Revue de Métaphysique, novembre 1909, p
comme nous l'avons dit, que de ces groupes émergent des individualités puissantes, à qui les associés doivent faire confiance dans l'œuvre quotidienne de direction et de coordination, ces organes directeurs ne sauraient posséder un pouvoir absolu; ils sont moralement obligés, dans Vintérêt même de leur fonction, de consulter leurs subordonnés.
Ainsi se trouve justifiée, au point de vue même des exigences techniques, cette tendance naissante de nos administrations à réunir dans les mêmes conseils les représentants qualifiés de toutes les catégories du personnel et même du public, intéressé au premier chef comme consommateur. Ces spécialistes différents d'une même fonction, ces représentants également intéressés au bon accomplissement de la fonction, confrontés, se complètent et s'éclairent les unes par les autres. Cela est vrai, non seulement de l'administration mais de la science; on a montré que la collaboration des ouvriers peut être utile même aux savants^ De même, les industriels avisés ne manquent pas de solliciter les avis des ouvriers, souvent pliîs compétents qu'euxmêmes dans les questions de détail, et dans certaines usines des boites sont disposées pour recueillir les idées du personnel sur des perfectionnements possibles.
1. Voir un article du D' Imbert, professeur à l'Universilé de Montpellier : « Rôle des ouvriers dans certains Congrès scien tiflques. » (Grande Revue, 10 avril 1909.)
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Et il est naturel, jusqu'à ce qu'ils aient acquis la culture qui leur permettra de dominer vraiment leur travail, que les inférieurs n'aient encore que voix consultative, et que la responsabilité effective reste aux dirigeants, seuls maîtres des décisions. Mais si l'on n'estime pas chimérique un mouvement ascensionnel haussant progressivement les inférieurs, grâce à de profondes transformations économiques et morales, à une compréhension de plus en plus scientifique et de plus en plus philosophique de leur rôle dans la production, ne peut-on concevoir à la limite un régime où, dans les administrations comme dans les industries, et réserve faite du rôle constant du chef, la voix délibérative aurait remplacé la voix consultative, parce qu"il n'y aurait plus proprement d'inégalités, mais seulement des diversités de fonctions et d'emplois? Ce serait le Parlement du travail.
Ce qui est déjà vrai de la technique l'est a fortiori de la politique. Ici, plus de spécialistes, plus de fonctionnaires hiérarchisés remplissant une seule fonction; il n'y a que des volontés ayant chacujie leur vision propre des fins de la société^^n ce qui concerne la croyance, sur quoi s'appuyer pour parler d'inférieurs ou de supérieurs? Toute commune mesure fait défaut pour asseoir un jugement vraiment scientifique, car les volontés qui s'opposent participent bien moins de la raison qui unit que des sensibilités irréductibles qui
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divisent. Puisque nous sommes dans le domaine des fins, chaque membre de l'État doit pouvoir exprimer où il veut qu'aille l'État, et la majorité décide.
Nous entendons l'objection : quoi! le suffrage d'un ivrogne comptera autant que celui d'un génie ; la « fin » voulue par un Vachey sera aussi respectable que celle rêvée par un Hugo! Est-il absurdité plus délirante? — Le thème est connu, et il est facile de le développer; mais — abstraction faite des indignes ou des dément^ nettement caractérisés sur lesquels il serait, croyonsnous, possible de s'entendre — nous ne voyons pas au nom de quel argument on peut dénier môme à un « pauvre d'esprit », citoyen d'un pays et qui en supporte les charges, le droit de dire son mot dans l'orien tation de la vie nationale.
Sans doute, nous ne contestons pas que certains citoyens soient plus instruits, plus désintéressés, et en ce sens plus compétents que d'autres; ils réalisent plus complètement, par une vision plus haute de l'intérêt national, le type de 1' « honnête homme » et du « bon citoyen » d'une république. Il faut leur donner les moyens de faire entendre leur voix et il faut souhaiter qu'on les écoute. Mais cette adhésion ne peut être l'effet que de la libre discussion, de la libre mêlée des croyances. Et comment obtenir un accord unanime sur la désignation de ces bons citoyens, comment traduire numériquement leur supériorité?
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Tout crilérium est nécessairement subjectif, on ne peut plus parler d'égalité ou d'inégalité de croyance, mais seulement de diversité. Quand il s'agit de décider, la majorité fait loi, provisoirement, jusqu'à ce qu'une nouvelle distribution des forces fasse pencher la balance dans un sens différent.
Ainsi, qu'il s'agisse de technique ou de politique, l'individu a droit à être consulté. Il doit l'être en tant que producteur, au nom même de la compétence, dans sa fonction spécialisée, et il doit l'être en tant que citoyen pour exprimer son opinion sur la conduite de l'État. On ne saurait lai refuser cette dernière participation qu'en faisant de la politique une science pure ; nous avons vu qu'on ne le peut pas.
En définitive, il y a deux sens du mot politique. Elle est d'abord une fonction, la fonction de direction technique des services publics, bref l'administration. En ce sens, répétons-le, elle n'est ni plus ni moins noble que les autres fonctions nécessaires du corps social, et elle exige des fonctionnaires compétents et spécialisés, des professionnels, devant étroitement collaborer avec des conseils. Mais l'administration, science des moyens, est au service des lins collectives, de la politique au sens philosophique et religieux du mol, et pour la détermination de ces fins la volonté de la majorité des citoyens apparaît comme un arbitre moins arbitraire que la volonté d'un seul ou d'une
minorilé. Pour tout individu il faut poser en principe le droit et le devoir de prendre part à l'exercice d'une fonction définie et à la vie générale de l'État.
Mais nous avons vu que, par suite de la très grande complexité de la vie moderne, cette participation ne peut pas toujours se produire directement; elle ne peut avoir lieu que sous la forme d'un contrôle des professionnels, des délégués ou des représentants, par l'ensemble des producteurs ou des citoyens. Comment trouver les « fonctionnaires » les plus dignes, ceux qui incarneront la fonction avec le plus de compétence et d'autorité?
On se moque de l'élection. Nous pouvons déjà dire qu'elle n'est pas absurde, s'il est vrai que l'inférieur n'est pas complètement incompétent dans sa fonction et qu'il n'y a pas à proprement parler d'inférieur en politique. Elle a ses côtés faibles, sans doute, ses côtés lamentables; elle est souvent la tyrannie des instincts et des passions, mais les autres modes en sont-ils exempts? Au surplus, que propose-t-on à la place?
On parle de l'hérédité. L'hérédité, dit-on, conserve par le sang les prédispositions heureuses qui permettront au descendant d'une famille royale de bien concevoir et de bien accomplir plus tard ses fonctions de roi. Mais on a fait justice de ce roman. L'hérédité, en
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efîet, ne saurait transmettre que des prédispositions moyennes et très vagues bien difficiles à distinguer de l'apport de léducalion; les soi-disant bienfaits de rhérédité ne sont probablement que la conséquence d'une éducation précocement spécialisée. Cette éducation doit être conservée, car il ne s'agit pas de nier les bienfaits d'une éducation spéciale et de l'apprentissage d'une fonction, de la fonction politique comme de toute autre; mais il est clair qu'elle ne saurait plus être le monopole d'une famille, et c'est une question très controversée de savoir si la spécialisation doit commencer de bonne heure.
Quant à cette opinion, soutenue notamment par Renan dans son Discours à l'Académie, que les hasards de l'hérédité n'appellent pas au trône des souverains aussi médiocres que le millier de souverains élevés au pouvoir par les hasards de l'élection, c'est une opinion d'aristocrate, que l'on comprend fort bien de la part d'un Renan, mais qui participe de l'étroitesse d'une sensibilité aristocratique. En fait, certains des chefs de l'opinion parlementaire supportent la comparaison même avec les ministres des anciennes monarchies, surtout si l'on songe que la plupart de ces grands ministres étaient eux-mêmes des plébéiens. Les rois, certes, ont le mérite de les avoir distingués et maintenus; mais faire de bons choix, distinguer de bons serviteurs du pays est le privilège des grands politiques,
non d'une fonction héréditaire. Un président de la République ou un président du Conseil peut en être aussi capable qu'un roi ou un empereur.
L'hérédité écartée, il ne reste que le coup de force, le tirage au sort et l'élection. Mais un coup de force en appelle un autre, une nation ne peut vivre au milieu d'une série de coups d'État, et peut-être est-ce faire •un mauvais calcul que de compter indéfiniment sur la passivité des citoyens. Le tirage au sort était pratiqué dans les républiques antiques, mais c'est qu'on lui attribuait un sens religieux que nous ne pouvons pas lui attacher. Nous ne pouvons plus croire que par le tirage au sort s'exprime la volonté des dieux. Ce procédé serait encore concevable dans une démocratie parfaite, où tous les hommes se vaudraient, où il n'y aurait pas entre eux de différences qualitatives. Nous ne vivons pas dans cette démocratie parfaite. L'élection a le grand avantage de nous le rappeler.
Mais si on finit, en désespoir de cause, par s'y résigner, on veut d'abord lendiguer par de hautes barricades. On la réduit à la cooptation, au suffrage censitaire, au vote plural.
Le mode positiviste — c'est, on le sait, la cooptation — n'est pas irrationnel; il est même tout indiqué pour le recrutement de corps savants ou techniques, à compétence très définie et très certaine; mais ce n'est plus le cas pour la politique. On sait d'ailleurs
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que même lorsqu'il s'agit de science pure la cooptalion n'étouffe pas l'esprit de caste; elle le fait même fleurir parfois avec exubérance : que l'on songe aux intrigues des Académies... Aussi est-il nécessaire de ne pas laisser un corps technique à l'influence exclusive de ses seuls grands dignitaires.
Quant au suffrage exclusif des classes fortunées, inutile d'insister; il a pour effet d'engendrer une politique aussi « scientifique » que peut l'être, d'autre part, la politique de ceux qui n'ont rien. Il en faut dire autant du vole plural, qui n'est le plus souvent qu'une autre forme du régime censitaire. Sans doute, quand il est pur, il est juste en principe pour certaines catégories d'électeurs, pour les chefs de famille, par exemple, ou pour ces représentants éminents du génie national à qui nous avons reconnu, avec M. Fouillée, la nécessité de faire une place dans une démocratie; mais il entraînerait dans l'application tant de difficultés que le sentiment populaire l'acceptera de moins en moins. Victor Hugo n'est pas comparable à Vachey : lui donnera-l-on deux, dix. cent voix de plus qu'à Vachey? On voit tout l'arbitraire de traduire des qualités incommensurables par des quantités forcément grossières.
Le suffrage universel prête évidemuii;nl flanc à la même critique, mais il faut rccoiinallre que sa simplification radicale, tout en restaut arbitraire, l'est en
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somme moins que le vole plural. Daulant plus que celte simplification sera de moins en moins injurieuse pour la raison à mesure que les hommes deviendront déplus en plus semblables, en même temps que différents, car on peut croire qu'il y aura dans Tavenir moins de Vachey et peut-être aussi moins de Hugo, et, encore une fois, rien n'oblige une société saine à conserver les Vachey dans le corps électoral.
Nous aboutissons donc au suffrage universel, non parce qu'il est le plus parfait, mais parce qu'il est le moins imparfait, El par suffrage universel nous entendons, on l'a vu, un suffrage plus étendu que notre sufft'age actuel, l'unanimité de la vie collective, réserve faite des exclusions nécessaires et de l'opportunité des extensions. Suffrage de tous les fonctionnaires compétents dans la fonction, de tous les citoyens dans la cité, pour la participation directe aux lois ou le choix des représentants, nous ne trouvons rien de plus relativement satisfaisant.
Ce mode de sélection est loin détre sans reproches; nous dirions volontiers qu'il n'est qu'un pis-aller. Son plus gros défaut est de favoriser, de créer presque mécaniquement le règne des bavards, des beaux parleurs superficiels qui font illusion aux foules, au détriment des véritables compétences dont l'austère talent se hérisse d'épines. La démocratie, a-t-on dit, est le règne de loraleur, et si
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l'art oratoire peut rendre éclatant un fonds solide, il peut aussi voiler du retentissement des formules sonores le vide ou le sophisme, ou l'appel aux basses passions. Et cela est vrai bien souvent.
Aussi ne pouvons-nous nous empêcher de trouver excessif l'enthousiasme — tout théorique, d'ailleurs, — de M. Faguet, qui appelle l'élection, quand elle est « intelligente », « un admirable moyen de difîérenciation. un admirable moyen de distribution des éléments vitaux d'un pays, un admirable moyen pour mettre chacun à la place pour laquelle il est fait et non à la place que lui assigne le hasard de la naissance ». Peut-être, quand elle est intelligente, mais il y a tant de causes pour qu'elle ne le soit pas!... M. Faguet en tombe d'accord, et retournant sa pensée il ajoute que précisément la démocratie ne veut pas être intelligente, qu'elle n'a aucun goût pour les élites quelles qu'elles soient, qu'elle est donc le régime politique des peuples qui se renoncent. L'admirat'on excessive de tout à l'heure a pour contre-partie un peu trop de défiance. Car affirmer que les démocraties ne veulent pas et ne voudront pas se donner une culture et une élite, c'est ce qu'on ne peut pas faire a priori; c'est le secret de l'avenir.
Ce qu'on peut répondre dès aujourd'hui, «n faveur de l'élection, c'est que les passions qu'elle soulève sont plus légitimes historiquement, c'est-à-dire plus
indicatrices des grands besoins du moment, des aspirations profondes du pays, que la prudence stérile et intéressée des oligarchies dominantes qui prétendent se soustraire au contrcMe populaire. C'est que les compétences elles-mêmes, techniquement indiscutables, gagneraient à s'humaniser, à se rapprocher du pays, à se faire accepter et désirer par la foule. C'est que l'élection enfin ne donnera évidemment de bons résultats qu'à mesure que s'élèvera le niveau delà masse électorale. Nous retombons toujours sur la nécessité primordiale de l'éducation, que la démocratie rend plus nécessaire que tout autre régime. Concluons donc en disant que l'élection, imaginée et appliquée par des hommes, est le mode de sélection en somme le moins mauvais, et peut-être le plus raisonnable, et en tout cas un mode infiniment préférable à tout ce qu'on lui oppose.
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