Voir l'Idée générale de la Hévolulion, p
que les femmes et les officiers ne finissent par obtenir le droit de suffrage, qu'on n'a aucune bonne raison logique de leur refuser, pour peu qu'ils poursuivent cette revendication avec ténacité et méthode. Mais alors, avec un suffrage réellement universel, l'argumentation de Proudhon devient singulièrement plus redoutable 1
Il faut avouer que, s'il fallait la prendre au pied de la lettre, elle serait sans réplique. Mais il faut l'entendre comme la plupart des jeux dialectiques de Proudhon, cum grano salis; son goût des antinomies abstraites entraîne le logicien à ne pas voir la réalité beaucoup plus accommodante. Il faut d'abord produire, se livrer à une occupation définie, qui seule discipline la pensée et donne la sensation de la vie. C'est là la grande vérité proudhonienne, le phare dont les rayons éclairent nos brumes et nos doutes. Mais, si absorbante que soit une profession, elle ne saurait accaparer tous les instants. Elle a besoin d'un contre-poids, d'un « divertissement », et ce divertissement le producteur le trouve dans les occupations accessoires qui s'offrent à lui au sortir de son travail et prolongent parfois ce travail même.
On a fait la même objection aux femmes qui voudraient se mêler à la vie politique, on leur a dit que leur place était au foyer. Elles ont répondu, avec ce fin bon sens qu'on se plait à leur reconnaître :
« Le foyer ne sera pas déserté parce que les femmes devront voter une fois tous les quatre ans (élections législatives) et une autre fois tous les quatre ans (élections municipales)' »; ajoutons — car il faut la préparation, — parce que les femmes iront une fois dans une réunion électorale, qui n'en aura que plus de tenue, au lieu d'aller dans une soirée, et parce quelles ouvriront au coin du feu, les enfants couchés, un journal ou une revue politique au lieu de feuilleter un catalogue de chifTons.
De même le fait pour un producteur d'aller, sa journée finie, à une réunion politique comme il va à son syndicat, à sa société de secours mutuels ou à sa fanfare, lui perd-il beaucoup plus de temps que d'abattre des cartes devant un verre de bière ou de pousser des billes sur un tapis vert? Et nous ne trouvons pas cela si ridicule. Il doit d'abord, répétons-le, aller au syndicat; mais l'un n'empêche pas l'autre; une diversité harmonieuse est la condition d'un intérêt toujours soutenu. On conçoit donc très bien la possibilité d'un contrôle effectif et parallèle du délégué par le producteur et du député par le citoyen, sans perturbations graves dans le travail; et on peut voir qu'en fait ce conlrcMe commence à exister. Cela suppose, il est vrai, que le producteur
1. Supplément à la Correspondance de VUnion pour la Vérité, du 1" avril 1910, p. 5.
jouisse de plus en plus d'instruction, d'aisance et de loisir : est-il téméraire de penser qu'il est en train de les conquérir?
Disons plus. Non seulement le producteur peut, mais il doit se mêler à la vie politique, s'il a le respect de son travail : l'une est la conséquence moralement nécessaire de l'autre. La production n'est pas suspendue dans le vide; elle s'accomplit dans un certain milieu politique, c'est-à-dire dans un ensemble déterminé de lois, de garanties individuelles ou de restrictions de la liberté, de bienveillance ou d'hostilité des pouvoirs publics. C'est pour cette raison, on le sait, que les trade-unions anglaises sont venues à la politique. Il n'est pas indifférent que la lutte économique se déroule dans un milieu de liberté, qui lui permette de développer toutes ses conséquences, et le régime politique qui favorise le plus la création de ce milieu est évidemment la démocratie. On sait que c'est le grand avantage que Marx reconnaissait à la démocratie; elle permet au problème économique de se poser dans toute sa nudité, débarrassé qu'il est des éléments parasites. Mais nous parlons ici d'obligation morale. Le producteur pleinement conscient de la dignité de la production sent le prix des garanties juridiques que la démocratie politique assure au citoyen. Au lieu de s'enfermer dans sa stricte besogne professionnelle, sans échappée sur
la vie civique, ainsi que le voudraient les corporativistes, il réfléchit sur Torganisalion la plus propre à lui assurer la liberté et la juste rémunération de son travail. Qu'esl-ce que cela, sinon " faire de la politique », et de la politique juridique, jaillie directement de réflexions sur le travail?
On voit donc l'intérêt politique sortir spontanément, comme par une nécessité interne, de l'intérêt professionnel. Les deux notions se complètent, se soutiennent l'une l'autre. Tout intérêt professionnel se prolonge en intérêt politique, et toute activité politique n'est qu'une activité professionnelle étendue*.
Ne l'oublions pas : c'est pour des fins politiques, elles-mêmes gonflées intérieurement par un idéal moral, que les grands révolutionnaires, un Marx, un Proudhon, et tout le prolétariat avec eux, ont conclu à la nécessité primordiale de réformes économiques. Cela est évident de Proudhon, en qui tout le monde reconnaît un « idéaUste »; mais cela est non moins vrai de Marx. Comme l'écrit un de ses derniers commentateurs, M. Arturo Labriola, « les travailleurs s'associent en vue de fins qui dépassent l'économie; leur but est tout politique; il consisle dans rabolition
1. Cf. Maxime Leroy, S;/ndicats et services puhlic-i. p. 161. M. Kibol, dans un discours prononce aux Congrès des classes moyennes (17 décembre 1910), donne la même note : « Où mellre d'ailleurs la ligne de séparation entre les intérêts professionnels et la politique? •.
des classes. Par ce côté volontariste et idéaliste le mouvement ouvrier, peu à peu, devient indépendant des conditions économiques qui lui ont donné naissance*. »
La politique apparaît donc comme le couronnement de toutes les professions, comme un des moyens par lesquels le producteur, brisant par la réflexion son étroite spécialité, pénètre cette spécialité, de considérations générales et s'élève à l'universel. L'autre est la science, qui permet au producteur de comprendre la technique de sa profession et l'introduit dans le domaine des lois. La production consciencieuse engendre avec la même nécessité deux passions jumelles : l'amour de la science et l'amour du droit; par la science elle se comprend, par le droit elle se respecte et se fait respecter; et toutes deux ouvrent à la pensée les portes d'or de la philosophie. Or l'amour du droit implique une certaine conception de la politique. A ce point de vue très élevé mais, croyons-nous, profondément vrai, c'est faire de quelqu'un un triste compliment que de dire qu' « il ne se mêle pas de politique » ; comme ce n'est pas le flatter de dire qu'il ne veut pas s'occuper de science. Dans les deux cas c'est dire qu'il ne se môle de rien de généreux ni de général, qu'il reste mesquinement