CHAPITRE VII
Reste raccusation d'individualisme. C'est d'elle que s'inspirent toutes les autres, c'est le grand fleuve malfaisant qui alimente tous les ruisselets vénéneux. Il paraît fortifié encore par les considérations précédentes. En voulant défendre la démocratie contre l'accusation de despotisme, dira-t-on, vous accentuez davantage son vice principal, cet individualisme qui brise toute continuité, toute vie collective, et résoud l'État en atomes. Ni dans la réalité ni dans l'idéal cette explication n'est satisfaisante. Car nous voyons qu'en fait l'État démocratique est despotique, plus qu'aucun de ceux qui l'ont précédé, et cela tient à ce qu'il est la seule institution qui puisse s'opposer à la poussière d'individus impuissants. Et, d'autre part, s'il se guérissait de ce despotisme, s"il devenait véritablement libre, tolérant, par le triomphe de l'individualisme philosophique, ce serait pour devenir stagnant, inerte, pour éteindre à tout jamais ce qui reste en nousde scnssocial...
DE l'individualisme 281
Nous avons répondu à ce dernier grief; mais avant de discuter le reproche d'individualisme, commençons par remarquer ce qu'il y a de contradictoire dans l'argumentation des anti-démocrates. D'une part on accuse la démocratie d'être le règne des foules, et par suite de l'instinct pur, de l'appétit et de la brutalité; on fait appel aux disciplines de la raison qui ne peuvent être pratiquées que par une élite, par des individus soustraits aux impulsions barbares. Et, d'autre part, dès qu'on entrevoit la possibilité de procurer au plus grand nombre, par un peu plus d'aisance, de loisir, et une éducation appropriée, quelques-unes de ces conditions qui rendraient efficaces les disciplines de la raison, on crie à l'individualisme, à l'atomisme, à l'intellectualisme abstrait! On déclame contre l'incompétence et la rudesse des masses; mais dès qu'on veut faire pénétrer dans cette barbarie quelque rayon d'humanisme, on invective le rationalisme stérile, on vante les beautés de la vie collective ! Il faudrait cependant s'entendre, et ne pas accabler la démocratie sous des salves de feux croisés qui ne lui font pas grand . mal, puisqu'ils passent au-dessus d'elle.
Pour nous, notre position est nette. Nous croyons et nous pourrions montrer que la démocratie, par ses réformes économiques et sociales, par le développement de l'aisance et du loisir, par la diffusion de l'instruction, par ce qu'on peut appeler le mouvement
général de la civilisalion contemporaine, mène à l'individualisme. 11 faut examiner si cet individualisme est vraiment destructeur de toute vie collective.
C'est, on le sait, la thèse de Comte et aussi celle de Proudhon. L'auteur de la Solution du Problème social oppose à la consultation discontinue des individus la voix unanime de cette formidable unité indivisible qu'il appelle le Peuple. Ses vues ont été reprises par les philosophes syndicalistes d'aujourd'hui, notamment par M. Berth. Elles sont en harmonie avec les philosophies actuelles qui subordonnent la raison à l'action, et jusqu'à un certain point avec les postulats de l'école sociologique, qui découvre dans chaque société une vie collective, une conscience collective exerçant une irrésistible pression sur les individus qui composent ces sociétés. Sans nous inscrire en faux contre ces philosophies, posons quelques précisions utiles.
Que veut-on dire lorsqu'on parle d'une vie collective, d'une conscience collective? Nous ne voulons pas reprendre ici la fameuse discussion entre les partisans de r « interpsychologie » et ceux de la sociologie, entre Tarde et M. Durkheim. Contentons-nous de remarquer que les défenseurs les plus convaincus de la sociologie n'ont jamais nié que c'est en eux-mêmes que les individus, membres du corps social, doivent prendre conscience de la vie collective; cela explique qu'un individualisme politique et moral parfois très
net coexiste, chez M. Bougie ou chez M. Durkheim, avec raffirmation d'une réalité sociologique indépendante de la réalité psychologique.
Nous n'en demandons pas davantage. La question est de savoir si tous les phénomènes de la vie collective, par cela même qu'ils se produisent dans des consciences individuelles, ne seront pas amenés à se plier aux conditions de la vie individuelle, qui voudra réfléchir la vie collective. Sans doute nous entendons bien que la conscience individuelle est elle-même déterminée en partie, et même puissamment façonnée, par la pression des sociétés; maisTindividu ne peut-il réagir contre cette pression, prendre ses précautions vis-à-vis d'elle, la faire comparaître, grâce à la complicité provocatrice des institutions, devant sa raison? En d'autres termes n'apparait-il pas comme vraisemblable que toutes les manifestations de l'instinct grégaire ou de l'élan vital viendront t('>t ou tard s'emprisonner dans la toile d'araignée de la réflexion solitaire, où elles risqueront de rester captives ou d'où elles s'échapperont au contraire pour une nouvelle carrière? La halte du raisonnement individualiste et froid est une halle nécessaire même dans la poursuite de la vie collective; pour parler un langage nietzschéen, lesprit apollinien épure et stimule l'esprit dionysien — quand il ne le tarit pas'.
I. Cela pourrait ronduirc à demander s'il ne faudrait pas, dans réchellc des sciences, placer la psychologie de l'individu
Nous louchons ici, on le sent, aux plus hautes questions de la philosophie, à celles sur lesquelles a principalement porté la méditation d'un Nietzsche : le duel entre la vie et la culture, entre l'instinct et la connaissance, entre la société et la solitude. Nous ne voulons pas reprendre ce que nous en avons dit ailleurs'. Contentons-nous de remarquer qu'il y a dans la philosophie syndicaliste, qui semble vouloir éviter l'étape de la solitude et de la réflexion, — chose d'autant plus étrange que toute cette doctrine est l'œuvre de solitaires et de dialecticiens, — une sorte de peur de la vie et comme un aveu d'impuissance.
Oui, cette comparution de l'instinct primitif et de l'élan collectif devant le tribunal secret de la raison critique peut être fatal à l'instinct et à la vie; Socrate peut l'emporter sur Eschyle, Apollon sur Dionysos, la froide réflexion peut décolorer et dissoudre le mythe et la tradition. Mais il est vain de gémir, on ne peut éviter celte étape. Tout le courant de la vie moderne nous y porte, et plus que tout peut-être le développement prodigieux des voies de communication et la substitution croissante, à laquelle n'échappe même pas l'agriculture, du régime des valeurs à l'ancien régime de
après la psychologie collective ou la sociologie, el non avant comme on le fait d'ordinaire. Nous ne faisons que poser la question.