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CHAPITRE IV

POSITIVISME ET DÉMOCRATIE (SUITE) : SCIENCE ET POLITIQUE . L'ESPRIT DE PARTI

— Trêve de plaisanterie! dira-t-on. La politique est sans doute plus complexe que la mathématique ou l'astronomie. Accordons même, pour vous donner satisfaction, qu'elle n'est pas une science, mais une application de la sociologie. Le scandale reste le même. Car enfin vous reconnaîtrez que pour se faire une opinion, scientifique ou non, mais en tout cas raisonnable, en politique, il faut avoir beaucoup réfléchi, il faut être d'une haute culture, d'une grande fermeté de caractère, et c'est ce qui, pour toutes sortes de raisons que nous avons dites, ne court pas les rues en démocratie. La politique de Marianne vaut la poétique de Margot, que vous n'irez pas jusqu'à mettre sérieusement en parallèle avec le goût classique. Le peuple sent, souffre, désire, hurle, grogne, saccage, incendie; mais il ne suit pas, il ne pense pas. 11 faut donc le subordonner à ceux qui pensent et qui savent.

LE PROCKS UK LA DÉMOCRATIE. 1*

C'est rélernol rêve aristocraliqiie, qui ne laisse pas d'être séduisant. Mais quels sont ceux qui savent? L'esprit humain a oscillé entre deux conceptions, ou plutôt, si Ton nous pardonne une expression dès à présent vulgaire, il a évolué d'une conception à une autre, d'une conception mystique à une conception plus positive.

Pour un théocrate, platonicien ou chrétien, la science suprême nécessaire à la bonne conduite des sociétés est une science transcendentale, métaphysique, sans rapport avec l'expérience, d'autant plus excellente qu'elle manifeste une plus grande répulsion pour les choses sensibles. On ne défend plus guère cette conception, qui parait avoir sombré avec le triomphe de la science expérimentale; mais elle a réapparu en s'adaptant à ce nouvel esprit. Comte encore imagine un « pouvoir spirituel » formé de philosophes à peu près complètement étrangers à la pratique, et dont les capitalistes, maîtres absolus du temporel, suivraient docilement les conseils. Ces philosophes ne seraient plus, il est vrai, des métaphysiciens; ils seraient pénétrés de lespiit positif, et en ce sens des savants; mais à la dilVérence des savants ordinaires, tous spécialistes à courte vue, ils ne connaîtraient que le général, la synthèse de toutes les connaissances particulières; leur spécialité serait la philosophie, ellemême synthèse de ttmtes les disciplines.

Ce rêve aristocratique n'est pas très durèrent de celui de Renan, qui veut, pour diriger les peuples, un bon tyran très savant et très sage; il y a seulement cette nuance que Comte essaie de maintenir l'illusoire distinction du temporel et du spirituel, du conseil et du commandement, tandis que llenan, plus clairvoyant, subordonne franchement le temporel au spirituel. Et les penseurs actuels qui, comme M. Fouillée, exigent pour les fonctions dirigeantes une culture classique, toute générale et philosophique, exclusive de l'élroitesse utilitaire des fonctions économiques, continuent ce rêve comtiste et renanicn.

11 en faut retenir la préoccupation très louable et très nécessaire, et qu'il faudra élargir davantage, d'une culture philosophique couronnant certaines fonctions, en la circonstance les fonctions politiques. Mais il semble que Ton ne puisse guère admettre aujourd'hui la conception du général et de la philosophie telle que l'entendait Comte. On n'a plus grande confiance en des philosophes qui ne retiendraient des sciences que les principes, forcément vagues, sans en connaître le maniement réel et approfondi : la philosophie des sciences ne peut étre^ faite que par des savants. Chaque science paiticulière engendre sa philosophie, qui peut bien être ratlacluîe à celle de quelques sciences voisines et même atteindre à l'universel, mais qui n'est vraiment solide et efficace que lorsqu'elle jaillit de

faits bien connus et longuement pratiqués. Une culture générale ne peut plus être encyclopédique, elle ne peut être quun humanisme couronnant une spécialité. « Le philosophe, a dit Rauh, ne peut plus être un vagabond, un rôdeur, ayant pour domaine les contours de l'univers : il doit devenir un homme compétent '. » C'est-à-direqu il doit devenir un spécialiste. Et nous croyons qu'il sera toujours impossible de ne pas établir de liens entre les diverses disciplines, de ne pas les coordonner, les comparer, pour arriver, si possible, à l'unité. 11 y aura toujours là, semble-t-il, un besoin rationnel extrêmement puissant. Mais aussi, en tant qu'il se livrera à cette synthèse, le philosophe ne pourra être qu'un essayiste et la philosophie une œuvre d'art, un beau poème qui ne vaudra que par le talent ou le génie de celui qui en déroulera le rythme. Le solide et le certain ne se rencontreront que dans les sciences spéciales. Aussi est-on moins ambitieux à l'égard de la politique, qui ne devient plus, elle aussi, qu'une discipline particulière. M. Faguet se contente d'exiger du législateur, avec beaucoup de qualités morales, qu'il soit bon juriste, bon psychologue et bon sociologue. Qualités inégalement nécessaires, car les unes sont de fond et les autres de pure forme, et ambitions singulièrement

i. Loco cilalo, p. 3.

vastes encore, mais enfin qui ne paraissent pas interdites à un homme seul. EL il est très désirable qu'un législateur soit tout cela.

Mais il ne faut pas oublier que ce savant, juriste, psychologue, sociologue, etc., est un homme, et un homme politique, c'est-à-dire engagé dans l'action. Double qualité qui frappe de suspicion sa science et sa compétence. Il est déjà très difficile à un savant qui n'est que savant de faire avec impartialité du droit, de l'histoire, de la sociologie; si difficile que cette impartialité n'existe probablement pas. Quoi qu'il fasse, le savant ou le philosophe ne peut se dépouiller de son tempérament, et il peut avoir une personnalité vigoureuse, de violentes passions ou d'inconscients partis pris. En outre, il vit dans certains milieux ; il en ignore, de fréquentation ou même de pensée, certains autres; il appartient à certaine classe, à certaine caste : sa sensibilité, outre ses prédispositions héréditaires, se trouve par la vie très étroitement façonnée; de très bonne foi assez souvent il confondra l'intérêt de son milieu avec l'intérêt général.

Allons môme plus loin. Supposez le d'aussi bonne volonté, d'aussi large intelligence et d'aussi complet désintéressement que vous voudrez, il n'en est pas moins vrai que, si haut placé et si cultivé soit-il, il ne représente qu'une vue personnelle des choses, la philosophie qu'il s'est faite, le coup de sonde qu'il a

jeté dans l'océan du réel du point où il était placé. Psous sommes enfermés dans le relativisme, mieux encore, dans le subjectivisme. Et ainsi notre savant sent lui aussi en même temps qu'il sait, et il sent avant de savoir, et bien souvent ce qu'il sent l'empêche de savoir, ou il ne fait que sentir ce qu'il croit savoir. Il ne diffère du peuple que par la culture, par une certaine culture; or il n'est pas douteux que la culture, si elle aiguise la sensibilité sur certains points, l'oblitère complètement sur d'autres, de telle sorte qu'il peut ne rien rester de « peuple » chez un homme parfaitement cultivé. Comment ce mandarin sentira-t-il et saura-t-il les besoins du peuple? Voit-on notre démocratie gouvernée par l'Académie française, même composée d'Anatole France, ou par l'Académie des sciences morales, ou par l'Institut tout entier? Une telle » pédantocratie » ne tarderait pas à nous faire regretter notre Chambre actuelle.

On le voit donc, le (* pouvoir spirituel » d'Auguste Comte, destiné à remédier à l'étroitesse de vues des spécialistes, tomberait lui-même sous le coup des reproches qu'il adresse à ces spécialistes. Il ne pourrait pas sortir de sa caste, des jugements particuliers que l'amèneraient à former ses propres conditions sociales.

S'il en est ainsi des intellectuels purs, à plus forte raison faut-il le dire des hommes engagés dans l'action,

des politiques ou des administrateurs. Chacun sait qu'il y a un esprit de classe, ou de caste, qui caractérise la haute administration, la haute finance, le haut commerce, comme il y en a un autre qui domine la mentalité des classes inférieures. C'est sans aucun esprit polémique que nous faisons cette constatation, mais simplement parce qu'elle est la vérité. On ne conteste pas d'ordinaire cet esprit de classe ou de parti quand il s'agit des classes populaires ou des partis violents, et on le flétrit alors du nom de démagogie. Mais il faut bien voir qu'il se retrouve dans les manières courtoises, la réserve hautaine et le raffinement de la haute bourgeoisie : il est seulement mieux élevé et mieux armé, voilà tout. Liberté, égalité, justice, ces mots n'ont de sens pour elle qu'autant qu'ils ne touchent pas à ses privilèges établis, posés comme définitifs et sacrés, et identifiés le plus paturellement du monde avec l'intérêt^énéral. Les « doctrinaires » de la Restauration et les premiers « libéraux » ne concevaient l'égalité que civile, et la liberté n'avait pour eux de sens que si elle était le privilège de la propriété foncière'. Tel est encore, modifié par les transformations qu'a subies la richesse, l'état d'esprit des « libéraux » et des « progressistes », actuels, et de bon nombre de « radicaux ». L'esprit de classe ou

1. Voir Pierre Marcel, Lssai politique sur A. de Toc^/ueville, Paris, 1910.

de parti nous encercle. Un juriste qui n"a rien d'un révolutionnaire, M. Gaston Jèze, le reconnaît. « L'histoire montre que chaque classe sociale, en devenant maîtresse du pouvoir politique, s"empresse d'en user pour favoriser ses intérêts particuliers. D'ailleurs, de très bonne foi, elle appelle ces intérêts de classe les intérêts généraux des pays. » Aussi le même auteur reconnaît-il très loyalement qu' « il est peut-être au-dessus des forces humaines de formuler,^ en cette matière, des appréciations impartiales, objectives, scientifiques * ». Et dans un article écrit à propos de la grève des cheminots de 1010, un homme politique qui est moins révolutionnaire encore que M. Jèze, M. le comte Albert de Mun, a pu écrire ces courageuses paroles : « Puisqu'on nous parle de l'intérêt national , expliquons-nous encore là-dessus... Que la grève des cheminots ait gravement compromis, pendant quelques jours, les intérêts particuliers, cela est certain et infiniment déploraljle. Quant à la défense nationale, ah 1 non! ne jouons pas avec ces mots-là! Ils sont sacrés et on n'a pas le droit de les jeter dans un conflit d'intérêts ou dans un débat politique -... » Cette analyse nous permet de voir clair dans bon nombre des accusations d'incompétence que l'on

1. Les réformes fiscales dans les grands Étals modernes. Rev. polit, et parlement., 10 nov. 1910, p. 24.

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