SCEPTICISME ET DÉMOCRATIE
De toutes façons, de quelque côté que nous nous dirigions pour fonder l'autorité et concevoir son fonctionnement, nous sommes donc ramenés à la démocratie. Cela ne veut pas dire que cette démocratie doive être nécessairement telle que nous la subissons aujourd'hui. Nous croyons au contraire qu'il y a urgence ù, V a organiser », d'après un type dont les considérations précédentes permettent d'apercevoir les grandes lignes. Mais ce sont là des questions de mécanisme administratif et politique qui demanderaient une élude spéciale. Nous ne pouvons y entrer
Il est cependant une de ces réformes dont il faut tout de suite tirer hors de pair le principe , parce qu'il touche à la philosophie de la démocratie telle que nous la comprenons. C'est la représentation proportionnelle. En définitive, dans une démocratie, c'est la
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majorité des opinions qui fait la transaction quon appelle la loi. Mais, pour que cette majorité soit effective, il faut que toutes les opinions aient pu être représentées en proportion de leur importance, et elles ont droit à l'être toutes, sinon le microcosme de la vie collective n'est pas complet, il manque des touches au clavier. L'opinion étant tout ce qu'il y a de plus intime, de plus inviolable dans un individu, doit, à moins qu'on professe un jacobinisme de quelque nature qu'il soit, pouvoir librement s'exprimer. C'est la force de rayonnement d'une idée, la force de conviction de ses partisans qui décide de sa puissance dans le pays. Et c'est en proportion de sa puissance qu'elle doit être représentée dans les assemblées qui prétendent être l'image du pays. Le principe de la représentation proportionnelle s'identifie avec le principe même de la démocratie.
Il en serait autrement si, en matière sociale, politique, religieuse, la démocratie possédait un principe absolu, vrai d'une vérité incontestable. Dans ce cas la représentation proportionnelle ne se comprendrait théoriquement pas plus que ne se concevrait la tolérance. Faire une part proportionnelle à l'erreur, c'est une façon de la tolérer, et on ne peut justifier philosophiquement la tolérance si l'on est assuré de posséder la vérité absolue. La tolérance ne peut avoir alors qu'un fondement pratique, politique, la néces-
site de ménager Terreur [)Our éviter de plus grands maux. C'est bien ainsi que la conçoivent les antidémocrates nationalistes, avec les catholiques, et en général tous les dogmatiques pénétrés de l'ardente conviction que, soit dans le domaine religieux, soit dans le domaine politique, ils sont — et ils sont seuls — en possession de la vérité.
Mais si l'on n'a pas cette persuasion, si l'on arrive à se convaincre — comme nous avons essayé de montrer qu'on peut le faire, — que la politique proprement dite n'est pas une science, mais une croyance de même nature que la religion, au service de laquelle peut s'appliquer une technique scientifique, il faudra conserver devant les opiniotis politiques la même attitude philosophique que devant les opinions religieuses. Toutes étant le vœu profond de sensibilités passionnées moulant leur raison sur la forme de leurs partis pris, il faudra leur donner à toutes pleine liberté de s'épancher et de se réaliser par l'acte. Et pour décider, pour agir, il faudra les appeler toutes en proportion de leur importance sociale, sans se soucier d'une vérité métaphysique qui ne saurait avoir aucun sens. Il ne s'agit, en fait, que d'un conflit de forces. Que toutes les forces soient appelées à s'équilibrer, à régler la marche du pays, selon la puissance avec laquelle elles auront réussi à s'imposer à l'opinion : telle est la seule politique vérilablement démocratique.
Scepticisme ! dira-t-on. — Non, relativisme, ou encore individualisme ou « pluralisme ». M. Esmein,. adversaire de la R. P., noie qu'elle est « un produit de cet esprit de compromission et de tolérance politiques, si ditTérentdes fortes convictions d'autrefois' ». Assurément, mais un pareil phénomène était inévitable. A mesure qu'on s'éloigne de la belle simplicité des sciences mathématiques et qu'on aborde la complexité des faits sociaux, et surtout des fins, on est en effet moins assuré d'avoir absolument raison, comme on est moins sûr que l'adversaire ait absolument tort; on maintient et on défend son point de vue, mais on souffre que d'autres se placent à des points de vue différents. On désire cette diversité d'opinions par esprit de justice, et parce sentiment très net qu'une opinion isolée et sans contrepoids serait radicalement impuissante à embrasser la totalité des choses. Non seulement on supporte l'adversaire, mais on l'appelle, on le désire, on lui fait sa place au foyer de l'intimilé comme au soleil de la place publique, parce qu'il est le dépositaire de la parcelle de vérité que son « expérience M lui révèle, et qui pouvait nous demeurer cachée.
A ce point de vue, la démocratie est bien le régime correspondant aux aspirations du « pluralisme »