‹ Le procès de la démocratieChapitre 24 sur 49 · Voir notre élude sur la l'hilusophic si/ndicalisie · texte numérisé non relu

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propriété immobilière '. Toulcs les améliorations que TefTort du prolétariat arrache à une société hostile ont pour résultat le plus certain de décomposer d'abord la foule en individus, et d'inviter chaque individu à entrer dans l'isoloir de sa réflexion personnelle. Il faudrait, pour prévenir ce résultat, arrêter le mouvement ascensionnel de ce qu'on appelle la civilisation moderne : qui osera se flatter de pouvoir le faire?

Et cela est-il si méprisable? On dit : le suffrage secret, c'est le triomphe de l'égoïsme, de la peur, l'appel à toutes les vilenies qui n'osent se formuler au grand jour. — Oui, cela est vrai pour de pauvres caractères; mais cela est aussi pour eux, le plus souvent, un moyen de libération à l'égard de puissances qui les tiennent asservis. Il vaudrait mieux, sans doute, que tous les scrutins soient publics, et ils doivent l'être toutes les fois qu'il s'agit de prendre de grandes responsabilités. Mais on sait assez ce qu'il en coûte à certains salariés, à certains subordonnés, à certains vaincus, de vouloir agir en hommes libres. Tel qu'il est le suffrage universel offre néanmoins à chacun une occasion de rentrer en soi-même, de réfléchir, de se prononcer suivant sa conscience, si on a pu s'ofl'rir le luxe d'en avoir une. Le suffrage universel indivi-

1. Voir sur ce point les travaux de M. Emmanuel Lévy, et en particulier sa brochure, Cnpilnl et Travail, édition populaire de son étude déjà citée, Le droit repose sur des croi/ances.

duel et secret est dans son essence un appel permanent à la dignité, à la raison, à la responsabilité, adressé par le législateur à chacun des membres du peuple souverain; si cet appel n'est pas encore entendu, si le fonctionnement du suffrage universel n'est encore à l'heure actuelle que la mêlée des appétits, des intérêts et des passions, il n'en faut pas hâtivement conclure qu'il ne pourra pas s'épurer.

N'oublions pas que nous ne sommes encore qu'à l'aurore de la république universelle, et qu'avant que le soleil rayonne, — s'il rayonne jamais, — bien des éclipses peuvent se produire. En tout cas le suffrage universel, avec tous les perfectionnements qu'il est susceptible de recevoir, est l'instrument le plus satisfaisant — ou, si l'on préfère, le moins mauvais — que l'on puisse mettre entre les mains d'une nation qui veut se gouverner par elle-même. x\vec lui nous touchons le sol, nous ne pouvons rien rêver de plus propre à mettre le peuple en présence de ses intérêts et de son idéal. Si la démocratie brise l'instrument ou ne sait pas s'en servir, elle ne devra s'en prendre qu'à elle; nul sauveur ne lui apportera un remède qu'elle aura refusé de trouver en elle.

Est-ce à dire que le suffrage rompe irrémédiablement la vie collective? Il faudrait, pour l'affirmer, que cette vie collective fût bien faible; si elle est puissante, elle franchit victorieusement le barrage de la réflexion.

Un cordon d'agents arrête quelques manifestants; il n'empêche pas une foule de se livrer à une démonstration véhémente. L'intelligence ne dissout pas nécessairement tous les instincts et toutes les passions; elle les examine, dissout effectivement ceux qui ne résistent pas à la critique, mais fortifie les autres, en les nourrissant de nouvelles raisons et en leur donnant dans la suite une marche plus assurée.

On confond trop rétlexion critique avec égoïsme pur et simple ou dilettantisme stérile. Il est très vrai qu'à la hn du xix'= siècle, sous l'influence de Darwin et de Renan, la réflexion personnelle est apparue dans certains milieux littéraires comme un souffle délétère qui flétrit l'une après l'autre toutes les raisons de vivre et laisse la place libre pour le triomphe des appétits. Mais c'étaient là, comme l'anarchisme qui était en même temps à la mode, les imaginations malsaines de milieux aristocratiques, profondément gâtés par la vie mondaine et l'abus de certaines pauvretés d'esprit qui se prenaient pour de la réflexion. Les esprits droits sont revenus de ce décadentisme morbide, triste queue du romantisme, beaucoup moins noble que son puissant aine, à qui l'on ne peut refuser de l'allure et de la force.

Sachons nous mettre en garde contre les emballements irréfléchis et les dénigrements trop absolus. Une foule secouée d'un grand frisson collectif est une

force de la nature; elle peut être belle, elle peut avoir toutes les générosités, tous les enthousiasmes, toutes les grandeurs. Mais elle peut aussi donner le spectacle de toutes les bestialités et de toutes les sauvageries, l'histoire n'en offre que trop d'exemples. N'ayons pas le mysticisme du Peuple, s'il faut entendre par là la glorification brute de l'instinct. Ne craignons pas la rupture de cette unité indivisible, si cette rupture signifie la méditation, par chaque conscience individuelle, des problèmes de la vie collective. Il y a là une étape nécessaire, qu'il ne faut pas craindre, qu'il faut souhaiter, pour que la vie collective reprenne ensuite son cours, moins chaotique certes, moins brutal, mais mieux ordonné, plus réfléchi, plus véritablement irrésistible et fort. L'individualisme, ainsi compris, apparaît donc comme une étape nécessaire de la vie collective ellemême.

Il est démode de s'indigner contre l'individualisme, mais on confond sans cesse sous ce nom deux significations qui doivent rester distinctes : la constatation d'un fait et l'exaltation d'une tendance. On fait d'individualisme le synonyme d'anarchisme, et on se donne ainsi la gloire facile de le combattre. A ceux qui font de l'individu une réalité absolue, se suffisant à ellemême, on n'a pas de peine à montrer que l'individu est conditionné et dépendant, et qu'il est, aux points de vue biologique et économique, une abstraction. Il

dépend d'abord, dans la formation de sa personnalité, de sa terre et de ses morts : on sait avec quel éclat M. Maurice Barrés a développé ce thème. Il dépend ensuite, en tant que producteur, de tous les autres producteurs, car, par suite de la division du travail et de l'universalité des échanges, les individus, et même les familles et les nations, sont devenus incapables de se suffire à eux-mêmes. Les temps sont passés de Téconomie familiale et même de l'économie nationale, les temps sont venus de l'économie mondiale. Il y a donc une solidarité économique qui transforme chaque individu ou chaque groupe producteur en cellule différenciée de la société seule réelle.

Mais autre chose est de reconnaître la part de la nature et de la société dans la formation et le rôle économique d'un individu, autre chose est d'accepter telle quelle, passivement, l'œuvre de la nature et de la société. Par delà cette vie économique qui réduit tout être k l'état de parcelle il en est une autre, toute morale, où les groupements partiels, nations, classes, familles, et même les individus, reprennent uno valeur immense, infinie, indivisible, deviennent, comme disait Kant, des fins en soi.

Ace point de vue l' individu n'est plus une abs traction ; il est au contraire une réalité qui résiste à l'analyse, car la famille même, à laquelle s'arrêtent les positivistes comme à l'unité sociale définitive, lu famille

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n'existe en dernière analyse que parla volonté de l'individu. Il faut vouloir fonder et conserver une famille; il faut vouloir, au sens profond du mot, être citoyen d'une patrie, faire effort pour communier avec ses traditions, son idéal, son histoire. En ce sens, la pensée de Renan prend toute sa valeur. « L'existence d'une nation est un plébiscite de tous les jours, comme l'existence de l'individu est une affirmation perpétuelle de vie. » On n'a jamais affirmé plus fortement qu'on ne peut rien construire ni faire durer sans faire appel en dernière analyse à l'individu. Et M. Barrés, au temps où il dirigeait la Cocarde, n'hésitait pas à avouer que l'individualisme était toujours sa « formule »,

D'où vient donc que les traditionalistes orthodoxes, qu'inquiètent parfois les hérésies de M. Barrés, partent si vivement en guerre contre l'individualisme? C'est qu'ils s'en forment l'idée la plus singulière. On se souvient de l'étrange définition qu'en donne M. Maurras. Il suppose que l'individualisme rompt nécessairement toute attache avec le passé, et fait de l'individu une table rase. On se demande où le théoricien positiviste prend le droit d'enfermer l'individualisme dans une définition aussi arbitraire. L'individualisme, c'est simplement l'examen, par la conscience réfiéchie de chaque individu, des principes et des conditions sur lesquels cet individu veut asseoir sa vie morale. Tout homme qui réfléchit, qui veut se faire

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un jugement personnel, est donc nécessairement un individualiste, et les positivistes, du moment qu'ils ne veulent pas de la croyance aveugle, sont, eux aussi, des individualistes.

Pourquoi cet examen ferait-il table rase et recréerait-il le monde chaque jour? Parmi les traditions, les mœurs, les lois, les institutions, les coutumes que la conscience réfléchie en vient à examiner, il en est quelle peut trouver parfaitement légitimes, devant lesquelles par conséquent elle peut avec joie sincliner; il en est d'autres, au contraire, qu'elle est amenée à trouver illégitimes et à rejeter. Et ce processus est bienfaisant. Il est très beau de célébrer la grandeur de la continuité aristocratique, de nous montrer la longue chaîne de ces générations toutes soumises aux mêmes mœurs et aux mêmes croyances; mais c'est ne pas voir que cette continuité grandiose a pour rançon Timmobililé forcée, l'obéissance éternelle des fils à la volonté des ancêtres. C'est ne pas tenir compte des besoins, légitimes eux aussi, des jeunes générations, des faits nouveaux imprévisibles qui constituent la trame de la vie et créent d'autres conditions sentimentales.

Par la réflexion, il y a toujours de quelque façon une rupture nécessaire avec le passé inconscient, puis on renoue volontairement le lien si on l'approuve et si on l'aime. Cela n'est pas particulier, aux « individualistes». Les traditionalistes, si épris de raison, ne font pas

autre chose, quand ils acceptent et choisissent certaines de ces traditions, de ces institutions, de ces lois : les « bonnes » traditions, les « bonnes » institutions, les « bonnes » lois, et quand ils en rejettent d'autres : les « mauvaises ». Pourquoi dénient ils à leurs adversaires le droit de procéder avec la même sagesse et leur attribuent-ils en partage une rage de destruction aveugle et stérile? Et individualisme ne veut pas dire universelle compétence; l'homme qui réfléchit reconnaît parfaitement que dans certaines matières il ne voit point clair; mais encore revendique- t-il le droit de choisir ses maîtres et ses principes et d'expliquer les raisons de ce choix.

En réalité donc, individualisme ne veut pas dire autre chose que réflexion, car toute réflexion est nécessairement individuelle. L'individualisme, c'est la conscience réfléchie de l'individu réclamant le droit d'accepter ou de repousser, de choisir et d'expliquer, d'adorer et de brûler, de ne reconnaître pour bon dans l'ordre moral — car dans l'ordre intellectuel, malgré les subtilités de M. Poincaré, tout le monde, et M. Poincaré tout le premier, s'accorde à trouver la science vraie — que ce qui lui paraît, après un examen approfondi, accompli dans les conditions où veut se placer une conscience « qui compte », conforme à l'idéal qu'il a jugé, dans la plus haute sincérité de sa conscience, le meilleur.

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Ces choses paraissent si simples, si élémentaires qu'on a quelque honte à insister, surtout quand on songe aux qualités d'esprit des théoriciens ou des hommes d'action dont nous discutons ici les théories. Ils semblent prendre à tâche d'être le contraire de ce qu'ils veulent paraître. Ils sont, disent-ils, les champions de l'intelligence pure, de la raison classique et de l'esprit français. Mais si l'outrance de la sensibilité et de l'imagination, la truculence du lyrisme, l'àpreté caricaturale de la satire caractérisent le « romantisme », le « germanisme », le « panthéisme » , il n'y a pas de pires romantiques que ces classiques, de pires Germains que ces Français, de pires panthéistes que ces catholiques ou ces athées. De même, on trouverait difficilement des individualistes plus décidés, plus têtus, plus irréductibles, plus « protestants » que ces contempteurs de l'individualisme et ces ennemis du protestantisme.

Ils sont, disent -ils encore, des défenseurs de l'ordre ; mais si des officiers catholiques refusent d'obéir à des autorités civiles qui veulent assurer l'ordre, ils font l'apologie de ces officiers; et ces ennemis du subjectivisme s'appuient alors sur cette notion magnifique, mais éminemment variable suivant les milieux et les individus : l'honneur. Ils chérissent et proclament nécessaire le respect des institutions; mais si ces institutions sont républicaines ou démocra-

tiques, ou seulement si elles ne servent pas leurs desseins, ils mènent contre elles des campagnes d'une violence inouïe. Ils parlent en beaux termes des afnitiés françaises, de la fraternité française, de la concorde française, de la discipline nécessaire; mais si Ton conçoit autrement queux les conditions de possibilité de ces amitiés, de cette fraternité, de cette concorde, de celte discipline, on est accueilli par un très aristocratique et très atUque déchaînement d'injures. Il est curieux de constater à quel point l'intelligence de ces dogmatiques, qui doit suivant eux se soumettre et obéir, refuse de se soumettre et d'obéir quand leurs intérêts sont menacés ou quand leurs passions sont échauffées. Même ils n'ont pas hésité à aller, dans des circonstances graves, et, disons-le, honorables pour leur groupement, jusqu'à l'indiscipline formelle, qu'ils n'ont pas été embarrassés pour justifier. Alors?

On sait ce que répondent les nationalistes. A les entendre ils ne cèdent rien au sentimenl, ils ont pris au contraire toutes leurs garanties pour étouffer leur sens particulier. Leurs pensées individuelles et leur action sociale sont nécessitées par le respect de la science d'abord , des autorités légitimes ensuite. L'ordre est assuré politiquement par la soumission au droit historique du roi; économiquement par la soumission aux privilèges des classes possédantes; religieusement par la soumission à l'autorité suprême

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du Souverain Pontife, qui garde TÉglise de la dispersion protestante; philosophiquement enfin par la soumission à la raison éternelle, qui permet de distinguer entre les traditions bienfaisantes et les traditions mortelles pour une nation. — Beau monument, répétons-le, mais qu'en reste-l-il à l'analyse? La science véritable n'autorise pas les interprétations politiques, morales ou religieuses qu'on veut en tirer, soit d'un côté, soit de l'autre. La « raison » traditionaliste n'est qu'une adhésion à la tradition grécoromaine, détachée de son support et identifiée à la raison humaine universelle, à l'exclusion de toutes les autres sources de culture qui sont qualifiées de « barbarie » : parti pris infiniment acceptable certes, et que nous faisons nôtre tout le premier, mais qui n'a rien de fatal, rien d'absolument objectif, comme s'en flattent ses partisans, qui reste pour tout dire individuel.

Quant à l'ordre social, il ne peut être assuré que si les volontés individuelles acceptent de s'incliner devant des autorités sociales qu'elles reconnaissent comme telles : chef d'industrie, roi ou dictateur. Souverain Pontife. La contrainte même n'est un fait que parce que des hommes acceptent d'être les instruments de cette contrainte, quels que soient les mobiles de cette acceptation, .\dmetlre des droits historiques, cela signifie que la conscience des gouvernés accepte ces

droits historiques, qu'elle les trouve légitimes, nécessaires, bienfaisants. Ces droits n'existent pas comme des entités transcendantes et indépendantes du jugement; ils ne sont que des croyances, et le jour où les individus ne reconnaissent plus ces croyances, il n'y a plus de droits d'aucune sorte qui tiennent. Ainsi la soumission du sujet à l'autorité royale, comme la soumission du croyant au magistère infaillible de l'Église, repose en dernière analyse sur une acceptation individuelle, sur l'individualisme.

Il en serait de même de la soumission à la dictature positiviste, et au pouvoir spirituel qui l'inspirerait, au cas bien improbaljle où la politique d'Auguste Comte deviendrait une réalité. Par quoi, en effet, sont contenus le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, dans la conception positiviste? Par l'opinion publique, qui s'organise en « clubs » et qui dispose de sanctions énergiques : la réprobation, le boycottage, la grève générale. C'est reconnaître qu'en fin de compte la sanction suprême reste au peuple.

On le voit donc, à ce point de vue, la distinction entre u monarchies », « dictatures » ou « républiques » est une distinction toute formelle, qui ne résiste pas à une analyse serrée. Quel que soit le souverain nominal , comme le reconnaissait déjà David Hume, le souverain réel est toujours le peuple. C'est le peuple qui en dernière analyse reconnaît un

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droit divin ou des droits historiques, qui fait confiance à une famille, à un individu, à des individus. Nulle autorité, si infatuée qu'elle soit delle-mème, ne peut avoir quelque stabilité que si elle sait se faire accepter, et elle ne le peut qu'en se faisant raisonnable, c'est-à-dire qu'en proposant à ceux qu'elle dirige des motifs de se faire comprendre et aimer. Sinon c'est la révolte, ou l'abêtissement sous un joug de fer. Si facile qu'il soit à des habiles de canaliser ou de fausser la volonté du peuple, il faut donc reconnaître qu'elle n'en conserve pas moins, quand elle le veut, la puissance véritable.

Nous sommes arrivés à un point où les oppositions habituelles semblent verbales, factices, purement scolasliques. Il nous semble impossible que les théoriciens traditionalistes, qui se réclament si hautement de la réflexion critique, ne reconnaissent pas l'évidence des considérations précédentes : ils sont donc aussi « individualistes » que nous!

Il faut le dire aussi des théoriciens syndicalistes, et ceux-ci ne le nient pas. Mais ils ne paraissent pas voir la nécessité et le bienfait de cet individualisme. Quand M. Berlh vitupère le parlementarisme ouvrier, quand il s'indigne de voir l'ouvrier « entrer comme un voleur dans la cabine d'isolement », nous lui demandons quelle force réelle, quelle surface, quel sérieux, quelle valeur orgninsatrke et qrosse

d'avenir peut avoir un mouvement qui n'ose pas se regarder lui-même, qui craint de se réfléchir dans les mille miroirs que sont les consciences de ses adeptes? Qui d'ailleurs a donné une expression plus saisissante de l'individualisme démocratique que Proudhon lui-même, quand il chantait lyriquement la puissance de la « monade pensante » qui, n'étant plus « broyée entre les mondes », fait enfin « tourbillonner les mondes » à son « commandement, comme des balles de moelle de sureau* ». Nous n'irions certes pas jusque-là.

Qu'on nous entende bien, il ne faut pas forcer notre pensée. Nous reconnaissons que dans certains cas la contrainte collective est nécessaire. Il ne faut pas confondre les âges, ni la diversité des circonstances. On ne donnera pas à un enfant au berceau l'alimentation d'un adulte, on ne parlera pas à un élève de l'école primaire comme à un étudiant; il serait insensé de faire naître le doute et la réflexion critique avant d'avoir fortifié le corps et l'âme par l'enseignement des certitudes et le pli d'habitudes sérieuses. Semblablement il serait imprudent de vouloir limiter l'élan d'une grève par le respect strict de la liberté du travail. Les grévistes ne le permettent pas, sentant que la réussite de leur mouvement est allachée à son

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