SYNDICALISME ET DÉMOCRATIE
Ainsi les censeurs de la démocratie ne s'entendent pas entre eux. Ils combattent le même adversaire, mais pour des raisons et pour des fins contraires. Cela suppose évidemment qu'ils ne le voient pas avec les mêmes yeux. Il faut donc se demander si la réalité correspond à l'image que de part et d'autre on s'en forme.
Que conclure en effet de l'exposé qui précède? Que Ton fait à la démocratie un double grief contradictoire. Les uns lui reprochent d'être trop révolutionnaire et les autres de ne pas l'être assez; les traditionalistes l'accusent de ro mpre avec la tradition et les syndicalistes l'accusent au^qntraire de la continuer. Critiques balancées qui ne laissent pas d'être assez rassurantes pour l'équilibre du régime... Mais comment peuventelles se produire?
La démocratie est révolutionnaire, disent les Iradi-
tionalisles conservateurs, parce qu'elle brise la continuité et Tordre ancestral. Elle bouleverse les rangs, les classes, les hiérarchies constituées; aux sages aristocraties choisies pour leur mérite et éprouvées par les siècles elle substitue la plèbe brutale et incompétente. Elle nivelle au lieu de différencier, elle coupe les ponts avec le passé au lieu de le prolonger, elle vide les institutions de toute vie par sa mobilité meurtrière et parce qu'elle leur refuse les moyens de durer. Elle est la négation des formations historiques.
Est-ce bien sûr? répondent les syndicalistes. Les traditionalistes sont dupes d'une illusion. Ils ne se placent qu'à un point de vue tout superficiel et formel, le point de vue politique. En allant plus au fond, dans l'infrastructure inslitutive, on voit les choses sous un autre angle, et la démocratie apparaît ce qu'elle est : incurablement traditionaliste.
Attachons-nous à cette critique syndicaliste de la démocratie; nous reviendrons ensuite aux critiques traditionalistes.
Pourquoi la démocratie est-elle traditionaliste? C'est, nous enseigne M. Sorel, parce qu'elle n'est que le prolongement du régime bourgeois. Elle est tout entière incarnée dans le régime parlementaire, qui est l'œuvre propre de la bourgeoisie et porte la marque de son génie. Le régime parlementaire est l'expression politique du triomphe de la richesse mobilière, du
LES PRODUCTEURS ET LA POLITIQUE i27
capitalisme mercantile sur la richesse foncière. En face de ce fait historique, le prolétariat représente une idée neuve : la revendication des droits du travail, qui dérive presque fatalement de l'organisation même de l'usine. Il peut donc, lui aussi, créer des institutions originales, aussi propres à l'émanciper de la tutelle bourgeoise que le fut le régime parlementaire à émanciper la bourgeoisie du joug féodal et royal. Mais cette œuvre de rénovation n'est possible qu'à la condition d'une scission absolue ; il ne faut pas que le socialisme, s'il veut mettre au jour des institutions autonomes, se traîne à la remorque des institutions bourgeoises. Or, c'est ce que fait la démocratie. Le duel est donc, non entre la démocratie et la monarchie, car on ne peut concevoir de duel sérieux entre deux systèmes d'institutions qui sont du même côté de la barricade, mais entre la démocratie et le socialisme.
L'auteur des Illusions du Progrès s'exprime d'ailleurs sans ambiguïté. « La démocratie, dit-il, repose sur l'existence d'une solide hiérarchie; il faut à l'oligarchie des gros arrivistes [entendez des parlementaires] une troupe ardente de bas-ofliciers qui ne cesse de travailler dans l'intérêt de ses chefs et qui retire peu de profit matériel de son activité. » Chez les « âmes honnêtes », car il en reste encore quelques-unes, de plus en plus rares, l'idéal démocratique devient le bonheur « d'une élite seulement ». Pressez et rectifiez
ces termes; mettez aristocrates, philosophes, intellectuels, pouvoir spirituel là où M. Sorel écrit « gros arrivistes », et guerriers ou artisans là où nous avons lu « bas-ofFiciers », et vous avez la société même rêvée par Platon, Renan et M. Lachelier; la société où les uns travaillent pendant que les autres prient ou pensent, et pour que les autres prient ou pensent; où toutes les classes productrices, comme ce paysan de Toscane dont parle Renan, pensent et jouissent par procuration. Ce que M. Sorel reproche à la démocratie c'est donc d'être une aristocratie, et une aristocratie bourgeoise ; elle est, dit M. Lagardelle, « le régime politique des classes bourgeoises ou qui acceptent le régime bourgeois ».
La thèse est très claire, mais nous demandons sur quoi elle s'appuie. On ne voit pas pourquoi la démocratie, qui est étymologiquement le gouvernement du peuple par le peuple, serait de toute nécessité le gouvernement du peuple par la bourgeoisie. Que la définition syndicaliste exprime la vérité historique actuelle^ il faut le reconnaître; mais ce que l'histoire a fait, l'histoire peut le défaire, la domination bourgeoise n'est sans doute pas plus éternelle que ne l'ont été les précédentes. En veut-on la preuve? Depuis la « révolution dreyfusienne », selon M. Sorel lui-même, « l'aristocratie républicaine » ne serait « plus qu'un souvenir », et le régime parlementaire une fiction.
C'est aller un peu vite en besogne, mais c'est pousser à la limite un mouvement réel.
Au fond de la pensée syndicaliste, il y a une assimilation des plus contestables. On identifie le régime parlementaire^ caractéristique de la bourgeoisie, avec toute espèce de régime représenlatif. Et l'on entend par ce mot, conformément à la tradition politique, un régime parlementaire comportant le gouvernement du peuple par une aristocratie bourgeoise élue. Mais pourquoi ce régime parlementaire serait-il le régime représentatif? C'est prendre une espèce pour le tout.
Nous entendons bien la raison qu'on en donne : le régime représentatif serait la nécessaire expression politique du capitalisme, et il serait destiné à mourir avec lui. Mais sans entrer dans une discussion approfondie du matérialisme historique, où nous voyons une très grande part de vérité, il apparaît bien qu'ici la base qu'on veut donner au mécanisme politique est infiniment trop étroite pour supporter toutes les conséquences qu'on veut appuyer sur elle. Le système représentatif a existé avant le capitalisme, on le trouve dans des sociétés qui n'ont aucun rapport avec le capitalisme, et il existera encore quand à l'fitat capitaliste succédera — s'il succède — l'État collectiviste ouïe fédéralisme syndicaliste. Le régime représentatif étymologiquemenl entendu, c'est le système de Véleclion. Or, nous avons vu que l'élection n'est rejetée ni
LE PROCÈS DE LA DÉMOCnATIB. ^^
par les anlidémocrates de gauche, qui s'appuient sur elle en toutes circonstances, ni même par les antidémocrates de droite, qui ne peuvent l'éliminer d'une manière absolue, malgré les critiques doctrinales dont ils l'accablent, les limitations qu'ils prétendent lui imposer, ou les subterfuges théologiques auxquels ils font appel pour déguiser son mécanisme. Et s'il en est ainsi, c'est que le système représentatif ou électif est d'une nécessité logique plutôt qu'historique. 11 est tout indiqué, il est seul indiqué par la nature des choses si l'on a en vue une collectivité trop grande pour pratiquer le gouvernement direct, qui d'ailleurs élimine les représentants mais n'élimine pas l'élection; si l'on ne conçoit pas clairement en quoi consiste cette consultation indivisible de tout le peuple dont parle Proudhon — qui ne se passait pas, lui non plus, de l'élection: et si l'on n'a confiance, pour recruter les élites indispensables, ni dans l'hérédité, ni dans la cooptation, ni dans le simple coup de force, ni dans le tirage au sort. Nous retrouverons ces questions. Répétons seulement ici qu'il faut identifier démocratie non avec gouvernement parlementaire bourgeois, mais avec mécanisme représentatif.
Mais les partisans du déterminisme économique ont une réponse facile. Qu'importe, diront-ils, le mécanisme formel, le moule politique qui peut être en effet (iémocratique; ce qui a seul du prix, c'est la réalité
substantielle qui remplit le moule. Il se peut qu'une démocratie pure puisse se concevoir indépendamment du capitalisme; mais en fait c'est le capitalisme, avec toutes les forces de contrainte dont il dispose, qui donne sa matière et sa couleur à la démocratie actuelle. Une démocratie véritable n'est pas réalisable tant que subsistera l'inégalité économique, car la liberté politique et la souveraineté du peuple ne sont que leurres sous ce régime. Voyez Tammany ou voyez seulement nos démocraties européennes, qu'il serait plus exact d'appeler des ploutocraties. Le régime parlementaire, expression du capitalisme, ne fait que consacrer l'asservissement du peuple.
Ainsi présenté, l'argument n'est plus une critique de fond, et nous pouvons l'admettre sans cesser pour cela d'être démocrate; il faut même l'admettre, à notre sens, pour être démocrate au sens complet du mot. Mais l'objection se représente sous une forme plus subtile, plus psychologique et plus adéquate au sujet, plus redoutable par conséquent si elle est fondée. Les adversaires du régime représentatif semblent croire qu'une sorte de nécessité interne entraîne l'abdication de l'électeur qui nomme un représentant. « Pourquoi, dit M. Lagardelle, le rite électoral accompli, le citoyen continuerait-il à être actif, puisque son but a été précisément de se choisir un veprésentanti Il a pris un porte-parole pour ne plus parler. A-t-on
jamais vu un mmidant garder pour lui l'exercice du droit qu'il a délégué à son vmndataire'l Donner et retenir ne vaut. Le régime représentatif étant admis, il n'est jjas possible qu'il en soit autrement, et les critiques n'y changeront rien : son mécanisme suppose l'inaction du citoyen. >>
Rien de cela n'est nouveau. M. Lagardelle et les syndicalistes ne font en somme que répéter Proudlion , qui reprochait à la démocratie d'être une « aristocratie déguisée » , car elle substitue à la domination d'une aristocratie de nature celle d'une aristocratie élue, qui n'en est pas moins une aristocratie. Le Peuple, disait Proudhon, n'est souverain qu'au jour de l'élection; passé ce moment il redevient le sujet des maîtres qu'il s'est donnés, ce qui est « rétrograde et contradictoire* ». Ces maîtres ont d'abord été des bourgeois, c'est-à-dire « l'aristocratie du talent et de la fortune »; ils ne le seront pas toujours; dans une démocratie, les gouvernants peuvent au contraire être des hommes du peuple. Mais cette domination est encore plus néfaste , car elle est exercée par « l'immense majorité des citoyens qui ont peu de talent et point de fortune »; dans les deux cas, la « société » est toujours opprimée. Aussi Proudhon, comme on l'a vu, ne voulait pas de repré-
). Voir 1,1 Solution du firohlème social.
sentation pour les choses qui lui tenaient le plus à cœur; et n'est-ce pas pour des raisons analogues que Jean-Jacques avait conclu que « la volonté générale ne se représente point »?
Ici encore nous devons faire la même réponse : on prend pour une nécessité immuable ce qui pourrait bien n'être que le fait d'une catégorie historique. Ce que M. Lagardelle expose, c'est la théorie de la représentation bourgeoise^ celle de notre droit constitutionnel actuel, qui donne en effet toute liberté au représentant de parler au nom du peuple , sans recours possible au peuple lui-même, car elle exclut formellement le mandat impératif et le référendum, c'est-à-dire le gouvernement direct.
Or, sans entrer ici dans des détails qui ne seraient pas à leur place, on peut dire dès maintenant que le référendum n'esl pas une chimère d'idéologues, qu'il est entré dans la pratique de quelques États comme il tend à pénétrer dans celle de quelques groupements ouvriers; et, d'autre part, si nous n'avons pas, si nous ne pouvons pas avoir absolument le mandat impératif, il est vain de nier que quelques lois récentes ont été votées ou amendées sous la pression de certains corps sociaux, qui ne sont pas tous ouvriers : cela est bien une forme du mandat impératif.
D'autre part l'action directe, puisqu'il faut l'appeler par son nom, n"a pas précisément pour objet la sup-
pression du Parlement. Sans doute elle le traite par le dédain, elle essaie de se passer de lui. Mais comme, dans tout grand pays organisé moderne, aucune réforme sociale importante n'est possible que par voie étatique, par l'intervention des Chambres, l'action directe, quelle que soit sa superbe, se propose au fond d'agir sur le Parlement. Elle y réussit. Sa pratique de jour en jour plus développée, sur laquelle nous ne pouvons pas insister ici, prouve la contrainte et le contrôle incessants exercés par des groupes d'électeurs sur les élus, et par conséquent la négation de la qualité de « souverains » que s'attribuent volontiers ceux-ci, et la substitution de la qualité de simples mandataires, de « commis » ou de « préposés », à celle de << représentants ». C'est le véritable gouvernement par en bas, donc de la véritable démocratie !
On pourrait montrer — et nous le ferons plus tard — que ce phénomène s'observe dans tous les ordres. Qu'il s'agisse d'ordre politique ou d'ordre économique, de droit privé ou même de droit public, d'industrie ou dadministration, ni les individus, ni même les assemblées ne sont plus souverains. Au-dessous d'eux s'organisent des associations diverses qui exercent ce qu'on commence à appeler « le contrôle du public'' ».