dit dans une formule lapidaire, et prouvé par ses travaux, un des critiques les plus subtils de la « science » juridique, M. Emmanuel Lévy*. Le droit est une science, sans doute, en tant que technique; il y a des lois scientifiques « pour expliquer la formation et le transfert des droits.... pour expliquer des jurisprudences ». Mais cette science ignore les causes et les fins. « Je ne veux pas confondre science et action et encore moins politique, qui est le décor de l'action -. » Et un autre juriste philosophe, esprit scrupuleux et âme tourmentée, confesse avec M. Gény 1' « impuissance de la raison pure à fonder le droit ». « La raison ne fournit pas les bases du

■1. Qticsfums pralicjiies de Icgislaiioii ouvrière et cVéconomie sociale, 190'J.

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