I. Théorie de la propriété, p
unanimité, et c'est pour la même raison qu'ils ne laissent pas aux individus isolés le temps de la réflexion ; ils chaufl"ent Tenthousiasme collectif par tous les moyens, car iis veulent vaincre.
Quand M. Clemenceau, à la suite de W'aldeck- Rousseau, répondait à M. Jaurès que le droit dun ouvrier à ne pas travailler était égal à celui de tous les autres à vouloir travailler; quand M. Millerand voulait réglementer la grève par les méthodes du parlementarisme, en déposant son projet d'arbitrage obligatoire, ces législateurs appliquaient prijmaturément au mouvement ouvrier encore dans l'enfance, et par conséquent tout frémissant encore du sentiment collectif avec ce qu'il comporte de contrainte brutale, les froides disciplines de la raison. Ils donnaient à Tenfant la nourriture de l'homme fait. Ils se trompaient d'âge, et les syndicats ouvriers l'ont si bien senti qu'ils ont repoussé ces présents. Mais ils ne se trompaient que d'âge, sur le fond ils avaient raison, et les syndicats ne seront forts que lorsqu'ils le reconnaîtront.
C'est donc, parfois, une tactique opportune que de repousser des tentations, c'est une nécessité de se limiter pour se fortifier. C'en est une aussi que de manifester, de se donner l'illusion de sa force par de longs cortèges , des banderoles éclatantes et des chants généralement peu nuancés; c'en est une que
d'applaudir, de huer, de siffler, de faire du bruit, parfois même de donner la chasse aux « renards » ; comme c'est une obligation pour tout gouvernement de surveiller ces ébats. Mais ces manifestations véhémentes ne sont que l'ombre de la force, et ces nécessités n'ont qu'un temps. Tant qu'ils verront passer la révolution forte en gueule, les capitalistes pourront sourire, sous la proteclion de la police. Ils ne devront vraiment commencer à trembler , et comme Talouetle de la fable, envisager sérieusement la situation, que lorsqu'ils se trouveront en présence de la révolution silencieuse, lucide, compétente, cultivée, bien payée, résolue à faire tout son devoir, mais froidement décidée à exiger son droit. La seule grève efficace sera celle des cœurs qui se refusent, des bras qui se croisent. Nous ne savons pas si ce moment arrivera, nous disons qu'il peut arriver. Il arrive toujours un moment où l'enfant devenu adulte peut tout absorber, où l'esprit éclairé n'a plus peur des libertés, et c'est précisément ce moment que représente la démocratie. C'est ce que le syndicalisme ne veut pas assez voir.
D'ailleurs il ne sied pas d'être trop pessimiste. Il était peut-être imprudent de donner tout d'un coup au peuple le suffrage universel, et des républicains de doctrine, comme Jean Macé, s'en épouvantaient. Osera-t-on dire cependant que, dans l'ensemble,
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depuis soixante ans de suffrage uQÏversel, et malgré des imperfections flagrantes, le peuple en ait fait un si mauvais usage? Qui sait s'il n'en serait pas de même du suffrage universel appliqué à l'usine?
11 nous semble donc que les philosophes syndicalistes ne voient pas assez que la réflexion individuelle est une étape nécessaire de la vie collective. Cependant on peut soutenir que cette conséquence est incluse dans leur doctrine. Nous en appelons de M. Berth à M. Berth lui-même. N'a-t-il pas écrit qu'avant d'arriver hV « universel concret >> — si tant est que cette expression hégélienne ait un sens — il faut d'abord passer par r « universel abstrait », c'est-à-dire par l'étape de la réflexion individuelle? Et pour achever de le convaincre nous nous permettrons de le renvoyer, comme nous l'avons déjà fait ailleurs, à l'un de ses maîtres, à Frédéric Mietzsche en personne. Le philosophe, nous le savons, a été toute sa vie préoccupé par le conflit entre l'esprit dionysien et l'esprit apollinien, entre la culture et la vie. Mais comment concevait-il la culture? Comme un moyen d'arrêter un instant le flot de la vie, pour mieux le fortifier et le relancer ensuite. Aux époques de barbarie, il souhaitait la culture, et aux époques trop cultivées il souhaitait un renouveau de la volonté de puissance. Nous n'avons pas dit autre chose. Vue sous cet angle, la philosophie syndicaliste, à la prendre dans son
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sens strict, paraît une philosophie de timorés et de faibles, qui cherchent des moyens détournés pour ne pas regarder en face l'obstacle. La philosophie démocratique est vraiment une doctrine de forts.
Il faut donc traverser l'individualisme. Mais on ne voit pas par quelle nécessité l'individualisme resterait « atomique >. Pas plus qu'il ne rejette fatalement le passé il n'est fatalement obligé de rompre avec toute société, toute institution, et de laisser l'individu seul en face de l'État. La preuve en est que pour avoir un appui contre l'omnipotence de cet État, et sous la poussée même de l'organisation industrielle, il reconstitue sous des formes diverses les associations brisées par la Révolution. L'époque qui exalte le plus l'individualisme philosophique est aussi celle qui reconnaît le plus la nécessité de l'action collective.
« Ce n'est plus du Rousseau, s'écrie-t-on alors, donc ce n'est plus de la démocratie! » Mais pourquoi la délinition de la démocratie serait-elle immuablement rivée aux doctrines du Contrat social? Nous pouvons dire au contraire qu'il est élymologiquement et essentiellement démocratique, ce mouvement qui balance le pouvoir du Parlement par les divers modes d'action directe, ou celui des administrations par le contrôle direct des intéressés et du
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public. Pareillement, il est enfantin ou tendancieux de soutenir que l'individualisme détruit nécessairement les institutions , depuis la famille jusqu'aux Églises. Il est vrai seulement qu'il soumet leurs principes à la critique, qu'il soumet leurs traditions à l'examen, qu'il transforme un consentement instinctif et passif en un consentement réfléchi. Cela n'est pas nécessairement dissoudre, cela est au contraire quelquefois fortifier. Et il est vain de gémir sur ce qui ne résiste pas.
Ne brisant pas nécessairement les institutions, l'individualisme ne rompt pas non plus nécessairement la continuité. Ce qui est vrai, c'est que la démocratie, par le mécanisme de ses institutions, invite périodiquement le citoyen à réfléchir cette continuité, à se prononcer sur elle, h continuer de la vouloir ou au contraire à la briser. Question d'éducation politique dont le manque peut amener des désastres, mais qu'on n'éludera pas. Car c'est esquiver le problème, on vient de le voir, ce n'est pas le résoudre que de nous montrer la continuité s'incarnanl dans un roi héréditaire ou dans un dictateur dont les droits seraient soustraits à l'examen, sur lesquels le peuple n'aurait pas à se prononcer. Dans une nation moderne, comme d'ailleurs dans toutes les nations de tous les temps, mais peutêtre aujourdiiui plus clairement, c'est toujours sur la volonté du peuple que se fonde en définitive l'autorité.
Le vole ne fait qu'exprimer formellement cette volonté la plupart du temps inconsciente.
Et l'on comprend très bien que les traditionalistes ne tiennent pas à provoquer les manifestations de cette volonté, et qu'ils traitent avec un beau mépris le peuple passif qui laissera toujours tout faire, qui acceptera toujours tout... après. On comprend qu'ils exècrent le régime qui force un peuple à se prononcer. Mais si l'on a une idée moins injurieuse de la dignité humaine ou portera à l'actif de la démocratie ce qui nous est présenté comme une de ses tares. Il s'agit donc d'amener le peuple à comprendre la nécessité de cette continuité dans les organes essentiels de la nation, et par suite à la vouloir. Il le peut très bien en continuant sa confiance aux représentants responsables qu'il a choisis. Ainsi les institutions démocratiques ne sont pas hostiles à la continuité, mais il est vrai de dire que la continuité réside bien plus dans le cœur et la volonté des hommes que dans la forme des institutions.
Ce qui est vrai eniin, et ce qui ressort de cette analyse, c'est qu'on peut distinguer deux sortes, ou plutôt deux degrés d'individualisme. Il y a d'une part l'individualisme social, qui, s'en tenant au point de vue intellectualiste et logique, considère tous les citoyens comme des semblables et s'appuie nécessairement, pour gouverner et maintenir la conlinuilé, sur l'addi-
lion des suffrages et la volonté de la majorité. Cet individualisme, quoique nécessaire, est en effet superficiel et abstrait. N'en médisons pas cependant, car c'est dans la mesure où Ton parviendra à égaliser socialement les unités individuelles qu'on rendra possible, pour l'immense majorité des opprimés, la pleine manifestation de leurs puissances. Mais si l'on brise cette carapace, on se trouve en présence d'un individualisme métaphysique concret, d'un « pluralisme » qui nous montre, par delà les ressemblances formelles, l'infinie diversité des individus, les besoins infiniment variés d'âmes dissemblables. Cette diversité, ce mystère insondable des consciences, la réglementation sociale doit les respecter; et c'est parce que le monde moderne en a de plus en plus le sentiment que l'individualisme philosophique humanise et tempère la brutalité de l'individualisme purement social. Dans un cas comme dans l'autre la démocratie résiste aux critiques.
LE l'HOCKS liK l,A DEMOCIIAIIK