CHAPITRE II
SYNDICALISME ET D É M 0 C R AT I E ( F I N ) : DE L'ANARCHIE AU GOUVERNEMENT
Nous ne voyons donc pas entre le syndicalisme et la démocratie cet antagonisme de fond qu'on nous avait fait pressentir. Nous avons rencontré une opposition historique, donc transitoire, qu'on ne peut concevoir comme définitive qu'à condition de figer la démocratie dans le gouvernement parlementaire bourgeois : procédé peu concluant. Et nous avons vu que la philosophie dernière du syndicalisme, telle qu'elle est vécue par ses mililants, rejoint la philosophie dernière de la démocratie : toutes deux s'achèvent en idéalisme humain.
Mais les syndicalistes font une autre objection. 11 est possible, diront-ils, que philosophiquement l'intérêt économique se prolonge en intérêt politique, et que nous soyons en un sens des idéalistes. Mais il faut prendre pratiquement le mot politique. L'action politique, c'est la conquête des pouvoirs publics, la conquête du gouvernement, de lautorité. de lÉtal. Voilà
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l'action dont nous ne reconnaissons pas la légitimité, dont nous proclamons mémo la malfaisance, parce que nous préparons l'avènement d'une société où il n'y aura plus de gouvernement, plus d'autorité, plus d'État.
La nécessité, pour un mouvement ouvrier véritablement régénérateur, de renoncer définitivement à l'action politique, à la conquête de l'État, source jamais tarie de convoitises et de corruptions, a été, nous l'avons vu, mise en un vif relief par M. Sorel. D'autre part, pour bien prouver que l'abandon de l'ordre traditionnel ne serait pas nécessairement l'anarchie ni le chaos, M. Edouard Berth a emprunté à M. Bergson la notion d'un ordre vital qui, « pour être tout l'opposé de l'ordre géométrique (c'est-à-dire étaliste, intellectualiste, gouvernemental ;, n'en est pas moins un ordre, et même un ordre bien supérieur «.11 est l'ordre supérieur à la police de l'État, la discipline spontanée de l'atelier libre où l'ancienne autorité mystique du Maître s'est fondue dans la discipline impersonnelle, purement technique et objective du travail. Le syndica- Jisme est aussi supérieur à la démocratie étatiste que « l'universel réel », philosophie de la grande industrie, l'emporte sur « l'universel abstrait », rationalisme intellectualiste de tous ceux qui ne sont pas producteurs. Métaphysique à part, cette opposition entre la démocratie autoritaire et le syndicalisme libertaire est
déjà l'àme du fédéralisme proudhonien. Examinons donc celui-ci, pour voir s'il implique vraiment toutes les conséquences qu'on en veut tirer.
Et d'abord, gardons-nous de croire que le syndicalisme organique supprime toute autorité. Il veut éliminer l'autorité politique, il n'admet pas, dans le travail, l'intrusion d'une autorité extra-professionnelle : le travail, a dit Proudhon, est comme l'amour la chose du monde qui souffre le moins l'autorité; mais il reconnaît parfaitement une autorité technique fondée sur la division du travail et la compétence, et aux hiérarchies politiques aboutissant à l'arbitraire il oppose des hiérarchies fonctionnelles mettant en jeu une responsabilité effective. Proudhon, nous l'avons vu, est le premier à nous parler d'une « aristocratie du travail ».
Il est vrai qu'en maints autres endroits il proclame la nécessité d'abolir toute hiérarchie, et M. Sorel après lui parle de la possibilité de réaliser « l'atelier sans maître »; M. Berlh ajoute, en un sens très proudhonien, que « la force collective ouvrière, dégagée de toute tutelle et parvenue à l'autonomie «, serait « l'àme de la production ». Mais qu'est-ce à dire, sinon que tous les producteurs, unis dans un commun amour pour leur travail, reconnaîtront spontanément et joyeusement l'autorité des plus compétents? C'est un si beau rêve qu'on n'ose presque s'y arrêter, surtout
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après la période de dure contrainte capitaliste qui nous est présentée comme si bienfaisante et si propre à façonner les mœurs de la production future. Comment admettre raisonnablement une telle « mutation »? En tout cas c'est un beau rêve d'essence démocratique, même si l'on ne réussit pas à éliminer complètement la contrainte. Fonder l'autorité sur la compétence, c'est-à-dire sur un principe expérimentai, terrestre, tangible, cela noffre rien de contradictoire avec l'idéal démocratique.
Il faut aller plus loin. Si l'on doit conserver l'autorité professionnelle on ne peut songer non plus à éliminer toute autorité politique. Les nécessités de la vie collective, dans un grand pays, ne le permettent pas. Certes, si Ion se place au point de vue de la liberté absolue, le fédéralisme proudhonien est séduisant; mais que de postulats il suppose pour devenir une réalité, et combien cruellement la réalité le dément! Il faut reprendre à propos de Proudhon la même question que nous avons déjà posée en étudiant le livre de son ex-disciple, M. Deherme : qui accordera cesassemblées régionales ou communales aux intérêts parfois opposés, ces compagnies ouvrières qui forment la fédération industrielle agricole, ces producteurs et propriétaires libres qui ne veulent pas de la tutelle de l'État? L'auteur du Py^incipe fcd'iralif prévoyait bien une autorité centrale; mais il la voulait désarmée.
impuissante, souveraine seulement dans le champ infiniment restreint que lui laissaient les souverainetés fédérées de la province, de la commune, des compagnies ouvrières et de l'individu'. Il dénonçait comme entachée de communisme toute réglementation qui portait même la plus légère atteinte au droit absolu du libre producteur, du libre propriétaire, du libre contractant.
Au fond de cette intransigeance libertaire, il y avait un double postulat. Dune part, Proudhon croyait que la concurrence, qu'il voulait « illimitée », favorise nécessairement la petite propriété et le petit producteur, donc tend au nivellement social. Il suffirait pour cela, disait-il, d'entourer la propriété de certaines garanties, d'organiser l'échange et l'instruction publique; la concurrence, loin de servir l'accaparement, deviendrait alors favorable au petit et moyen propriétaire, car la petite propriété coûte moins et produit plus. D'autre part, selon Proudhon, les propriétés et les groupes, qui ne sauraient supporter une atteinte de l'Etat, doivent se régler eux-mêmes en conscience, par un profond sentiment social et juridique. Dans ces conditions, « point n'est besoin de médiation ».
Et c'est parfait, assurément, mais à condition
1. Voir à ce point de vue Du principe fcdéralif et Théorie de La Propriété. Cf. sur ces points le livre d'Aimé Derliiod, P.-J. Proudhon et la Propriété, Giard et Brièrc, 1910.
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d'admettre les deux postulats. Pour le premier, il est difficile de répondre d'une façon ferme, les garanties exigées par Proudhon pour le développement de la petite propriété n'ayant jamais été réalisées. Mais à supposer qu'elles le deviennent, on peut se demander si elles seraient suflisantes pour arrêter la pulvérisation de la petite propriété, et si l'intervention positive de l'État n'est pas nécessaire pour enrayer l'action de la concurrence, favorable aux grands, dure aux petits. Il semble que Proudhon s'en soit luimême aperçu. « La petite bourgeoisie décline, écrivait-il avec tristesse, décline vers le gouffre du prolétariat; c'est la grande plaie de la France '. >; Quant au second on ne peut s'empêcher de demander : qu'arrivera-t-il si les individus et les groupes n'écoutent pas la Justice? C'est Proudhon lui-même qui répond, avec sa rude franchise cou lumière. Si le citoyen ne peut réunir en lui la double qualité d' « agent de police » et de « voyer sur lui-même », « tout édifice croule; il faut revenir au principe policier et autoritaire ». « Il n'y a de remède que dans la répression, tant que la conscience publique n'aura pas été renouvelée, tant que, par cette régénération, le citoyen producteur et vendeur ne sera pas devenu son propre
d. Correspondance, X, 379. Voir d'autres cilalions dans la brochure d'Aimé Berlliod : L'Altitude sociale de l'.-J. Pruudhon, iii fine.
et plus sévère surveillant. Cela se peut-il, oui ou non? » Proudhon espère — et nous aussi. Mais en attendant cette « révolution morale », il faut être prêt pour la « répression », ce qui veut dire qu'il ne faut pas désarmer FÉtat. Nous ne parvenons pas à nous dépêtrer complètement du système « communautaire ». Combien le grand polémiste avait raison de remarquer ailleurs qu'il n'y a pas de gouvernement qui réalise entièrement un idéal : « Tout gouvernement de fait est nécessairement mixte ».
Ce n'est pas seulement pour l'ordre économique qu'il faut un régulateur. Une grande collectivité peut avoir à lutter, au nom même du droit, contre une collectivité étrangère; elle peut même avoir à lutter — en quelque sens que l'on prenne cette proposition qui est vraie de tous les régimes — contre des « ennemis de l'intérieur » : il faut un gouvernement pour y songer. Ici encore Proudhon éludait trop facilement la question en répondant qu" « un peuple confédéré est un peuple organisé pour la paix », qu'il n'a donc que faire d'armée. Supprimer l'armée, réduire le service militaire « à celui de la gendarmerie, des commis d'état-major et des préposés à la garde des magasins et des forteresses », c'est bionlùt dit, et cela réjouirait nos antipatriotes, si ceux-ci pouvaient être satisfaits d'une solution qui laisserait subsister des forteresses. Mais le glorificateur du « droit de la force », et sur-
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tout l'auteur de Tliymne admirable qui teraiine la Révolution sociale démontrée par le coup d'Etat : « 0 patrie, patrie française, patrie des chantres de l'éternelle Révolution, patrie de la liberté, patrie que j'aime de cet amour accumulé que le fils grandissant porte à sa mère, que le père sent croître avec ses enfants!... » n'était pas du bois dont on fait les disciples de Tolstoï ou de M. Hervé. Comme les révolutionnaires patriotes des guerres de la Liberté, il se serait laissé emporter par la grande onde de vie collective qui eût défendu, en cas d'agression, la patrie du droit; il eût compris que le sentiment national est un des aspects, à de certains moments le plus émouvant et le plus impérieu.v, de cet « être collectif » dont il a parlé si magnifiquement, quoiqu'en termes parfois si troubles. Or, à cette vie collective, contre-poids de la tendance fédéraliste, corporative et individualiste (jui, livrée à elle seule, aboutirait à la dispersion absolue, il faut un organe; il faut un substratum tangible de la continuité et de l'unité; dans une nation, c'est le gouvernement. Nous ne disons pas que c'est le gouvernement seul; le sentiment social doit être en tous vivant ; mais il faut un organe spécialisé pour accomplir, sous le contrôle de la collectivité, la fonction de direction de la vie nationale, comme le comité dictatorial de la C. G. T. est l'interprète, sous le contr(Me des fédérations, de la vie ouvrière.
De quelque point de vue quon se place, on ne peut donc échapper à la nécessité d'un gouvernement central, organe de coordination, de contrôle, et pendant longtemps encore d'intervention autoritaire entre les diverses républiques fédérées. Dès qu'on songe à la pratique immédiate, cette nécessité s'impose même aux militants les plus révolutionnaires ^ On ne peut répudier complètement l'unité pour s'abandonner à la diversité : l'individu lui-même proleste.
Ce dut être un des phénomènes les plus émouvants de Tàme d'un Proudhon que celte lulte entre les deux principes antithétiques, l'Autorité et la Liberté, dont l'étude remplissait sa vie et dont il retrouvait partout l'opposition. Certes, il les voulait conserver tous les deux — ayant fini par renoncera la « synthèse » hégélienne, — pour les balancer l'un par l'autre. Ne craignant pas d'aller, comme dit Sainte-Beuve, jusqu'à l'expression « forcenée et exterminante », il les voulait même à la fin tous les deux « absolus », quitte à reconnaître, comme un vil opportuniste, que dans la pratique il n'y a que des transactions, des états de fait
1. On a fait remarquer que le livre des syndicalistes révolutionnaires Pataud et Pouget : Comment nous ferons la révolution, rétablissait sous d'autres noms les institutions (gouvernement, armée, parlement, etc.) qu'il détruisait; M. Jaurès et M. Jean Grave, en sens inverse, en ont triomphé. .M. Griffuelhes a répondu que ce livre n'était qu'un roman, à son avis au moins inopportun {La vie ouvrière, 5 décembre 190'.)); mais il ne s'explique pas sur sa conception propre.