‹ Le procès de la démocratieChapitre 16 sur 49 · Ibid., novembre l · texte numérisé non relu

Ibid., novembre l

droit, écrit M. Cliarmont, c'est dans les profondeurs morales de la conscience qu'on les trouve '. » Impossible de dire plus clairement que la base du droit n'est pas scientifique, mais métaphysique, M. Charmont dit même avec raison « religieuse ». En ce sens le même auteur a pu parler d'une « renaissance du droit naturel », entendu non comme un dogme métaphysique absolu et immuable, vrai pour tous les temps et tous les lieux, mais comme un idéal relatif et variable suivant les sociétés, qui s'impose aux consciences désireuses de promouvoir la société dans le sens qu'elles croient conforme à la justice.

C'est à cette conclusion que nous aboutirons nousmême à la fin de cette étude; mais ici il nous a paru nécessaire, en face des préteniions du positivisme, de déterminer les limites exactes de la sociologie et de la politique, de la science et de l'action. Car ce que nous avons dit du droit peut, avec de meilleures raisons encore, s'appliquer à la politique.

La subjectivité du but réagit sur les moyens. La discipline propre à faire vivre « le mieux possible » ne sera pas la môme pour un platonicien ou pour un conquistador ou un capitaine d'industrie; l'intérêt national ne sera pas défendu avec les mêmes armes par un

I. La renaissance du droit naturel, 1010, analysé dans la Revue du Droit public, 1910, d'où ces citations sont extraites.

nationaliste ou par un socialiste. Laquelle de ces techniques sera « scientifique »? Elles pourront toutes l'être par rapport à leur fin, mais aucune ne le sera absolument. M. Duguit avait d'abord pensé que la règle de droit fondée sur la solidarité sociale interdisait les syndicats de fonctionnaires; il pense maintenant qu'elle les autorise, mais en les comprenant d'une certaine façon, conforme à la philosophie de M. Duguit. Pour les uns l'intérêt général exige la subordination, parfois le sacrifice, des dirigés aux dirigeants; pour d'autres cette subordination doit devenir une collaboration. Et cette collaboration même, comme elle est diversement comprise, depuis la timide ou la dédaigneuse consultation jusqu'au partage absolu de l'autorité!

Où est en tout cela le critérium de la science? Qu'y a-t-il de « scientifique » dans le monarchisme, dans l'aristocratisme, dans le démocratisme? On voit

des conflits d'opinions, de c royances, de vraisem blances; on voit surtout des conflits de forces; on ne voit pas de prémisses rigoureusement scientifiques, et par conséquent les déducti<ms les mieux conduites qu'on en peut tirer participeront de la fragilité des prémisses. Départ et d'autre on parle d'intérêts, mais ces intérêts s'opposent; de devoirs, mais ces devoirs restent vagues et ne descendent pas dans la conduite; de droits, mais les droits revendiqués par les uns

paraissent à d'autres de la folie anarchique! On se lance, comme à la raquette, des accusations passionnées et d'ailleurs vaines, sans se soucier de ce qu'il y a de légitime dans les aspirations que l'on condamne au nom de la « science » ou de la « nature des choses », sans pouvoir le sentir si l'on cherche à le savoir. Qui dira où commence et où linil la « démagogie »? On est toujours, hélas, le démagogue et le réactionnaire de quelqu'un, comme Taine disait qu'on en est le libéral, et le plus sage est de s'y résigner. Qui dira les bas calculs, les spéculations effrénées, les « affaires » qui se dissimulent sous la phraséologie la plus respectable et la plus vénérée, et qui arriveront sans doute à la faire prendre en dégoût!

On saisira mieux encore notre pensée, si l'on rapproche la politique, non seulement de la morale, mais encore de l'esthétique. M. Faguet se gausse de la démocratie parce qu'elle est « la compétence par collation des incompétents », et qu'elle fait nommer les docteurs es sciences mathématiques par les non-bacheliers. Mais le critique remarque ensuite que c'est en somme le public, c'est-à-dire une assemblée d incompétents, qui confère par le succès le grade de docteur es sciences littéraires ou dramatiques. Si on lui objecte qu'il n'y entend rien il répond : « Je n'y connais rien du tout; mais je suis ému et à qui m'émeut je confère le grade », et M. Faguet trouve

qu" w il lia pas tout le tort ». Que faudrait-il, en effet, pour condamner la foule, c'est-à-dire la démocratie y Il faudrait qu'il y ait une science littéraire ou dramatique, en un mot une science du beau, comme il y a une science du vrai objectif. C'est ce que pensaient les auteurs des anciens traités de rhétorique et c'est ce qu'on pense encore à l'Action française, mais c'est ce qu'on est à peu près unanime à ne plus croire.

Ici encore, il peut y avoir une technique de l'œuvre d'art relativement scientifique, c'est-à-dire propre à réaliser un type de beauté préalablement conçu. Mais la beauté elle-même, le goût, l'amour du beau, comme l'amour du bien ou l'amour de la patrie, sont en dehors de la science; ils varient avec les races, les milieux, les individus. « Le monde est plus grand que tu ne crois, disait Renan sur l'Acropole. Si tu avais vu les neiges du pôle ou les mystères du ciel austral, ton front, ô déesse toujours calme, ne serait pas si serein, ta tête plus large ejnbrasserait divers genres de beauté. »

De cette intuition de l'artiste, les esthéticiens sociologues sont venus nous apporter des confirmations, nous montrant, à travers les peuples et les âges, les plus diverses conceptions de l'harmonie, les Grecs préférant la symétrie, les Gothiques la hiérarchie et les Japonais les évitant toutes deux; les modernes préférant la gamme majeure et les anciens trouvant

plus « normale » la mineure, etc*. De ces divergences, suivant eux, il faut chercher les causes dans les (( conditions collectives de l'existence », c'est-àdire dans la pression exercée sur l'individu par les milieux dans lesquels il vit, les disciplines qu'il accepte, les fonctions qu'il remplit.

El, ajouterons -nous, ;"i lintérieur de ces cercles sociaux il faut encore dégager la personnalité originale, l'équation personnelle de l'artiste ou de l'amateur, bref de l'individu, car « la beauté ne se démontre pas comme un théorème et chacun de nous ne se persuade soi-même de la valeur de ses propres jugements de goût que par une croyance toute subjective- ». D'ailleurs, il y a bien longtemps que la sagesse populaire la dit : des goûts et des couleurs..., ce que Musset traduisait comme on sait : « Vive le mélodrame où Margot a pleuré ». Laquelle est « scientiiique », de la beauté du cuistre ou de la beauté de Margot?

Ainsi donc, en ce qui louche l'esthétique, il faut encore distinguer entre la science et le goût, et il y a un goût en politique comme en art^ " Tout se ramène à ne pas confondre savoir et srnlir », dit M. Lanson, et le principal introducteur des méthodes « objectives » dans l'enseignement de l'histoire littéraire a pris

d. Cf. Ch. Lalo, Les Sentiments esthétiques, introdiicf., p. 8-9. 2. Ch. Lalo, ouvr. cité, p. 265.

soin d'écrire formellement : « L'élimination entière de l'élément subjectif n'est ni désiral)le, ni possible. L'impressionnisme est à la base même de notre travail' ». Il en va tout de même en politique. Et M. Lasserre a beau ridiculiser celte conception; il a beau écrire que si le goût est individuel le <( bon goût » est « humain » et « impersonnel », il ne fait que jouer sur les mots. Car cettejiumanité, cette impersonnalité, c'est encore un goût individuel qui la proclame et s'incline devant elle. Nous reviendrons plus loin sur l'individualisme. Constatons ici que si, pratiquement, nous sommes d'accord avec les théoriciens nationalistes pour reconnaître l'excellence du classicisme, il faut affirmer contre eux le caractère subjectif, et non scientifique, de cette préférence.

Nous savons d'ailleurs que la diversité esthétique ou politique est relative. Il y a un art de créer des croyances, de diriger les volontés, d'amener les hommes à trouver belles les mêmes choses, à vouloir les mêmes fins. C'est tout fart de l'homme politique et de l'éducateur, et il peut être efficace quand il ne se heurte pas à des conditions économiques ou physiologiques qui rendent vaine son action, ou à des scrupules moraux qui interdisent d'employer certains procédés, peut-être les plus eiïicaces. C'est ainsi que,

1. La méthode de l'iiistoire liUcraire, tievue du Mois, octobre 1910, pp. 392. 394.

par l'autorité d'une longue tradition, notre enseignement secondaire perpétue le culte des classiques, et toutes nos écoles le culte du pouvoir. Malgré cette première empreinte, les individus traversent généralement ensuite des milieux si différents, ils sont de physiologies si diverses qu'il s'ensuit une indétermination très grande dans les orientations individuelles, et qu'il y a pratiquement autant de buts différents que d'individus. Il est vrai que la persistance de certaines conditions de vie finit par poser sa marque indélébile sur ceux qui les subissent, mais il reste alors autant de buis qu'il y a de conditions sociales nettement distinctes les unes des autres. Dans nos convictions politiques, esthétiques, morales, il n'y a donc pas autre chose que des empreintes, des reflets, des habitudes héréditaires ou acquises, des sentiments passionnés, des amours ou des haines, des méditations qui en portent la marque, si intimement fondus au feu de l'expérience qu'il devient impossible de les épuiser entièrement par l'analyse. « Ce que nous appelons notre goût, dit encore M. Lanson, est un mélange de sentiments, d'habitudes et de préventions, où tous les éléments de^ notre personnalité morale fournissent quelque chose. » Dussions-nous être accusé de revenir au xviir siècle, il faut bien avouer qu'il n'y a pas, en dehors de la science positive, d'autre critérium que le consentement plus ou moins

universel des opinions, qui est affaire de vie el de discipline.

Ces considérations ne s'appliquent d'ailleurs qu'à Vaction, toutes les fois qu'entre en jeu la nécessité de décider. Ce consentement universel n'a plus d'autorité s'il s'agit d'apprécier la pensée elle-même, car une pensée intense et profonde ne s'inclinera pas devant l'opinion d'une collection de consciences superficielles, de routines et de médiocrités. Nous ne prétendons pas que toutes les croyances se valent; nous croyons, comme nous le répéterons plus loin, à une hiérarchie des valeurs morales; mais cette hiérarchie nous est évidemment personnelle, ou elle ne vaut que pour ceux qui sentent et pensent comme nous.

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