CONCLUSION L'IDÉAL DÉMOCRATIQUE
Au terme de cette longue étude, où aucun des deux systèmes contradictoires qui s'acharnent de concert contre la démocratie ne nous a paru satisfaisant, où la démocratie elle-même nous est apparue, non pas auréolée d'un nimbe de lumière divine, mais comme un de ces géants fabuleux longtemps courbés vers la terre et qui se relèveraient lentement, en puisant toutes leurs forces dans leur mère nourrice, pour tinir par fixer le ciel, nous avons surtout l'impression d'un persistant et puéril malentendu. Nous nous battons
pour des mots, pour des phrases, pour de la métaphysique. On veut faire de la démocratie le régime de l'abstraction, de l'abstraction pure et simple, sans voir qu'elle est un stade à la fois nécessaire et insuffisant. Car, d'une part, nous venons de voir qu'en restant sur le terrain de l'analyse et des faits nous ne pouvons échapper à l'individualisme atomique. La réalité sociologique, que nous ne nions pas, finit par s'y refléter et
par s'y transformer notablement. Si nous comprenons bien la théorie économique el sociologique de la « force collective », nous ne pouvons bien entendre la métaphysique par laquelle Proudhon el les syndicalistes finissent par imaginer on ne sait quel Être collectif transcendant.
Et pourtant elles existent, ces réalités supérieures aux individus, qui sont exaltées par les anti-démocrates de droite ou de gauche. Ce sont des réalités, les plus belles et les plus motrices de toutes les réalités, ces grandes expressions de la vie collective que sont les familles, les associations, les patries, les classes, toutes les choses qui durent, et la Société ou l'Humanité qui les englobe toutes. Elles existent, non pas à la façon d'entités scolastiques ou transcendantes, mais d'abord comme réalités sociologiques, puis moralement comme objets de croyance, d'amour, et, à prendre le mot très largement, de religion. De même que la science sait réduire par l'analyse quantitative les phénomènes une fois donnés, mais est impuissante à expliquer la production de ces phénomènes, de même nous devons en analyse sociologique nous arrêter à l'individu, mais en constatant que l'individu à lui tout seul est misérablement impuissant, et qu'il ne retrouve de puissance créatrice qu'en vivant dans la société. Au delà comme en deçà de la connaissance il y a l'action, le mouvement, la vie, ce qu'il faut encore appeler la /îroc/uc/io»,
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et la production n'est possible que par un grand amour, une grande foi.
A ce point de vue, il faut bien le dire pour éviter toute équivoque, la démocratie, comme toute doctrine politique, exige un idéal, une religion. Du moment qu'elle fait appel, pour se réaliser, à la volonté des citoyens, il faut que cette volonté soit éclairée par la raison et échauffée par l'amour. Nous ne disons pas, qu'on le remarque, avec les positivistes, que la raison doit se subordonner au sentiment, car cela impliquerait une opposition que, pour notre part, en cette matière, nous ne parvenons pas à comprendre, ni à justifier. Nous disons que la raison doit se pénétrer de sentiment, puiser en lui sa chaleur, la force qui pousse à l'action. C'est en ce sens que la raison se complète par une religion.
Et que les intellectuels royalistes ne viennent pas parler, sur cet aveu, de mysticisme et de « nuées », car eux aussi, en tant qu'ils ont un idéal politique, un idéal de société harmonieuse, hiérarchique, réglée, qui les enflamme d'enthousiasme et pour lequel ils donneraient sans hésiter leur vie, eux aussi sont des hommes religieux. Ils ne vaudraient pas une minute d'être étudiés et estimés s'ils n'étaient pas, en un domaine où la raison chancelle, des hommes de foi, et les militants de tous les partis sont des hommes de foi. Par delà la politique des partis il y a la politique
tout court, la belle, la grande, la vivifiante croyance politique qui est la croyance religieuse humaine, comme par delà l'Église il y a la religion, comme par delà les organismes socialement nécessaires il y a la vie, l'esprit, la religion.
En définitive, la philosophie démocratique, si nous avons bien réussi à en exprimer les traits principaux — et abstraction faite de notre divergence sur la façon dont il faut comprendre historiquement la démocratie — nest séparée de la philosophie syndicaliste que par un différend métaphysique. Toutes deux reconnaissent la nécessité primordiale de l'activité, du génie producteur, d'une « évolution créatrice « faisant incessamment jaillir du nouveau, auquel s'appliquera la connaissance. Mais alors que M. Sorel ou M. Berth, à la suite de M. Bergson, prétendent donner à cette activité pruductrice une valeur métaphysique analogue à une inconcevable intuition, nous n"y pouvons voir, quant à nous, qu'une des formes du génie humain se donnant libre carrière par la création industrielle, comme il le fait ailleurs par le génie philosophique ou poétique. Nous n'accordons à cette création qu'une valeur morale. Nous croyons aussi que la part du semblable, du rationnel, du prévisible, est plus grande dans la vie que le pensent les disciples de M. Bergson. Et voilà pourquoi, en incurables théologiens que nous restons, nous nous dévorons le.s uns les autres...
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D'autre part, nous ne nous séparons des positivistes quepar des ditTérends peut-être scolastiques.Nousavons mêmes tendances morales. Nous croyons avec eux que toute vie profonde est celle du cœur, que toute existence individuelle doit, pour se réaliser pleinement, s'épanouir dans la société. Nous ne disons pas, on Ta vu, que l'individu est une abstraction; il est au contraire, au point de vue moral, la réalité dernière; mais cette réalité est plus ou moins pauvre ou sèche, ou au contraire riche ou forte, selon que l'individu se recroqueville sur soi ou s'épanouit dans l'amour. L'élre, pour employer la belle expression spinozienne, ne persévère dans son être, n'atteint à une perfection, à une réalité plus grande que s'il s'incorpore, s'il se fond par l'amour dans le sein de ces collectivités qu'il constate et conçoit d'abord, qu'il chérit ensuite jusqu'à se perdre en elles.
Les deux degrés d'individualisme que nous avons distingués, ce sont en somme les deux « moi » de M. Bergson, le moi social superficiel et le moi individuel profond. Mais de même qu'on ne peut vraiment s'élever à la pliilosophie, vie profonde des sensibilités pénétrées de raison, qu'après avoir épuisé par la science les ressemblances des phénomènes, de môme on ne peut opposer son moi profond aux autres moi, et affirmer le sentiment de son orij^inalité irréductible, que lorsqu'on a pris conscience de toutes les ressem-
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blances qui unissent un homme aux autres hommes, c'est-à-dire lorsqu'on a pleinement vécu de la vie sociale. Et ainsi c'est la vie sociale qui, par les richesses de sentiment dont elle est pleine, nourrit et entretient le mieux le moi spirituel.
En un mot l'individu est une cellule pensante, ou, comme disait Proudhon, une « monade pensante », et une monade qui devient, de par toutes les conditons de la vie civilisée moderne, de plus en plus pensante, qui par suite précise de plus en plus ses droits et réclame plus nettement son autonomie : voilà ce que positivistes et organicistes s'acharnent à ne pas voir. Mais cette autonomie et ces droits doivent, pour être compris, s'équilibrer, puis se fondre dans l'harmonie sociale; ils ne sont vraiment beaux que lorsqu'on les oublie. Ainsi nos points de départ sont assez différents, mais nos aspirations suprêmes convergent.
Plus on y réfléchit, plus on se convainc que ces discussions sur l'individualisme ne roulent que sur des équivoques. On veut à tout prix faire de ce mot le synonyme d'égoïsme, d'anarchie : nous l'avons vu, il n'est pas d'idée plus fausse. On ne peut éliminer l'individu, mais il faut que l'individu veuille se subordonner. Sur la nécessité impérieuse du devoir social tout le monde est d'accord; il s'agit seulement de bien voir les conditions de l'accord.
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Peut-être faudrait-il, pour satisfaire tout le monde, varier la terminologie. Si l'on ne peut dissocier démocratie et régime parlementaire bourgeois, nous consentons, avec les réserves que nous avons faites, à ce quon oppose à la démocratie le fédéralisme syndicaliste — mais ce sera encore de la démocratie. Si l'on veut n'envisager la démocratie que sous un aspect exclusivement critique, et par conséquent plus ou moins dissolvant, il n'y a pas d'inconvénient à ce qu'on baptise autrement la partie reconstructive, institutive du mouvement; à ce qu'on l'appelle socialisme, comme le voulait Proudhon, ou sociocralie, comme le proposait Comte — mais ce sera toujours de la démocratie.
Le négatif et le positif ne doivent pas se séparer, destruam et œdificabo. Les deux temps du mouvement sont également nécessaires, quoique inégalement probables. On n'évitera pas le stade d'examen critique; mais la volonté d'altruisme, de dévouement, d'héroïsme, comme aussi de compétence et de conscience, qui doit créer avec de vieilles vertus une société juridiquement nouvelle, cette volonté reste beaucoup plus aléatoire. Et cependant elle est essentielle; un droit nouveau ne s'établit que par la création d'institutions, et ces institutions ne sont possibles que par un haut sentiment de la capacité technique et du devoir moral, bes positivistes ont tout à fait raison d'insister, en termes parfois émouvants, sur la nécessité d'une dis-
cipline sociale, du devoir auquel tout doit se subordonner.
Pourquoi laut-il qu'ils amoindrissent la valeur de cette prédication morale en fermant les yeux à Tévidence, en se faisant de l'individualisme une conception si partiale, ou encore en opposant, — cequiestune autre façon de critiquer l'individualisme, — les droits aux devoirs? Le droit est métaphysique et anarcliique, disent les disciples d'Auguste Comte, le devoir seul est positif. — Distinction factice, car le devoir n'est que l'autre face du droit; tout droit véritable a pour contre-partie le devoir, pour l'individu qui le réclame, de le faire valoir, et le devoir pour d'autres de le respecter. Distinction en outre dangereuse , car il serait naïf aux spoliés d'attendre l'amélioration de leur sort du seul « devoir » des classes possédantes. On ne sort pas de l'arbitraire, de la philanthropie et de l'aumône; la revendication du droit, quand elle s'accompagne d'institutions qui lestent le droit par la force, est une méthode plus sûre, plus virile et plus claire. Le droit et le devoir sont indivisibles; tout au plus peut-on dire que la revendication du droit est le devoir le plus impérieux du faible, et que le respect du droit doit être le plus grand devoir du fort. C'est ce que ne voient pas les positivistes ou les chrétiens.
Amicitia sil, dit enfin M. Faguet en terminant sa brochure contre la démocratie, et c'est un beau mol,