VÉchode Paris, cité dans Vlluma/iilé, l"^ décembre
porte contre la démocratie. Une démocratie, dit-on, ne sait pas administrer. Elle ne peut avoir de fonctionnaires compétents ni en matière de finances, ni en matière de diplomatie, ni en aucune de ces matières qui exigent une « carrière ». « C'est par les finances que les démocraties périront », disait Gladstone à Ferry ; d'autre part on ne cesse de railler la piètre figure que fait la République française en présence des monarchies européennes. M. Maurras a écrit tout un ouvrage pour démontrer, entre autres griefs que nous ne pouvons tous examiner ici, qu'une démocratie républicaine, asservie aux caprices des partis et de l'opinion, ne peut défendre efficacement lintérét national, chose tangible, permanente, qui ne peut être déterminée que par un organe permanent lui-même, le roi héréditaire.
Sous cette accusation jetée de haut, il y a d'abord ce postulat que le roi peut être supérieur aux intérêts de parti. Nous le retrouverons, et nous montrerons que ce raisonnement n'est soutenable que par une assimilation très contestable de l'intérêt du roi et de l'intérêt national. Dans cette hypothèse la bonne diploniatie, les bonnes finances, la bonne politifiue sont celles qui ne touchent pas aux privilèges du roi et des classes possédantes; or il est évident qu'une république en voie de réalisation véritable ne saurait indéfiniment les conserver.
Il y a, en outre, cette argumentation captieuse que Viiitérêt, objectivement déterminable par des techniciens, est distinct du sentiment, opinion arbitraire de tout le monde. La distinction ne tient pas devant les faits, car Tintérôt est toujours apprécié à travers le sentiment, qui peut préférer à des avantages matériels des satisfactions morales. Ici encore, cette conception soi-disant scientifique de l'intérêt national est en réalité une question de sentiment, de volonté. Il s'agit donc de savoir comment s'exprime le mieux celte volonté nationale, par l'organe d'un souverain unique ou par la confrontation de toutes les volontés des citoyens. La réponse n'est pas douteuse. A bien prendre les choses on ne voit pas ce que la compétence, vertu technique, peut avoir à faire avec telle ou telle forme de gouvernement; on comprend seulement que la compétence ne peut être qu'un moyen par rapport à une fin, et cette fin est politique. Sans doute, tous les citoyens ne sont pas aptes à être de bons diplomates, de bons financiers ou de bons administrateurs, pas plus qu'ils ne peuvent, sans aptitudes et sans éducation, être de bons ingénieurs ou de bons architectes. Mais, de même que tout le monde peut signifier son goût à un architecte ou à un ingénieur, qui s'arrange en conséquence, de même tous les citoyens peuvent, directement ou par leurs représentants, signifier aux techniciens compétents les volontés en conformité
desquelles ceux-ci doivent élaborer leurs projets de loi ou conduire leurs négociations.
Il n'est donc pas prouvé qu'il ne puisse y avoir de « bonnes » finances ni une « bonne » politique extérieure républicaines. En fait, malgré les accusations intéressées, nous ne faisons pas trop mauvaise figure dans le monde. Ni pour la dette publique, ni pour les déficits, ni pour la situation générale du budget nous ne sommes plus bas que les nations voisines ' ; et si nos financiers et nos diplomates ne servent pas les intérêts delà démocratie, qui faut-il en rendre responsable? Il faut reconnaître seulement qu'une politique véritablement démocratique éprouve une très grande difficulté à se réaliser dans les faits, en raison des résistances des classes privilégiées. Nous ne disons pas d'ailleurs qu'un politique ne doit pas tenir compte de ces difficultés, tout en travaillant à les affaiblir.
Les mêmes considérations nous permettent de toucher du doigt le point faible d'une théorie très répandue, que nombre d'auteurs ont élaborée pour refréner ce qu'ils appellent les égarements de la démocratie : nous voulons parler de l'autonomie du pouvoir judiciaire. Certes, il serait hautement désirable qu'une juridiction indépendante et impartiale s'élevât contre les abus de pouvoir des minorités ou des indi-
1. Voir sur ce point une conférence de M. Caillaux : F/rpuvre budgétaire de la iîépiijjliquc. Rrvue hleue, 4 février 1011.
vidus sans scrupule et des majorités cruelles et lâches. Quelques « constituants », comme M. Charles Benoist ou M. Jules Roche, réclament à cet égard l'institution d'une Haute Cour, analogue à celle qui fonctionne aux États-Unis; mais la Cour suprême américaine couvre complaisamment tant de corruptions financières qu'un homme comme M. Roosevelt en réclame la destitution.
Dans notre législation actuelle, de hautes juridictions, comme la Cour de cassation et le Conseil d'État, ont l'ambition de s'élever au-dessus des querelles de parti et de dire le droit, comme le savant dit le vrai. Ambition très souvent justifiée. Le Conseil dÉlat défend fortement contre l'arbitraire des ministres les droits individuels, et l'évolution de la jurisprudence du recours pour excès de pouvoir ou détournement de pouvoir est intéressante à étudier. La Cour de cassation paraît inaccessible aux corruptions du pouvoir: est-il bien sûr cependant qu'elle le soit aux besoins du temps présent? Est-il bien sûr que ces deux assemblées ne décident toujours qu'en droit pur? En certaines circonstances où l'interprétation littérale d'un texte h-gal entrait en balance avec la solidité de l'État ou des nécessités de salut public, la question a pu au moins se poser. D'ailleurs, en dehors de ces cas particuliers et brûlants, hi question est d'un intérêt général. Il faudrait, pour décider toujours en
droit pur, que ce droit pur existât: or il n'y a en fait que des lois passagères qui ont besoin d'être continuellement interprétées, et par des hommes de chair et d'os, de passions et de préjugés, d'une classe, sinon d'un parti, qui vivent dans une époque plus ou moins troublée, où le devoir n'est pas toujours clair. >'iil n'ignore quil y a chez les magistrats de carrière, de naissance et d'éducation bourgeoise, et héritiers des légistes de l'ancien régime, un esprit conservateur qui est en raison directe de l'élévation de leurs appointements, et que Tocqueville connaissait bien. Un magistrat inamovible, ou qui touche comme en Angleterre 125000 francs par an d'appointements, sera certes impartial vis-à-vis du pouvoir; le sera-t-il vis-à-vis d'un « énergumène » qui voudrait transformer le régime économique qui lui assure une si belle situation? Et comme l'interprétation par le juge joue en Angleterre un rôle très grand, un rôle si grand qu'on a pu dire que, de l'autre côté du détroit, c'est le juge qui fait la loi, on peut pressentir quel est l'esprit général de la jurisprudence anglaise. Aussi ne nous étonnons pas de la voir attaquée, surtout dans des procès fameux qui intéressent le travail, par la classe productrice'. Cela est inévitable, et il est permis de sourire en lisant les diatribes qui dénoncent l'intrusion de la
1. Se souvenir, notamim-nt, de l'arrêt des Lord» dans l'alTaire du TafT Vale (1901), cl du récent arrêt d'Osborne.
<( politique » dans radminislralion de la justice. Oui, celte ingérence est parfois intolérable; mais si le Parlement, en usant du droit d'interpellation, ou en réclamant des commissions d'enquête, ne contrôlait pas la justice, c'est une autre politique qui triompherait, ce serait toujours la politique. M. Raymond Poincaré dit de l'ancienne magistrature : « Elle était doctrinaire, formaliste, réfractaire aux idées nouvelles. Mais elle passait d'ordinaire pour indépendante et pour impartiale^ ». Nous nous demandons ce que pouvait être une pareille « impartialité », ou plutôt nous le savons trop.
11 ne faut pas se leurrer. Faire appel à « l'impartialité » des hauts magistrats et des luiuls administrateurs, c'est toujours prendre dans quelque mesure un esprit de classe pour arbitre d'un autre espri t de classe : ne soyons pas trop surpris si de temps à autre des plébéiens résolus refusent de s'incliner devant les verdicts de personnalités ou de collectivités étrangères à leur genre de vie, qui par tradition et par position sont
1. Préface à ï Essai sur VArt de Jii;/cr de M. Hansson, reproduite dans le Temps du 13 février l'Jll. Le juge d'inslrucliou qui commente ce livre vajusqu'à dire qu'il y a un danger plus terrible encore que l'intrusion de la politique dans la justice : •■ c'est la crainte de l'opinion publique et le désir d'être d'accord avec elle ». Nous comprenons ce désir; mais est-il possible de ne pas désirer être d'accord, non avec l'opinion publique au sens vague, mais avec l'opinion de Iclio ou telle classe, de tel ou tel milieu, de tels ou tels hommes?
SCIENCE ET l'OLITIULE : L'ESPUIT DE PARTI 223
nécessairement conservatrices, et dont les arrêts ne peuvent signifier qu'une transaction passagère entre forces qui continueront de s'opposer jusqu'à ce qu'elles arrivent — • si elles y arrivent jamais — à la fusion définitive... N'y a-t-il que de la « démagogie » dans les récriminations qui flétrissent les « services » d'une « magistrature de classe »?
La dépendance des magistrats n'est pas généralement contestée, aussi les esprits « libéraux » mettentils ailleurs leur espoir. Ils ont confiance dans le jury, juridiction plus indépendante et plus égalitaire, mieux protégée contre les pressions gouvernementales, et qui satisfait à la logique de la démocratie. Ces avantages sont certains; encore faut-il voir que les jurés aussi sont des hommes. Un écrivain anglais, M. Graham Wallas, propose de régénérer le système représentatif en donnant aux élections politiques toute la majesté et la solennité d'un jury judiciaire, d'où sont exclues les basses passions. Dans le jugement par jury, M. Wallas va jusqu'à voir une véritable décision scientifique, et dans l'institution elle-même un véritable « laboratoire » où sont appliquées les saines règles psychologiques du raisonnement, si déplorablement faussées par un intellectualisme qui empoisonne, suivant l'auteur, toute la science politique'.
i. Voir lluman \aUire in l'olilics, London, Conslablc, t'JOS.
Nous ne connaissons pas assez les choses d'Angleterre pour nous prononcer sur ce point. On conçoit que le respect des autorités et des institutions, joint au culte de la liberté individuelle, traditionnels de Tautre côté du détroit, puissent créer un état d'esprit favorable à l'impartialité et à l'équité; toutefois, uiême dans ce cas, ces vertus ne sont encore que relatives; elles jouent vis-à-vis du pouvoir, elles laissent l'individu désarmé contre les suggestions inconscientes des préjugés de classe, de l'éducation, des croyances morales ou sociales. En France, les exemples ne manquent pas de verdicts qui trahissent la peur ou la vengeance dune classe, dès que les intérêts des jurés peuvent, directement ou par l'effet d'une vague lointaine, être menacés. On l'a si bien senti qu'on a proposé récemment d'élargir le recrutement du jury; mesure nécessaire, mais quelques précautions que l'on prenne on n'arrivera pas à éliminer complètement l'esprit de parti. Si tant de journalistes préfèrent la Cour d'assises à la correctionnelle, ce n'est pas que le jury soit plus « juste », c'est qu'il est plus facile d'émouvoir la passion populaire que la déformation professionnelle, et trop souvent docile aux suggestions du pouvoir, des juges de carrière.
La conclusion de ces considérations, c'est que Timparlialité, au sens rigoureux du mot, n'existe ni pour les spéculatifs purs ni, à plus forte raison, pour les
hommes d'action. On peut, à force de largeur d'esprit, de discipline intellectuelle, d'information étendue et sûre, de sympathie et de chaleur morale prendre conscience, à une plus ou moins grande profondeur, du plus grand nombre possible de genres de vie, les comparer et les harmoniser, et essayer, avec une sincérité absolue, de s'élever au-dessus d'eux; on ne peut jamais être assuré que cet effort sera complètement efficace, car on ne peut pas dépouiller son propre moi, qui est aussi celui de son temps, de sa race, de sa classe, la tunique de Nessusaux multiples nuances, indéchirable. Ce qu'on peut faire, c'est devenir compétent dans son propre milieu, devenir, par une adaptation toujours plus profonde aux conditions de sa vie, un de ces « témoins », une de ces « consciences qui comptent », dont parlait Rauh; mais les milieux étant différents, les résultats auxquels aboutissent ces consciences par hypothèse également sincères seront loin de toujours concorder; aussi bien n'est-ce peut-être pas l'essentiel '■ Sans doute, tous les hommes compétents moralement pourront arriver à une entente sur la forme des principes; mais quand il faudra préciser leur contenu concret, quotidien, contingent, que de divergences irréductibles apparaîtront, filles de tempéraments divers! Tout le monde voudra la justice;
1. Tel était l'avis de Rauh. Cf. V E rpérience morale, 2' édil., p. 185-186.
LE FHOCLS DK LA DÉ.MOCRATIE. lO
loutîe monde accordera-l-il que le socialisme, ou seulement rimpiH sur le revenu, la réalisera?
Une autre conclusion, c'est que dans tous les cas la capacité technique est plus ou moins consciemment subordonnée à une opinion; politique et technique ne peuvent pas plus se séparer absolument que spirituel et temporel, ou science et philosophie. Sans doute, nous venons de le voir, il est facile et nécessaire de les distinguer relativement, quand ils sont à une assez grande distance l'une de l'autre et qu'ils se meuvent dans des domaines nettement distincts, où nulle confusion n'est possible. En ce sens on a raison de désirer la séparation de l'administration et du gouvernement, comme de l'économique et du politique, ou du religieux et du politique. Cette séparation apparaît à l'heure actuelle comme un besoin, elle mettrait fin à des mœurs politiques intolérables, et elle est possible si l'on s'en tient à un point de vue formel.
Mais qu'on serre de près le problème et la cloison étanche s'évanouira. Sur un grand nombre de points, qui seront justement les plus importants, les plus décisifs pour l'orientation de la pensée et de l'action (comme les grandes hypothèses scientifiques ou les nécessités de salut public) ; peut-être même sur tous les points, à les considérer de près, on se trouvera en présence de « questions mixtes » où l'administratif et le politique seront mêlés, comme le temporel et le
spirituel ou le laboratoire et l'oratoire. Par l'analyse de multiples cas concrets un écrivain politique surtout préoccupé de pratique, M. Henri Chardon, est arrivé à des conclusions identiques. « Les rôles du législateur et de l'administrateur [on pourrait ajouter : du juge] sont constamment mélangés, et la pratique ne s'embarrasse guère de toutes les belles théories qui séparent ces rôles. » M. Chardon ajoute même que « cette fusion perpétuelle ne vicie aucune opération ' ». Et qu'il y ait subordination consciente ou fusion, c'est toujours en définitive la fin qui attire à elle le 77ioyen, la politique^ qui inspire la technique, la religion qui commande la science.
De là le rôle des partis dans une démocralie, et plus généralement dans toute société politique. Ce sont eux qui groupent et disciplinent les conceptions diverses des fins sociales, et qui orientent vers la réalisation de ces fins les capacités techniques. A ce point de vue ils sont utiles et nécessaires, et l'on comprend que les politiques loyaux, qui n'ont pas peur des mots et désirent avant tout une politique de clarté, apportent tous leurs soins à les organiser et à distinguer leur parti des autres partis. On a proposé, il est vrai, de les remplacer par des ligues, qui rempliraient la môme fonction et n'auraient pas leurs
1. H. Chardon, L'Adnnuislralion de la France, les Fonctionnaires, p. 101.
défauts. Mais, ligue ou parti, il faut des organismes politiques qui concrètent un idéal, se proposent la poursuite de fins; qu'on les appelle d'un nom ou d'un autre ce sont au fond des partis. Sans doute ils suscitent des passions intenses, des plus hautes aux plus immondes, semblables en cela aux partis religieux, dont ils ne sont d'ailleurs qu'une variété ou une transformation. De là l'attraction, trouble et magnifique, qu'ils exercent; de là aussi leur perpétuité dans un État. Ils sont éternels, admirables et hideux comme l'idéalisme. Ils sont ce qui nous sépare et ce qui nous unit le plus; ils peuvent s'élargir jusqu'à embrasser, à force de sympathie, rhuinanité entière; mais, quoi qu'on fasse, on ne peut jamais dépouiller complètement leur empreinte ^
1. Nous nous rencontrons, dans celle conception du rôle des partis, avec M. F. Enriques, qui lui aussi reconnaît dans la politique un choix de fins et non pas seulement de moyens, et qui appelle les partis « des organes formatifs de la conscience politique ». (La théorie de l'État et le système représentatif • Scienlia, 1909, n" 3, p. 61 et 75 du supplément français.)