Karl Marx, Iraduil par VA. Berth, p. 217, Paris, Rivière
enchaîné dans sa routine et dans son trou, sans jeter un regard sur l'univers immense ni sur ses frères de travail, sans même se préoccuper de savoir si son propre travail est garanti, respecté et rémunéré comme il le mérite, sans avoir la fierté de son propre labeur! « La politique, hélas I voilà notre misère», répètent avec le poète les mondains aimables et superficiels, quand ce ne sont pas les satisfaits. La politique, dirons-nous, devrait être notre devoir et notre orgueil, le corollaire inéluctable d'un bon travail, l'accomplissement d'une vie pleine. Elle est, comme la science, jaillie aussi de la production, une introduction à la vie de l'esprit. Et il ne s'agit pas, on l'entend bien, de la politique de l'assiette au beurre !...
Qu'on ne puisse faire abstraction des préoccupations politiques, c'est ce que les théoriciens syndicalistes reconnaissent eux-mêmes. M. Edouard Berth avoue que <' l'ère des États » n'est pas close, et qu'elle n'est pas près d'être remplacée par l'ère exclusive des classes. M. Lagardelle, après avoir opposé la classe sociale et le parti politique, reconnaît « en un sens restreint » la légitimité de ce dernier. « L'homme social, l'homme économique, l'homme de classe, écrit-il, s'il est la partie essentielle de la personne humaine, celle qui lui imprime sa marque, n'est pas toute la personne humaine. Il y a l'homme politique.
l'homme de parti, le citoyen, toujours le même à quelque classe qu'il appartienne. L'organisation de la liberté, l'indépendance de l'individu, l'égalité civile, ce sont là, il faut le reconnaître, des problèmes extérieurs à la vie économique et qui intéressent tous les hommes au même litre. » Ces problèmes sont- ils vraiment extériews k la vie économique? Nous avons dit qu'ils en sont plutôt à la fois la condition et le prolongement, mais n'insistons pas sur une querelle de mots. Ce qu'il importe davantage de remarquer, c'est le grand honneur que l'on fait à la démocratie en la considérant comme le régime gardien de l'égalité civile et de la liberté de l'individu. La conscience ouvrière ne s'y trompe pas. Elle défend énergiquement ce régime de garanties politiques et juridiques que représente — en son principe sinon toujours en fait — la démocratie. On a beau faire fi verbalement de ces garanties; vienne un violent orage qui menace de les détruire, et ceux qui déclaraient les mépriser le plus font aussitôt front pour les défendre. En ces heures de crise grave la conduite des militants, toute spontanée et intuitive, est un témoignage encore plus sûr que les écrits des théoriciens, beaucoup plus personnels et enfermés dans leurs doctrines. L'histoire d'hier et celle d'aujourd'hui, l'atïairc Dreyfus et l'afîaire Ferrer, nous offrent des exemples frappants de ces volte-face où la classe ouvrière, à la lumière
d'une grande crise sociale, brise aussitôt son étroit idéal corporatif pour se fondre dans le grand courant de l'idéal universel, que symbolise la démocratie '.
Sans doute, nous savons tout ce qu'on peut dire pour rapetisser ces mouvements. On peut dire que les militants révolutionnaires ne perdent aucune occasion de faire de l'agitation pour ébranler une société marâtre, de se livrer à ces petites ou grandes manœuvres préparatoires à la révolution véritable. On peut dire qu'ils cherchent av'ant tout à faire de l'anticléricalisme, de l'antimilitarisme, de l'antiétatisme ou de l'antipatriotisme, et on a raison. Mais que signifient en euxmêmes ces mots — quelques réserves que l'on doive faire sur leur exagération et leurs excès — sinon
1. Il faut même remarquer qu'à la différence de l'afTaire Dreyfus le mouvement de protestation, dans l'affaire Ferrer, est parti dans tous les pays du bas, des syndicats, de la Confédération générale du travail, et non des inlcllectucls ou des hommes politiques socialistes dont quelques-uns, pour Ferrer comme pour Dreyfus, sont restés très froids. (On a notamment remarqué l'abstention du Voricaerts, motivée par le fait que Ferrer était plutôt hostile au parti socialiste.) La protestation se traduisit en maints endroits par des manifestations ouvrières comme la grève générale. Qui les suscita? Des « intellectuels » ou des meneurs ouvriers? La question est controversée. On a voulu voir dans ce mouvement l'influence souveraine de la franc-maçonnerie, e'ie-même dirigée par des « chefs d'orchestre invisibles • : l'étranger et le juif. Nous laissons à juger si la franc-maçonnerie est assez puissante pour déchaîner un pareil élan, surtout sur des éléments que les royalistes se félicitaient de voir échapper à son influence.
LK l'HOCKS I)K I.A DKMOCBATIK.
raftîrmation de cette flamme désintéressée qui élargit l'intérêt professionnel jusqu'à lai faire embrasser l'intérêt civique et humain de tous les opprimés, à quelque classe et à quelque nation qu'ils appartiennent? Malgré M. Maurras comme malgré M, Guesde, malgré aussi M. Sorel — aujourd'hui, car il n'a pas toujours pensé ainsi, — malgré tous les constructeurs de petites barricades en carton-pate, le prolétariat a « marché », marche et marchera toujours dès qu'il sentira dans l'atmosphère les courants magnétiques d'une grande question d'humanité. C'est son privilège noble et triste de ressentir avec une intensité parfois chaotique toutes les grandes iniquités, peutêtre, dirait un poète, parce qu'il est la perpétuelle victime de toutes celles que l'on ignore. Il faudrait vraiment croire à la mort de l'idéal et à l'arrêt de l'élan vital, il faudrait désespérer de l'humanité si sa partie la plus nombreuse et la plus meurtrie cessait d'élever contre l'injustice sa protestation internationale.
Certes, il faut souhaiter que cette protestation se clarifie, que cette sensibilité européenne se dépouille de ses scories et qu'elle devienne vraiment une conscience internationale juridique, lucide et ferme; mais qu'elle ne perde rien de son ampleur ni de sa majesté! On peut de même souhaiter, et il faut souhaiter, que nos syndicats révolutionnaires prennent, eux aussi,
un bon bain de réalisme; qu'ils connaissent les avantages des groupements nombreux, des fortes cotisations, des pratiques véritablement démocratiques comme la représentation proportionnelle et le référendum sur les grandes questions. Mais que la flamme ne s'éteigne pas! On ne peut que reconnaître dans l'idéalisme révolutionnaire, parfois si imprudent, si passionné et si tyrannique, s'enthousiasmant pour des questions en apparence les plus étrangères aux revendications corporatives, s'offrant parfois de gaîté de cœur aux poursuites, aux emprisonnements, aux fusillades — nos sacrifices à nous, disait Yvetot — le génie même de notre race, et d'après la définition syndicaliste de la démocratie, c'est un génie démocratique. A notre prolétariat révolutionnaire, comme à l'honnête homme de Térence, rien d'humain ne veut être étranger.
Tout beau! dira-t-on, ne nous échauffons qu'à bon escient' Cet idéalisme fumeux, qui transporte les producteurs ]>ien au delà de leurs intérêts corporatifs, est tout le contraire de cet esprit nouveau qui doit, suivant les syndicalistes, animer les syndicats. Loin d'être une philosophie nouvelle, un renversement des valeurs, une ascension progressive de l'action à la science, et de la science à la philosophie, cet idéalisme abstrait est quelque chose de très ancien. Il est la survivance dans notre race du besoin religieux,
du mysticisme primitif qui s'est détaché des religions organisées en instruments de contrainte, et qui s'est réfugié dans les « nuées », dans les informes rêveries révolutionnaires, démocratiques et anarchistes. Loin de partir de la profession, il se maintient au contraire dans cette zone idéologique abstraite où il sagite dans une perpétuelle efTervescence, et ce n'est qu'incidemment, et comme dédaigneusement, qu'il descend au détail de lorganisalion positive, des intérêts immédiats, des « petits profits » quotidiens. Perdu dans la vision hallucinatoire du but révolutionnaire qu'il poursuit, de son « mythe », il en oublie ou en néglige les réalisations matérielles partielles, et il est tout près de les mépriser; il a pour eux la même aversion que les platoniciens pour le monde sensible, et les chrétiens pour cette vallée de larmes. Le syndicalisme révolutionnaire anarchiste est une forme de Tilluminisme...
— Distinguons! répondra un philosophe syndicaliste, il ne faut pas confondre syndicalisme révolutionnaire et anarchisme. Il est très vrai que Tanarchisme est une pure idéologie; il est une création de penseurs qui n'ont aucun rapport avec la production, et il est « intellectuellement tout bourgeois ». 11 n'est généralement qu'un exercice Imaginatif de littérateurs ou d'artistes oisifs et débauchés, d'intellectuels uniquement préoccupés de jouir, pourris d'individua-
lisiue égoïste qui se drape de grandiloquence fumeuse ou romantique. Même chez les plus grands ou les plus respectables, un Rousseau, un Stirner, un Reclus, un Kropotkine, un Tolstoï, l'altruisme n'est qu'une pure divagation religieuse sans point d'appui dans la réalité. Tout cela est en effet très vieux. Mais n'oublions pas que le syndicalisme révolutionnaire est tout autre chose; il est l'exaltation de ce qu'il y a de plus immédiat et de plus concret en nous, le travail; il est l'ordre volontaire introduit dans l'incohérence anarchiste par la discipline syndicale, et cela est tout nouveau. Sous cette réserve, les syndicalistes n'hésitent pas à reconnaître que les anarchistes ont accompli une fonction historique utile, en infusant aux syndicats un esprit révolutionnaire. « Les historiens verront un jour, dans cette entrée des anarchistes dans les syndicats, l'un des plus grands événements qui se soient produits de notre temps. »
La réponse est ingénieuse et forte, nullement décisive cependant, comme à peu près toutes les thèses syndicalistes. Il est exact qu'il ne faut pas confondre le syndicalisme révolutionnaire avec l'anarchisme pur et simple; aussi les organes anarchistes rendent-ils aux tliéoriciens de la « Nouvelle École » le dédain que ceux-ci ont pour eux. Il y a chez les anarchistes un très grand nombre de survivances bourgeoises, surtout en ce qui concerne la culture générale, et l'anar-
cliisme est vraiment d'essence mystique. Mais est-il bien sûr que la pensée syndicaliste révolutionnaire échappe à ce reproche?
Tout d'abord des penseurs ou des militants revendiqués par les syndicalistes, comme Proudhon et Pelloutier, furent des anarchistes. En outre, n'y a-t-il rien de religieux dans lintellectualité syndicaliste? M. Sorel est « religieux » à la manière de M. Bergson ou de M, Le Roy, et les militants révolutionnaires le sont à la manière des iconoclastes de tous les temps. Le mythe de la grève générale n'est-il pas chez les militants une illumination anarchiste? Dans le mépris que les révolutionnaires professent pour le souci des intérêts strictement corporatifs qu'ils attribuent aux « réformistes », il entre une flamme désintéressée qui s'élève, nous l'avons vu, bien au delà de l'action terre à terre et de la pure raison. L'anarchisme est beaucoup plus logique en reconnaissant et en exaltant ces aspirations désintéressées — comme le traditionalisme l'est à son point de vue en proscrivant absolument ces « nuées » — et si la démocratie, par son souci d' « humanisme », est une forme de « l'anarchisme », il faut s'en réjouir pour la démocratie. Elle contribue à conserver le patrimoine du genre humain, elle sauvegarde l'essence éternelle de l'homme.
Ainsi nous apparaît sous un jour nouveau cette démocratie politique criblée de sarcasmes contradictoires*
LES PRODUCTEURS ET LA POLITIQUE loi
D'une part son gouvernement tend à descendre toujours plus bas, à se décentraliser, à s'individualiser, dans les limites où le permettent les exigences de la vie collective. L'autorité se dépouille de ses caractères régaliens; elle perd son arbitraire, se précise, se spécialise, s'enferme en des statuts juridiques et techniques. La démocratie n'apparaît comme opposée à ce mouvement que si on la conçoit à la mode jacobine, qui est la méthode régalienne retournée; mais nous ne voyons pas pourquoi cette conception serait seule orthodoxe. Et, d'autre part, en maintenant contre le syndicalisme la nécessité de l'action politique, que quelques théoriciens syndicalistes ne méconnaissent d'ailleurs pas complètement, la démocratie ménage un pont entre l'économique et « l'idéal », entre le professionnel et la culture.
S'étant ainsi élevé à la considération du général, du semblable, à laquelle l'incline d'autre part la science théorique de sa profession, le travailleur accède directement à la culture, à la philosophie, à la " religion ». En ce sens, mais en ce sens seulement, complètement dépouillé de toute imagination supra-sensible, l'idéalisme démocratique peut être dit religieux ou mystique, et il l'est dans le même sens que le syndicalisme. Qu'est-ce à dire, sinon que le mysticisme est probablement congénital à la nature humaine, ou du moins à notre race, et qu'il persiste sous les transformations
sociales qui lui impriment des formes nouvelles? Les personnes qui ont Thabitude des réunions ouvrières savent combien leur auditoire se passionne pour les questions philosophiques. C'est un fait qu'on a pu vérifier en maint endroit dans les universités populaires, quand ces questions étaient exposées avec chaleur et talent. C'est peut-être aussi une des causes de leur échec. La France n'est pas pour rien la fille aînée de l'Église. Et il se pourrait que cet idéalisme ne soit pas spécial à notre race, qu'il soit plus largement humain. « Les problèmes les plus difficiles, dit Kautsky du travailleur, sont ceux qui l'attirent le plus. Il se plaît aux questions de philosophie, de métaphysique. Souvent il est difficile de lui faire quitter les nuages et de le ramener sur la terre K »
Qu'on s'en réjouisse ou qu'on s'y résigne, l'homme reste avant tout un animal philosophe, un être qui pense, imagine, rêve, espère, et de qui tous les sentiments et toute l'action se pénètrent de pensée; et ce qu'il y a de meilleur et de plus profond dans cette pensée aspire à l'universel et à l'éternel. Pendant des siècles, cette pensée « religieuse » a paru contradictoire à l'action, surtout à l'humble action économique, et il ne serait pas étonnant que cette survivance pesât longtemps sur notre race. La nouvelle culture intro-
1. Le programme socialislr, traduot. L. Ueiiiy, Paris, Rivière 1910, p. 165.
LES PRODUCTEURS ET LA POLITRJUE lo3
duit, semble-t-il, une rupture brusque, en réhabilitant celte production si dédaignée et en la prenant pour point de départ; mais en prenant son élan de ce point d'appui solide, elle s'élance ensuite vers la philosophie éternelle, qu'elle illumine de lumières nouvelles. Par delà la discontinuité apparente, Fesprit humain retrouve son unité dans la chaîne des âges.