POSITIVISME ET DÉMOCRATIE (FIN) : L'INTÉRÊT GÉNÉRAL ET L ÉLECTION
Ces prémisses posées, il va être facile de répondre au grand argument des anti-démocrates royalistes. Que reprochent-ils au régime électif? D'obliger nécessairement les mandataires, soucieux avant tout de leur réélection, à se préoccuper des intérêts particuliers de leurs mandants plutôt que des intérêts généraux de la nalion. La préoccupation des intérêts particuliers, selon eux, n'est pas en soi une mauvaise chose, et M. Maurras a même soutenu qu"à ce point de vue le scrutin d'arrondissement, tant décrié, était moins mauvais que le scrutin de liste, même avec représentation proportionnelle. Le régime électif est même excellent s'il s'agit de nommer des notables chargés d'éclairer le souverain sur les besoins des régions ou des corporations; mais il est radicalement anarchique si on en veut faire un moyen de gouvernement. Regardez vers vos circonscriptions, dit-il sans cesse aux représen-
tants comme le fît jadis un garde des sceaux; quant à la France éternelle elle s'en tirera comme elle pourra. Le roi héréditaire est au contraire par naissance, par éducation, par intérêt, par « position «, le représentant de cet intérêt national, supérieur aux antagonismes régionaux ou corporatifs comme aux querelles de parti, et il est inaccessible aux tentations de la ploutocratie qui guettent nécessairement les députés. — Raisonnement spécieux, mais valable à condition d'identifier l'intérêt personnel du roi avec l'intérêt général. Avant d'examiner cette hypothèse, peut-être serait-il bon de serrer de près ces notions d' « intérêt particulier » et d' « intérêt général », dont on fait un si étrange abus.
C'est un lieu commun sociologique que l'intérêt général d'une société n'est pas la somme mathéjiiatique des intérêts particuliers de ses membres. Nous n'y contredirons pas. Qu'il y ait un intérêt général distinct des intérêts particuliers de tel ou tel individu ou de telle ou telle colleclivité, cela est évident. Il est trop clair que l'intérêt d'une ville ou d'un port de mer est d'avoir une garnison ou un arsenal, pour « faire marcher le commerce » ; mais l'intérêt de la défense nationale peut exiger que cette garnison ou cet arsenal soit ailleurs, et dans ce cas un gouvernement ne doit pas hésiter.
Mais s'il y a des intérêts particuliers nettement
opposés à l'intérêl général, il ne faudrait pas croire que tout ce qu'on flétrit sous le nom « d'intérêt particulier » présente ce caractère. Or, c'est bien la confusion qui tend inconsciemment à s'établir. Que de protestations n'entenclons-nous pas dans la presse lorsque, surtout au moment de la discussion du budget, on expose au Parlement les revendications de telle ou telle coHoclivité particulière, ou lorsqu'on propose des lois sociales au profit de telle ou telle catégorie sociale! Dilapidation des finances de l'Etat, s'écrie-ton, dépeçage de l'intérêt national au profit de l'ouvrier, du paysan, du fonctionnaire! Démagogie!
Il faut s'entendre. Cesjclameurs signifient simpleinent que d'autres catégories sociales sont atteintes ou menacées dans leur situation acquise, qu'elles ont une tendance bien naturelle, nous l'avons vu, à considérer comme intangible ^■. « L'intérêt national », c'est ici l'intérêt des financiers, des capitalistes, des gros commerçants, de tous ceux qui sont de l'autre côté de la « barricade ». Comme ces intérêts menacés ont à leur disposition de puissants moyens d'action sur l'opinion,
]. Le Puhlicola de l'outmy a bien montré (jue, si le service de deux ans n'avait pas été volé, l'inslilution d'une armée professionnelle n'eût satisfait que des intérêts égoïstes. " .\lors, comme aujourd'hui, c'est l'intérêt de classe qui l'aurait emporté, et, dans un des cas comme dans l'autre, il aurait aisément prévalu sur la préoccupation d'assurer la défense de la Patrie menacée. » {Eludes polilif/iies, p. 99.)
il leur est facile de créer dans le public une croyance favorable à la fusion de leur intérêt particulier et de l'intérêt général; mais on ne voit pas comment l'intérêt général lui-même serait affecté par une répartition différente des intérêts particuliers.
Certes la pratique ordonne la prudence. Si certains intérêts particuliers sont atteints, ils se déroberont, et la richesse générale se trouvera compromise. Mais ceci est une autre question, une question d'opportunité, très importante certes, mais qui n'a rien à faire avec la justice pure. Autant que ce dernier mot a un sens, on peut dire que l'intérêt le plus rjênéral s'incarne dans le projétariaj, car^i en tant que classe actuelle le prolétariat a des intérêts particuliers, il est gros en puissance de l'intérêt total, puisqu'il aspire à fondre en lui toutes les classes.
On voit donc que sil ne faut pas confondre les intérêts particuliers avec l'intérêt général, il est non moins excessif de les opposer absolument. 11 y a des intérêts particuliers contraires à l'intérêt général , et que le droit ne peut légitimer. Il en est d'autres qu'il est de l'intérêt général de satisfaire, dussent d'autres intérêts particuliers en être lésés. L'intérêt général consiste à faire l'équilibre entre les intérêts particuliers, et à donner la prééminence aux plus pressants et aux plus généraux.
La considération même du futur n'échappe pas à
celte loi. On peut en effet reprochera cette conception d'être statique, de ne pas prévoir l'avenir; on peut craindre que la ruée et la mêlée des intérêts particuliers ne voient pas plus loin que le présent et ne sacriflent les générations à naître. On peut et il faut désirer l'établissement d'institutions ayant pour mission spéciale de rappeler ce qui dure, les grandes fonctions sociales, les forces éternelles de la nation. M. Fouillée a tout à fait raison de le souhaiter. Mais ici encore il n'y aurait pas antagonisme entre des intérêts particuliers et un vague intérêt général; le conflit serait entre certains intérêts immédiats et d'autres intérêts particuliers qu'on entrevoit dans l'avenir, et auxquels un fort sentiment moral ordonne de faire une part.
L'intérêt général c'est la conciliation de tous les intérêts particuliers, ceux du passé, ceux du présent^ et ceux de l'avenir; mais il faut bien dire, malgré les variations faciles qu'on peut broder sur le thème de la brièveté du présent, que seuls les intérêts du présent, d'un présent toujours mouvant, sont des intérêts réels, car le passé et l'avenir n'existent, sous leur forme consciente, que dans la mémoire ou la volonté des générations actuelles : volonté de faire durer ce qui a été, volonté de préparer ce qui sera. C'est affaire d'éducation, de persuasion et de croyance; affaire aussi de jugement, car les générations présentes ne voudront conserver du passé que ce qui leur paraîtra légitime,
et elles ne se sacrifieront pour l'avenir qu'en tant que ce sacrifice les atlirera par son aspect raisonnable et beau. Il y a là matière éternellement mouvante à compromis, à équilibre entre les besoins légitimes du présent et les sacrifices nécessaires que le présent doit consentir dans l'intérêt social durable.
Comment sera réalisé cet équilibre, cet arbitrage des intérêts particuliers, pour le plus grand bien de l'intérêt général ? Deux réponses sont possibles: par un roi absolu , dont le dictateur positiviste n'est qu'une variété, ou par la majorité. Ce sont les deux solutions opposées de la démocratie et de la monarchie véritable, c'est-à-dire antiparlementaire, réclamant pour elle seule la fonction d'arbitre, soufTrant, comme dit M, de la Tour du Pin, des limites mais pas de partage , telle en un mot que la réclame VAction française.
Mais le roi conservant pour lui seul la fonction d'arbitre, comme sous l'ancien régime, c'est l'arbitraire sans conlr()le et sans contre-poids, la prédominance d'un intérêt de caste ou d'une opinion personnelle, qui ne laisse d'autre alternative au peuple que la soumission passive ou la révolution, et qui oblige parfois à la révolte ses propres partisans.Le bulletin de vote, en somme, est plus franc, plus économique et moins arbitraire, car à des intérêts particuliers inté-
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ressés dans une question s'opposent d'autres intérêts particuliers désintéressés dans la même question, et qui, en faisant bloc, ont chance de représenter l'intérêt général et de défendre la chose commune. C'est ce que M. Darlu a très simplement et très nettement mis en lumière.
Ils peuvent aussi, dira-t-on, se faire des concessions mutuelles, et l'intérêt général sera galvaudé par des marchandages entre les intérêts particuliers! — Sans doute, mais la fonction du gouvernement, de tout gouvernement, est précisément de montrer où est l'intérêt national, de s'élever au-dessus des partis, et nous ne prétendons pas qu'une démocratie, pas plus que toute autre forme du gouvernement, puisse fonctionner sans esprit civique.
C'est ici, on le sent, qu'est la question essentielle : est-il possible à un gouvernement de s'élever audessus des partis, et, si cela est possible, un roi seul peut-il le faire? S'élever au-dessus des partis, c'est l'idéal de tout gouvernement, et c'en est théoriquement la fonction. Mais peut-il réellement lu remplir?
Il y a d'abord une solution doublement affirmative. M. Faguet, par exemple, reconnaît qu' « un roi peut très facilement être indépendant des partis », mais il ajoute que tout « bon gouvernement » en est capable, car, " s'il se bornait à être un bon gouvernement, il se créerait immédiatement une majorité formidable.
devant laquelle les partis ne seraient que trois ou quatre minorités imperceptibles* ». — Peut-être; mais c'est qu'alors tous les partis, ou la majorité de leurs membres dans tous les partis, s'accorderaient dans la conception de l'intérêt général, qui serait par là-même conforme à l'idéal du plus grand nombre. Il y aurait un bon gouvernement, oui, mais il y aurait surtout de bons citoyens, et celui-là ne ferait que traduire les désirs de ceux-ci. Et, à y regarder de près, ce serait toujours l'idéal d'un parti, reconnu par tous comme le plus grand, le plus noble, le plus généreux, qui serait devenu l'intérêt général.
Les anti-démocrates nationalistes adoptent une solution intermédiaire. Pour eux un gouvernement électif, asservi à ropiniou et à la ploutocratie qui la manie, est nécessairement un gouvernement de parti. Mais un roi héréditaire, ne tenant pas ses pouvoirs de l'élection, et par suite indépendant des forces financières — ils disent même, avec une précision brutale, de l'or juif — peut vraiment constituer un gouvernement national et être un arbitre impartial. — Autre illusion, car si le roi ne dépend pas d'une clientèle électorale, il dépend de sa caste, de sa maison, de ses relations, de tout cet ensemble de circonstances qui lui constituent un milieu spécial et lui font voir
1. Préface au livre de M. Arthur Meyer : Ce que mes i/eux ont vu. Citée dans le Temps du i mars 1911.
l'intérêt général à travers ce prisme. Cela est bien, à proprement parler, un esprit de parti, et ce n'est pas l'esprit du parti qui sera la plus populaire. Quant à dire que le roi est indépendant des financiers, que la puissance du fer brise la puissance de l'or, c'est un beau rêve, mais auquel l'histoire inflige d'assez fréquents démentis. L'or dirige les monarchies comme les républiques. Et il peut se trouver, en efTet, des gouvernements pour résister à cette ploutocratie, mais ce n'est pas une grâce d'État du gouvernement royal. Et si cette lutte est victorieuse, ce sera ici encore parce que tous les bons citoyens auront coopéré avec le gouvernement, ou que celui-ci aura prévenu leurs désirs.
Quand donc les monarchistes prétendent que le roi est, « par position », le meilleur gardien de l'intérêt général , ils sous-enlendent que tous les autres intérêts particuliers devront se confondre avec l'intérêt du roi, de sa caste et de sa maison, comme dans notre démocratie bourgeoise ils doivent se confondre avec les intérêts des classes dirigeantes. A cette condition tout ira bien, et l'intérêt national sera défendu. Il faut donc admettre que l'ordre traditionnel doit rester immuable, qu'il doit y avoir du haut en bas une subordination indiscutée, inébranlable, et c'est bien ainsi en efTet que les traditionalistes conçoivent les leçons de la raison politique. Le
prolétaire doit être intimement uni et subordonné au capitaliste dans la corporation, et le producteur industriel au chef politique dans la nation; tout en haut le roi, arbitre suprême, et guidé par l'intérêt de sa descendance, défend le domaine commun et au besoin l'agrandit contre l'étranger. L'ordre est assuré , à condilwn que les classes s'emboîtent exactement les unes dans les autres, ou plutôt se superposent en se pénétrant les unes les autres, mais sans perdre leur sentiment de classe, jusqu'au sommet de la pyramide où le chef héréditaire assure la continuité.
Et c'est parfait, en vérité ; mais cela suppose que les prolétaires accepteront toujours cette subordination politique, et tous les citoyens la pérennité des « droits historiques » qui garantissent le droit incontesté du monarque : deux gros points d'interrogation auxquels on peut ne pas répondre avec l'imperturbable assurance des « nationalistes intégraux ». Et il est à craindre que toutes les imprécations contre « l'anarchie » moderne n'empêchent pas ces problèmes de se résoudre d'une façon moins géométrique et moins simple.
Car, enfin, voyons cette idée maîtresse de M. Maurras, qui est la clé de voûte de son système. M. Maurras , disions-nous , supporterait l'élection , mais à condition qu'elle ne fonde rien. Ce qui fonde l'autorité, selon lui, c'est le droit historique. A vrai dire,
ce droit n'est lui-même qu'un point d'arrivée; il est au sommet de ton les les déductions qui aboutissent à faire de la monarchie hérédilaire la seule forme politique du salut public; il n'en est donc que plus important. Et siir quoi sappuie-t-il lui-même? Sur la force. « La carence du pouvoir ressemble à la vacance d'un champ. Le prend qui veut, le tient qui peut. » Mais pour enlever à cette doctrine réaliste le caractère matérialiste qu'on ne manquerait pas de lui reprocher, M. Maurras se hâte d'ajouter que ce qui fonde, c'est la force bienfaisanlc . Et la détermination de ce bienfait, selon notre auteur, n'est pas arbitraire : il est patent qu'au cours de notre histoire ce sont les rois de France, aidés des évèques, qui ont créé et conservé la France; voilà ce qui fonde le droit de leur maison.
Ce raisonnement suppose au moins deux postulats, qui ne paraissent ni l'un ni l'autre devoir être acceptés facilement par la conscience contemporaine. D'une part il faut admettre que les rois seuls ont fait la France, les serviteurs et le peuple ne comptant pas. Conclusion excessive, injuste, car, sans vouloir diminuer l'action magnifiquement créatrice des élites, il faut reconnaître que, d'abord, dans la plupart des cas, ces élites ont été constituées bien plus par des ministres géniaux que par des rois rarement transcendants; puis que les grands serviteurs eux-mêmes n'auraient pu faire leur œuvre sans la collaboration des milliers
de petits serviteurs anonymes qui ont compris leurs vues et les ont réalisées. Cette collaboration du peuple est généralement dédaignée; elle a été, reconnaissonsle, très faible historiquement; mais nous la voyons s'affirmer et s'imposer chaque jour, elle est l'essence du mouvement démocratique. Elle ne consentira donc plus à se laisser traiter comme une quantité négligeable.
D'autre part, à supposer que l'action personnelle des rois ait été en effet seule créatrice, il faudrait admettre, pour accepter le droit héréditaire, que les bonnes (ou les mauvaises) actions d'un homme se répercutent éternellement sur sa descendance. Le péché d'Adam a fait le malheur de l'espèce humaine, la bravoure d'Hugues Capet fonde le droit du duc d'Orléans. Autre postulat qu'on n'envisage pas sans surprise, ni même sans révolte. Il n'y a guère que l'hérédité physiologique qui ne pardonne pas , et encore ne se fait-elle pas sentir indéfiniment; ses effets ne tardent pas à être corrigés par les habitudes que peuvent acquérir les nouvelles générations, car ces habitudes ont, elles aussi, suivant l'hypothèse communément acceptée, une tendance à passer dans l'hérédité et à modifier ainsi les influences ancestrales. Mais, en tout cas, on n'admet plus moralement ni la perpétuité des conséquences d'un crime ni la perpétuité des conséquences d'un bienfait. Si légitime que
soit le culte du passé, il arrive toujours un moment où la considération des vivants l'emporle, où il y a prescription. Un droit tombe en déshérence s"il ne trouve pas un fondement toujours nouveau non dans les vertus des ancêtres, mais dans les vertus propres de celui qui prétend en être le titulaire; c'est la tendance moderne qui conduit, non à supprimer, mais à réglementer l'héritage, et à l'enfermer dans des limites congrues. Les traditionalistes le sentent si bien qu'à ce « droit historique » ils ajoutent, pour le lester, des titres positifs : la compétence propre et unique du roi à gouverner au nom de l'intérêt général. Nous venons de voir ce que vaut cette hypothèse. Quant au droit historique , nous ne l'avons jamais vu condamné plus fermement que par le maître de M. Maurras, M. de la Tour du Pin. « S'il est ancien, il est périmé. » Aussi l'auteur des Aphorismes de politique sociale s'appuie, comme Bonald, pour fonder le droit, sur la « nature des choses »; mais quel vague dans cette formule d'apparence scientifique 1
Il nous jiarait donc que la démocratie élective fait en somme courir moins d'aléas à un pays que la monarchie antiparlementaire. Les intérêts particuliers se balancent au Parlement, pour se concilier, comme ils se balancent dans l'opitiion. Et c'est en persuadant la majorité des autres, et en composant avec eux, que les uns s'assurent un rang de priorité.
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D'ailleurs, ne roublions pas, leur force d'action au Parlement ne fait et ne fera de plus en plus que traduire leur force réelle dans le pays, malgré l'importance exagérée que donne présentement à l'action bruyante de certaines minorités la passivité de la masse.
L'harmonisation sera donc le résultat du jeu des forces, qui ont intérêt à s'organiser pour se défendre ou pour attaquer. Et il n'y a pas d'autres moyens de les accorder que le scrutin. Il y a aussi, il est vrai, les coups, qui sont un moyen radical de tout faire rentrer dans l'ordre... pour un instant. Mais encore que M. Sorel ait mis la violence à la mode, et que les flammes de l'émeute jettent en effet quelque couleur sur la grisaille de l'existence , peut-être n'est-il pas indifl^érent de voir succéder, dans la vie normale d'un pays, le règne du bulletin de vote à celui du bûcher ou de la chaussette à clous. C'est moins pittoresque, plus béotien : résignons-nous au béotisme. Conlentons-nous de souhaiter que l'on mette en présence, pour les équilibrer, la tradition et le présent, la science et la vie, les droits acquis et les droits à naître, toutes les volontés, toutes les forces qui constituent la vie collective. Comment mieux le faire que dans des assemblées, où chacun exposerait son point de vue, apporterait les conclusions de son expérience propre? Cola est aussi peu
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idéologique que possible, et le procédé présente le minimum d'arbitraire.
Mais un positiviste ne serait pas désarmé. Par crainte de l'idéologie, dirait-il, vous tombez dans la barbarie. Car le scandale subsiste, de réunir dans les mêmes assemblées et d'accorder la même valeur aux « supérieurs >^ et aux « inférieurs », et de faire élire ceux-là par ceux-ci. — Cette objection fondamentale, n'avons-nous pas maintenant les moyens de la résoudre?
Divisons d'abord la difficulté, comme nous le recommande Descartes. Posons de nouveau notre distinction de ce qui est politique pure, c'est-à-dire croyance et volonté subjectives, domaine des fins, jugements de valeur, ne faisant appel qu'au sentiment et excluant la possibilité de tout critérium scientifique, et ce qui est technique pure, c'est-à-dire domaine des moyens, production scientifique et spécialisée, qui exige évidemment une compétence définie.
Dans ce dernier domaine, nous trouvons des intelligences inégalement puissantes ou exercées, et par conséquent inégalement aptes à remplir des postes inégalement importants. Nous trouvons une hiérarchie. Et l'intérêt même de la fonction, de la société, de la vie, exige que l'on s'incline joyeusement, avec bonheur et fierté, devant des compétences indiscuta-
bles, qu'on ne peut suspecter parce qu'elles ont fait leurs preuves et parce que la constatation de ces compétences — sauf exceptions malheureusement fréquentes — est un fait tangible, qui peut ne pas surexciter la sensibilité, sur lequel, par conséquent, l'accord peut se faire. — Réservons, encore une fois, la question de savoir si une rémunération exorbitante doit être attribuée à ces supériorités reconnues.
Pourtant, ici même, nous constatons déjà une tendance significative. Dans les choses de technique pure, il n'y a plus aujourd'hui de comj)é^ence universelle et absolue. A notre époque de division de plus en plus minutieuse du travail il devient impossible à un esprit particulier, si puissant soit-il, de posséder la totalité des connaissances nécessaires pour bien remplir une fonction. En outre, on ne sait vraiment bien que ce qu'on fait, on ne rénéchit vraiment avec profit que sur ce qui est l'objet de la pratique journalière ou de la méditation coutumière, et cela s'applique aussi bien aux postes les plus élevés de direction qu'aux plus humbles postes d'exécution. Si large que soit son regard, si perçante que soit sa vision, un « supérieur «, parce qu'il ne peut pas tout faire, ne peut, à lui seul, embrasser tout le réel; et, d'autre part, un « inférieur » peut, grâce à une aisance, un loisir, une culture croissants, dégager la philosophie de sa propre activité. Souvenons-nous aussi que les
hautes compétences peuvent, par excès de scrupule ou manque de foi, rester hostiles à des perfectionnements que des compétences moindres, mais plus Imaginatives ou plus enthousiastes, peuvent apercevoir.
Que conclure de ces prémisses, sinon que la civilisation, même dans ses fonctions les plus spécialisées, est œuvre collective? Comme le disait déjà Proudhon, c'est en se confrontant dans une discussion largement contradictoire que les diversités individuelles éliminent ce quelles peuvent avoir de trop subjectif et de trop absolu, et que se dégage une « raison collective » qui s'impose, si l'on n'est pas affolé par le sens propre, aux inspirations particulières, toujours trop partielles. Aussi, pour lui, lorgane de cette raison était « le groupe travailleur-instructeur; la compagnie industrielle, savante, artiste; les académies, écoles, municipalités; l'assemblée nationale, le club, lejury; toutes réunions d'hommes, en un mot, formée pour la discussion des idées et la recherche du droit'. » Et dans une pensée voisine M. Durkheim a pu dire : « C'est la conscience collective qui est le véritable microcosme^ ».
Les groupes, plus que les individus, sont donc compétents même pour diriger une fonction. Et si le rythme imprévisible de l'action rend nécessaire,