Éléments de droit constitutionnel, 4" édition, p. '2i
récent, qui dissout complètement la vérité métaphysique dogmatique et ne laisse subsister que les besoins infiniment variés d'âmes diverses. « isous ne connaissons pas, dirions-nous avec Rauh, de centre unique qui soit la lumière; elle est toute dans chaque rayon. » La compétition des opinions est pour le chercheur autant un concours qu'une lutte. Si l'adversaire n'existait pas, il faudrait l'inventer.
De cette bienfaisance morale résulte pratiquement la nécessité, non pas de tolérer — car ce mot est injurieux et n'a de sens que pour un dogmatique — mais de laisser socialement libres les représentants des opinions diverses. On sait où menaient les « fortes convictions » d'autrefois : au bûcher, à l'échafaud ou au bagne. Elles mènent encore en prison, et parfois au peloton d'exécution. Est-ce cela que l'on désire? Réclame- t-on le rétablissement de la peine de mort en matière politique? La révolte instinctive et le sentiment d'anachronisme qu'on éprouve en posant celte question montrent bien qu'elle est résolue depuis longtemps pour la conscience contemporaine, profondément pénétrée à ce point de vue parl'individualisme philosophique. M. Anatole France disait, on inaugurant la maison des étudiants : « Autant que l'inlolérance religieuse, détestons l'intolérance politique et morale, et abrogeons toutes les lois contre le sacrilège, même contre le sacrilège civil.... Laissons toutes les
idées sur les religions, les sociétés, Ihomme, la patrie se produire dans une liberté absolue, qui favorisera mieux que toutes les violences légales le bon équilibre intellectuel et moral du pays. N'ayez aucun fanatisme, pas même celui des vérités acquises, qui pourrait se retourner contre des vérités plus précieuses qui se dérobent encore à demi. » Quand il parlait ainsi, le grand écrivain exprimait la philosophie dernière de la démocratie.
— Belle philosophie, dira-t-on, qui aboutit, quoi que vous en disiez, au scepticisme, et pratiquement à rimmobilité, à l'inertie absolue, et à l'anarchie'. Car s'il n'y a pas de vérité politique, si toutes les opinions sont respectables, parce que légitimes à leur point de vue, si vous n'avez le droit d'exercer aucune contrainte à l'égard d'aucune d'entre elles, il n'y a pas d'État possible, ou il n'y a qu'un fantôme d'État, qui ne pourrait disposer d'aucune autorité! Cet État ne . saurait d'abord se constituer, puisqu'un État, comme tout ce qui vif et agit, ne se pose qu'en s'opposant; or un État démocratique, défini par le caractère de la liberté indéfinie, ne peut s'opposer à quoi que ce soit. Même constitué, il ne pourrait agir, car agir c'est toujours décider, donc éliminer et écraser, ce que son principe lui interdit de faire. Le mécanisme du gouvernement par les Assemblées, qui substitue la délibération forcément lente à l'action qui doit être
rapide, rend cette inertie chronique, inslituLionnelle. Et la représentation proportionnelle aggraverait encore ce vice initial, car si toutes les nuances de l'opinion sont représentées et se balancent au Parlement, si elles se font toutes contre-poids grâce à leurs proportions à peu près égales, la vie nationale sera stagnante; aucune grande réforme ne sera possible, car toute réforme hardie, en régime démocratique, exige pour être réalisée une forte majorité, que la représentation proportionnelle aurait pour premier effet de détruire.
Cela revient à dire qu'au fond la démocratie absolue, fondée sur le respect de toutes les opinions et de toutes les libertés, est un régime incompatible avec la vie même. Car la vie est action, et l'action, rupture d'équilibre, exclut les délibérations trop lentes et les savants contre-poids. Aussi n'est-on pas en peine de démontrer que ce qu'on baptise du nom de démocratie est en général le contraire
Il ne faut pas être dupe, peut-on dire, du décor démocratique. Oui, il peut y avoir, en apparence, des assemblées, des congrès, des organisations qui semblent commander d'en bas et imposer leur volonté aux pouvoirs constitués. 11 semble que le pouvoir exécutif, dans une démocratie, doit être lesclave du Parlement, et celui-ci l'exécuteur servile des volontés impératives du corps électoral. Mais ce n'est qu'une
illusion. Dans la réalité la marche est inverse. Le gouvernement, roi, dictateur ou président du Conseil, fait ce qu'il veut du Parlement, et les parlementaires pétrissent à leur gré le corps électoral. Tout l'art des monarques parlementaires est de paraître s'effacer devant le Parlement, selon la lettre de la Constitution, alors qu'en réalité ils le dirigent, s'en servent comme d'un paravent pour déguiser leur politique personnelle, et par là le bafouent et le rendent ridicule.
Il n'en est pas autrement, disent à leur tour certains « démocrates », de notre gouvernement « républicain », grâce à la formidable centralisation qui met tous les pouvoirs réels entre les mains du président du Conseil, de ses préfets, des « délégués », de tous les « tireurs de ficelles ». El il n'en est pas autrement de toute vie active, ajoutent les conducteurs du mouvement ouvrier, les secrétaires des syndicats, les propagandistes, les chefs de parti, comme aussi les administrateurs de coopératives ou les directeurs d'entreprises capitalistes, bref tous les hommes d'action. Tous diront que si des institutions en apparence démocratiques réussissent, c'est qu'en réalité elles ne sont pas administrées démocratiquement; elles laissent carte blanche à leurs dirigeants, de qui les congrès ne font la plupart du temps que ratifier les actes. Tous parleront de « minorités conscientes », où même d'individus uniques qui
supportent seuls le poids d'une 03uvre, la créent et la font vivre par leur seule volonté et leur seul talent. Tous ajouteront que Taction de ces individualités puissantes est le plus souvent arbitraire, qu'elle ne s'embarrasse pas des principes, des lois ou des statuts, et qu'elle n'hésite jamais à aller, suivant un mot désormais fameux, « jusqu'à l'illégalité », car avant tout il faut vivre. Tous en un mot diront le mensonge de la démocratie sage, régulière, légaliste, quand l'histoire est faite de crises, de coups d'État continuels.
Et tandis que les hommes d'action condamnent la démocratie au nom de la vie et de ses exigences immédiates, les philosophes, allant plus au fond, trouvent la raison de son impuissance dans son incapacité à choisir aucune doctrine, dans sa tendance à les tolérer toutes, à favoriser l'épanouissement de toutes, sous le prétexte qu'elles présentent toutes, ne fût-ce que pour une poignée d'individus, une part de légitimité. Une action énergique et continue, disent-ils, n'est possible que si elle est commandée par une forte croyance, fermement persuadée de sa vérité et de sa seule vérité, et par conséquent intransigeante, intolérante pour tout ce qui n'est pas elle, non énervée et afTailtlie par l'indulgence critique. La démocratie, expression politique du relativisme contemporain, meurt de ne pas vouloir adopter et imposer
une doctrine unique, métaphysique ou politique, qui seule pourrait la sauver. Elle dissout la société dans Tanarchie politique comme le relativisme absolu , expression philosophique de la démocratie extrême, dissout l'âme moderne dans l'anarchie intellectuelle et morale...
Certes, tout n'est pas à dédaigner dans ce réquisitoire. Il faut même, si l'on veut se faire de la démocratie une idée qui ne soit pas folle, en marquer soigneusement les parties exactes. Elles sont nombreuses, mais elles ne vont pas assez loin dans l'analyse des faits. Bien comprises, elles ne paraissent pas contradictoires avec une démocratie sainement entendue.
Et d'abord il ne faut pas méconnaître que le mécanisme démocratique ne suffit pas à tout, et qu'il n'est jamais pleinement satisfaisant quant à ses résultats. Qu'il s'agisse de la direction d'une industrie, d'une maison de commerce, d'une administration ou d'une œuvre quelconque, de la vie économique ou de la vie politique , on ne peut remplacer complètement la décision personnelle par la délibération, l'intuition par le raisonnement, la politique par le droit. On ne peut éliminer complètement l'arbitraire. C'est pourquoi notre principe traditionnel est sage, qui veut que la délibération soit le fait de plusieurs, et l'action le fait d'un seul.
C'est pour ces raisons qu'il est impossible d'appliquer à la lettre des institutions pourtant essentiellement démocratiques, comme le mandat impératif, le référendum et parfois les congrès. Ces institutions, notamment le mandat impératif, supposent qu'entre le moment où les associations primaires expriment leur volonté à la majorité, et celui où leurs délégués doivent la traduire par le vote ou par l'action, les circonstances n'ont pas changé. Entre ces deux moments la vie est censée se figer, tomber en sommeil ; il ne se passe rien, il ne doit rien se passer. Or la vie n'a pas cet automatisme; elle est un mouvement incessant, les circonstances passent et se transforment. On ne peut les prévoir toutes, et par conséquent le seul moyen de respecter la vie est de laisser au mandataire un certain pouvoir d'appréciation, sans le lier par un texte brutal. Des militants ouvriers, des hommes politiques même socialistes, des théoriciens n'ont pas craint de l'affirmera
Et la raison en est simple, et toujours la même dans tous les cas. La vie est action, c'est-à-dire qu'elle est une concurrence, une lutte. Elle exige donc à chaque instant la concentration et la subordination des efiforts, la décision soudaine, intuitive, incontrôlée, qui peut amener la catastrophe comme elle peut déterminer le
1. Voir parliculit'rement des références sur ce point dans notre étude de la Revue de métaphysique, mai l'JIO, p. 366.
succès, la confiance accordée aux chefs compétents et responsables par la foule incompétente. Il n'y a pas de différence à ce point de vue entre les sociétés de type militaire et les sociétés de type industriel dont parle Spencer; toutes, tant qu'elles veulent vivre, sont de type militaire. La concurrence est un combat. Une démocratie pure suppose l'impossibilité de l'état de guerre, et de toute vie, de toute action, de toute crise; elle serait la cité de Marianne au bois dormant. Les constituants de Tan II furent sages de la remettre à la paix perpétuelle.
Tout cela est vrai. Une démocratie pure est aussi impossible qu'une pure théocratie, parce qu'enfin nous sommes des hommes et non des entités. A bien prendre Içs choses, il y a toujours crise dans la vie d'une société comme dans celle d'un individu, et c'est pour cela qu'à côté des assemblées de contrôle il faut toujours un chef et une élite dirigeante. Toute démocratie est une aristocratie. 11 est vain d'aller contre la nature des choses, et il faut souhaiter une démocratie assez intelligente pour le comprendre.
Mais la question n'est pas là. // s'agit de savoir à qui appartient le dernier mot. 11 paraît incontestable que c'est au peuple, et, remarquons-le, non pas à la foule roulante et protéiforme, qui ne sait que pousser des hurlements ou dos acclamations, au troupeau, mais à la démocratie filtrée, organisée en asso-
cialions fédérées, assez fortes pour faire sortir Tindividu de son individualisme stérile, assez faibles pour ne pas le submerger dans une vague de passion collective, bref présentant toutes les garanties d'un contrôle positif. Un examen attentif des faits permettrait de s'en assurer.
Et certes, arrivés à ce point, on peut discuter indéfiniment la question de savoir si ce sont les assemblées qui imposent leur volonté aux gouvernants ou les gouvernants qui suggestionnent les assemblées, comme on discutera sans doute avant peu la question de savoir si ce sont les mutations qui engendrent les évolutions ou les évolutions les mutations, comme on discutera éternellement la question du premier œuf et de la première poule. Le probable, répétons-le, est qu'il y a action et réaction réciproque, mais que le dernier mot revient toujours à l'opinion. Nous y insisterons bientôt.
Cette évolution démocratique n'est pas sans soulever de graves problèmes. C'est un grave problème politique et moral qui se pose au représentant que celui de concilier le sentiment de sa dignité propre, de son autonomie, du respect de sa pensée avec le devoir d'obéir aux indications venues d'en bas; mais le représentant dans une démocratie pourra de moins en moins y échapper, et se dispenser de le trancher dans le sens démocratique. H lui faudra de plus en plus
pour convaincre ses mandataires, déployer toutes ses puissances de persuasion, et envisager Talternative de se soumettre ou de se démettre.
Et c'est un grave problème aussi que de concilier l'exercice de l'arbitraire, parfois indispensable aux heures de crise, avec le respect nécessaire de la légalité, base de toute la vie normale ; c'est un grave problème que de délimiter, dans toute vie un peu active, ce qui est « crise » et ce qui'est « normal », ce qui est fortuit et ce qui est constant, prévisible ou imprévisible, ce qui est poursuite d'un droit nouveau ou conservation d'un droit acquis. En un sens, nous l'avons dit, il y a toujours crise; on sent bien cependant qu'un pays ne peut pas toujours vivre sous la menace de la révolution sociale ou de la guerre étrangère, pas plus qu'un commerçant ne peut vivre constamment sous la menace de la faillite. Et sans doute l'équilibre n'est pas facile; on peut tomber ou dans l'excès d'une conservation momifiée, ou dans l'excès d'un h mobilisme » qui balaie toute certitude rationnelle.
Mais si difficiles que soient ces problèmes, si impossible qu'il soit de les trancher d'une façon « scientifique » et objective, on ne peut les éluder; ils ne comportent qu'une solution d'opportunité et d'arbitraire, mais on pourra de moins en moins éviter de les résoudre dans un sens démocratique. Il est parfois
nécessaire — encore une fois — de donner pleins pouvoirs aux fonctionnaires, et à quelque ordre et à quelque rang qu'ils appartiennent, chargés d'un service de direction: il faut prévoir le quid en temps de crise. Mais dans l'existence normale d'une société démocratique, avant et après la crise, il faut laisser libre cours à la collaboration et au contrôle, à l'initiative venant d'en bas comme à celle venant d'en haut. « Aujourd'hui comme il y a deux mille ans, dit encore Anatole France — et peut-être a-t-on le droit d'ajouter : aujourd'hui un peu plus qu'il y a deux mille ans — pour discerner l'avenir il faut regarder, non pas aux entreprises des puissants de la terre, mais aux mouvements confus des masses laborieuses. » Il dépend de réformes économiques, et d'un grand travail d'éducation, que ces mouvements confus s'ordonnent et deviennent, dans la mesure du possible, des volontés claires.
Il en est de même de la représentation proportionnelle. Elle est exigée par le principe même de la démocratie, et par la conception qu'au xx*" siècle, dans nos sociétés occidentales, nous nous faisons de la justice. Elle sera si les démocrates la veulent avec persévérance. Mais elle ne doit évidemment pas avoir pour effet de suspendre la vie politique dans une société qui l'adopterait. Les partisans de la R. P. savent que la vie n'est pas une perpétuelle discussion;
ils connaissent les exigences de l'action, et ils ont soin de proclamer que la part légitime accordée aux minorités ne peut avoir lieu que pour la représentation, et non pour le gouvernement. « On ne va pas faire un Conseil des ministres, a dit M. Buisson, où des membres représentent la minorité, et même tel membre telle minorité, tel membre telle autre : ce serait folie ^ 1 >> Tout ce système de contrepoids, d'institutions se faisant équilibre, que nous pouvons voir im peu partout se dresser, ne doit pas avoir pour effet de paralyser la vie nationale, mais au contraire de l'accélérer, en forçant les partis à s'organiser, en décuplant par conséquent leur élan de propagande — et aussi, longtemps encore, leur force de corruption. En présence d'adversaires bien organisés et fournissant leur maximum d'efforts, la majorité a vraiment chance d'approximer le plus qu'il est possible la volonté générale.
Mais celle loi nécessaire de la majorité doit avoir cependant un correctif. S'il est vrai que Faction doit être une, que la balance doit pencher d'un côté, la logique de l'individualisme démocratique exige, au moins en tant qu'il s'agit d''opinions, que la victoire ne soit pas brulale, qu'elle ne soit pas une compression absolue des tendances auxquelles on accordait tout à l'heure une part de légitimité. En fait, il n'y a pas une
1. Libres Entretiens de l'Union pour la Vérité, 1909-1'JlO, porlanl sur la lîéforme électorale, p. 16.
parfaite homogénéité même au sein du Conseil des ministres. La démocratie exclut donc en principe le despotisme. Pour obéir aux lois de la vie, elle gouverne avec les plus forts, mais elle n'oublie pas le droit des plus faibles et elle se doit à elle-même de leur laisser, dans la mesure de sa sécurité, le champ libre.
Les mêmes règles doivent guider un gouvernement en ce qui concerne la liberté d'opinion. Elle aussi est réclamée impérieusement par le principe démocra^ tique; il pe s'ensuit pas qu'aucune répression d'aucun genre soit possible dans une société démocratique. Quel qu il soit, un gouvernement se trouve en présence d'états définis de la conscience collective, de croyances jugées vitales par une société à un certain moment de son évolution. Toute la tâche de l'homme d'État est de concilier cette base indispensable de la vie sociale avec les réformes qu'une conception plus haute de cette vie lui fait concevoir comme désirables. Il doit perpétuellement concilier la tradition et le changement, ou, comme disait Comte, l'ordre et le progrès. Mais quel que soit son désir de progrès, il doit maintenir intact un certain patrimoine moral. Il est des opinions que la conscience collective d'une société ne parait pas disposée à assimiler, qu'elle ne saurait assimiler sans se dissoudre elle-même, et ces opinions les organes de cette conscience collective en traquent énergiquement les sectnteurs.
LE PROCÈS r>E LA DÉMOCRATIE. 18
Mais si la répression esl pratiquement légitime, dans les limites du salut public, qui dira où sont ces limites? On leurafait englober successivementrunité religieuse, puis l'unité politique, et ce conformisme est aujourd'hui résolu en diversités parfaitement libres, au moins en principe. On les resserre à l'heure actuelle autour de l'unité civique, de l'idée de patrie, et cette restriction serait très légitime s'il était toujours parfaitement clair que c'est l'idée seule de patrie qui est ainsi défendue par les lois. Mais on sait trop que chacun voit la patrie à travers le prisme de ses préjugés et de ses intérêts. Il faut donc avouer que la répression des délits d'opinion ne présente que rarement à l'état pur le caractère de protection désintéressée de la conscience collective; elle porte bien plus souvent le sceau de l'action violente d'une classe qui se défend ou qui se venge.
Le terrain est beaucoup plus sûr si, au lieu d'une impossible unité politique, on cherche à réaliser une unité morale fondée sur le respect des plus élémentaires vérités sociologiques dégagées par l'expérience des siècles, et supérieures, parce qu'elles les régissent également, aux castes et aux classes; encore sont-elles souvent arbitrairement interprétées. Sachons envisager, en les appelant par leur nom, les répressions parfois nécessaires, mais il est clair que philosophiquement, et pour ainsi dire intemporellement, la liberté absolue]des opinions s'impose.
— Scepticisme, répétera-t-on, le mot est plus que jamais exact. Car vous n'avez pas répondu à la dernière et à la plus grave des critiques faites par les philosophes à la démocratie. Vous reconnaissez la nécessité de l'action, de la discipline, de la répression, mais on ne voit toujours pas quelle doctrine justilie ces exlusions ou ces répressions; on ne voit que des réactions empiriques ou utilitaires, rien qui donnerait à l'action l'unité, la continuité, la solidarité et la majesté d'une politique immuablement assurée de sa vérité.
— Certes, c'est une grande force de pouvoir s'appuyer, dans l'action politique et sociale, sur une certitude qui participerait de l'objectivité de la certitude scientifique. Même après la part de croyance, de contingence ou de commodité qu'on a pu trouver jusque dans la science, elle reste le type de la vérité relative, mais certaine, qui rallie tous les esprits. Si donc on pouvait parler, comme Comte et M. iMaurras, d'une « science politique », ou comme Proudhon d'un « droit pur », d'une « justice », d'un socialisme scientifique qui s'opposerait à la politique, ou encore d'une « raison » purement intellectuelle et universelle qui s'opposerait aux sensibilités diverses; si de quelque façon on pouvait atteindre, en matière d'action sociale, à l'objectivité scientifique, ah! sans doute on en retirerait une grande assurance, une grande sécurité et
un grand calme. Est-ce notre faute si cette « vérité » ne nous a pas paru résister à l'analyse?
Il faut bien l'avouer, nous ne savons pas, dans les choses politiques ou morales, ce qu'est la vérité; si l'on exige en ces matières une vérité intellectuelle et dogmatique, il faut reconnaître que l'accusation de scepticisme est justifiée. Mais nous sentons bien qu'au fond elle ne Test pas. Car, encore qu'elle nous soit personnelle, ou plutôt qu'elle ne nous soit commune qu'avec les êtres de même sensibilité, de même raison passionnée que nous, nous croyons profondément à une hiérarchie des valeurs morales, et si nous n'avons que des croyances morales et sociales, ces croyances peuvent être assez fortes pour illuminer et ordonner toute une vie. Ce qui remplace la vérité, dans les choses morales et sociales, jî'est Vidéal, un idéal qui sort des faits et vise ardemment à les transformer, et qui, d'abord personnel, peut s'étendre par la persuasion à des milliers et des milliers d'individus.
Soyons sans inquiétude au sujet de la soi-disant stagnation de la vie dans une démocratie. Les intérêts s'y combattront toujours âpremenl, aussi âprement que sous tout autre régime et même davantage, si la démocratie se borne à détruire sans vouloir édifier. Mais précisément pour les contenir, pour les régler, pour les enfermer dans de justes limites par des institutions, pour leur donner une nouvelle norme plus
conforme à ce que nous croyons être la raison du moment, il faut être animé d'un haut idéal social, vouloir passionnément ce que nous croyons être la justice, dans la limite où elle est compatible avec l'état présent et la possibilité de transformation de la société. Il y a là un domaine immense où peuvent s'exercer sans trêve les activités concordantes des dirigeants et surtout des dirigés eux-mêmes, sans crainte de voir jamais le terrain leur manquer. Mais il faut évidemment, pour que cette action prudente et vigoureuse soit possible, qu'une ardente volonté du mieux, à la fois sage et hardie, positive et utopique anime les uns et les autres. Cela sera-t-il? C'est le secret de l'avenir, mais il ne paraît pas lié à une conception purement intellectualiste et dogmatique de la vérité.
S'il fallait trouver un mot pour désigner le système philosophique auquel nous paraîtaboutir la démocratie, nous dirions volontiers, sans craindre les critiquée, que c'est un polythéisme ou un panthéisme. Panthéisme politique, qui a sa source profonde dans un polythéisme ou un panthéisme philosophique. Toute fonrljon, étant susceptible de s'achever en culture, apparaît comme noble, comme colorée d'un reflet d'infini, comme divine. Il n'y a plus rien de fatalement mesquin ni de vil, rien (|ui ne puisse être transfiguré par un r;iy<>n d'Iiiimiinismo finissant, à force
de loisir et de culture, par illuminer la tâche obscure et bornée. Le plus humble en apparence des fonctionnaires sociaux peut se dire, comme la goutte d'eau que fait parler Jean Lahor,
...Tout le ciel se mire en moi, l'alome infime!
Et ce polythéisme ou ce panthéisme, s'il est exclusif de toute hiérarchie des fonctions, n'exclut ni leur diversité, ni leur spécialisation, ni même leur hiérarchie intérieure, tempérée par les réserves que nous avons faites; il na rien d'un syncrétisme nébuleux. C'est aussi un relativisme, le refus absolu de faire entrer dans le système juridique de la nation les croyances supra-sensibles qui pourraient diviser les citoyens et ne doivent être laissées qu'à l'intimité des consciences, le refus relatif d'étouffer tout à fait les croyances même sociales, à condition qu'elles ne portent pas une atteinte trop profonde aux croyances jugées vitales et constituant pour le plus grand nombre la conscience collective du moment. C'est la discipline compréhensive du scrutin proportionnel succédant à l'orgueil d'une caste ou au péan bestial d'une majorité ivre de sa victoire et ne concevant pas un doute, n'admettant pas un partage sur la vérité de son principe. Sans doute, il y a un danger : le danger que le scepticisme métaphysique n'atteigne jusqu'aux croyances sociales indispensables à la vie d'une société et à l'action d'une
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majorité : nous ne nions pas le danger rationaliste. Mais nous croyons aussi qu'il comporte une hygiène. Il est en tout cas inévitable. La démocratie est le régime du relativisme social avec tous ses risques.
Et sans doute il ne suffit pas de ces considérants philosophiques pour amender les mécanismes brutaux qui dans notre démocratie actuelle écrasent encore les minorités. Il est beaucoup plus sûr pour les minorités de s'organiser, de se coordonner et de se faire respecter en faisant sentir leur force relative. Mais dans cette étude philosophique on nous permettra de nous en tenir aux principes; ce sont toujours eux qui finissent par se formuler plus ou moins clairement dans l'intelligence des hommes et qui, en se teintant de passion et de volonté, apparaissent comme les guides de l'action.