L'IDÉAL DÉMOCRATIQUE
rineffable mot de la vie; mais ce que M. Faguet ne dit pas, c'est qu'avant de le prononcer, et pour avoir le droit de le prononcer sans pharisaïsme, il faut dire justitia sit, en sachant bien que ce n'est pas une « idée fausse ». Avant l'amour il y a la justice — une forme toujours mouvante de la justice, adaptée aux modes de production économique — encore que la justice n'ait de douceur que si elle se fond en amour. Il y a des insectes qui, lorsqu'ils ont procréé, meurent; ainsi la justice n'est parfaite que lorsqu'elle se renonce, mais il faut d'abord la justice.
Il s'agit donc, en partant de l'individu, de retrouver le sens social, la vie collective, la foi agissante. 11 faut, comme dit M. Faguet, que l'aristocratie soit démophile et le peuple aristocrate. Mais nous savons, maintenant, avec autant de précision que ces choses peuvent en comporter, ce que cette formule veut dire. Elle signfie que les aristocrates, c'est-à-dire les mieux doués et les plus compétents, ne doivent se considérer que comme les premiers des producteurs, et respecter les droits proportionnellement égaux des autres producteurs ; ils doivent, en un mol , cesser d'être des maîtres, pour devenir des collaborateurs. Elle signilie aussi que les moins compétents doivent avoir la sagesse de s'incliner , pour la bonne marche du travail, devant l'autorité des plus compétents, cette
autorité restant purement technique, sachant s'entourer de consultations autorisées, et ne s'accompagnant pas de privilèges exorbitants. Voilà ce qu'exige chez les uns et chez les autres la perfection du sens social. A ce prix une démocratie est possible et elle peut fonctionner paisiblement. Mais si Ton estime ulopique cette sagesse dans l'abdication d'une part , et d'autre part cette sagesse dans la conquête, il ne reste plus que la lutte, et l'avenir est gros d'orages.
L'acte de foi, quand il faut porter un jugement de valeur et conjecturer l'avenir des sociétés, voilà en dernière analyse à quoi nous aboutissons. Il faut le reconnaître avec simplicité. On pourra, si Ton veut, triompher de cet aveu , et parler d'une nouvelle « faillite » de la science là où la science n'a que faire. La science ne prouve pas la nécessité de la monarchie, elle ne prouve pas non plus celle de la démocratie. Plus que jamais, comme disait M. Bougie, au terme comme au début de cette étude la « voie est libre ». Mais, à défaut de certitudes, il y a des probabilités et des rêves. C'est une probabilité que la démocratie n'est incompatible ni avec une certaine aristocratie ni avec une certaine culture. C'est un rêve que d'espérer l'avènement de cette aristocratie et de cette culture. 11 dépendra de l'effort des hommes d'en faire une réalité.
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En déiînilive, nous retrouvons la question vitale enclose en toute philosophie de l'action , celle de roptimisme et du pessimisme. Et elle se pose à nous dans sa nudité d'autant plus impressionnante que nous ne pouvons l'éclairer d'aucun rayon suprasensible , qui montrerait la route comme l'étoile guidait les rois mages. Les chrétiens- démocrates, les disciples d'un Tocqueville ou d'un Brunetière, ou les socialistes à la mode de Quarante-huit sont bien heureux; ils marchent dans le sillage de la Providence, ils savent que la démocratie est voulue du ciel et qu'elle triomphera envers et contre tous, plus tôt ou plus tard, mais aussi si'irement que l'Église avec qui elle présente tant d'affinités. Même s'ils ont des inquiétudes sur le présent, comme Tocqueville, ils accusent l'infirmité de leur esprit plutôt que les desseins du Créateur, car ils aiment mieux douter de leurs lumières que de sa justice. Un chrétien antidémocrate i)0urrait répondre, il est vrai, que la démocratie est un piège tendu par le Malin à la concupiscence de l'homme et permis par le Tout-Puissant afin de mettre à l'épreuve la liberté de sa créature; mais ne nous jouons pas ainsi de la majesté du Très Haut. Il nous faut, non sans regret, abandonner ces aimables fictions théologiqiies; elles sont une grande force pour qui s'en enchante, mais celte force nous fait défaut.
11 nous faut regarder ravenir avec d'autant plus d'appréhension que nous nous sommes montré plus strictement rationaliste. Avec un calme impitoyable et triste, nous nous sommes soustrait successivement à tous les moyens de nous duper. Il y a des philosophes sociaux qui sont sans illusions à Tégard de la raison, qui sont pessimistes en songeant aux destins de rhumanité livrée à une manie critique implacablement dévastatrice , mais qui s'enchantent de « mythes » supra-rationalistes où ils retrouvent pour l'humanité des raisons de vivre. Frédéric Nietzsche fut un des plus illustres entre ces penseurs tourmentés, à l'heure actuelle M. Georges Sorel en est un autre.
Mais nous ne pouvons pas plus nous rattacher aux mythes qu'aux religions révélées. Nous ne renions pas, nous ne maudissons pas l'esprit apollinien. Nous voudrions qu'Athénè inspire nos démarches comme elle guidait celles du sage Ulysse. Il y a un pessimisme tragique, un pessimisme héroïque quMl faut aimer, parce qu'il est le pessimisme des forts. C'est celui qui consiste à ne jamais baisser les yeux, à porter toujours dans son esprit et dans son cœur la lumière froide et directe qui en éclaire les inquiétudes, les soubresauts et les sanglots; la vrille pénétrante et impitoyable qui en transperce les tissus et qui pourtant laisse au patient la force de sourire, de réagir.
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de chérir les mécanismes dont il aura démonté les rouages, sans avoir pu trouver le je ne sais quoi qui les a mis en branle et qui les soutient, de continuer à vivre et de vivre mieux. Il y a le pessimisme qui s'achève en optimisme, en vouloir-vivre désabusé mais serein, n'attendant pas de miracle mais donnant toute sa mesure. L'optimisme démocratique, si l'on peut couronner par des considérations métaphysiques ime étude morale et politique, relève de ce pessimisme là.
Il est peut-être plus commode, si Ton n'a pas d'espoir supra-sensible, de se croiser les bras, de désespérer et de railler. C'était volontiers l'attitude de Renan vieilli, qui en arrivait à confondre l'humanité tout entière avec le monde d'histrions et de caillettes où il régnait en pince-sans-rire bénisseur. Et il faut bien convenir que la réalité n'est pas toujours consolante.
Politiquement, nous ne savons pas du tout si le peuple saura se servir de ce régime démocratique qui nous est apparu en fin de compte comme le moins imparfait, mais aussi comme le plus difficile à manier, des instruments politiques. Il n'exige pas, comme on voudrait le faire croire, une inaccessible vertu; mais il exige quelque conscience, quelque caractère, quelque bonne volonté de s'informer et quelque volonté de décider, et avant tout quelque
loisir. iNous ne savons pas si tout cela se trouvera. Il se peut que le peuple se désintéresse de son droit, qu'il renonce à l'exercer, comme le lui conseillent, en termes élégamment énergiques, les camelots du roi. Nous voyons Je jour en jour se perdre l'esprit religieux; il est parfaitement possible que l'esprit politique, qui est l'esprit religieux appliqué à l'avenir social, se dissolve lui aussi, qu'il se dissolve sous la forme socialiste comme il tend déjà à se dissoudre sous la forme patriotique; qu'on ne veuille pas plus de l'égalité que de l'indépendance, et qu'au lieu des fortes et généreuses croyances capables d'engendrer l'action il n'y ait plus que scepticisme et qu'ironie, ou qu'âpre défense d'intérêts égoïstes.
Une démocratie ne peut vivre que par l'ardent intérêt porté par tous les citoyens à la chose publique. Or, ce s«ns peut se perdre ou s'atrophier dans une nation. Il peut se perdre par la poursuite exclusive des intérêts privés. C'est ce qui explique que les Américains ne sont pas davantage révoltés par les hontes de leur démagogie ploutocratique; ne visant qu'à s'enrichir ils s'occupent peu de tripotages qui ne les gênent pas, qu'au besoin ils trouveraient très légitime d'employer pour eux-mêmes. C'est ce qui explique encore qu'en France, sous la monarchie de Juillet, le Second Empire et la troisième République, la bourgeoisie dirigeante a si peu montré de prévoyance et