‹ Le procès de la démocratieChapitre 9 sur 49 · DE L ANARCHIE AU GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

DE L ANARCHIE AU GOUVERNEMENT

mélangés de principes contraires. Mais comment faire le départ entre ces deux exigences contradictoires?

L'Autorité, le grand idéaliste la voulait dans la famille; il en armait le père vis-à-vis de la femme et des enfants; tout l'esprit du droit romain revivait en ce paysan. Car l'autorité, c'est la communion, la fusion, tout ce qui lie et perpétue, toute la douceur tendre et forte du sentiment — et personne n'y était plus sensible que cette âme austère. Mais, quand il arrivait à l'Etat, — et déjà dans la famille même, — le libertaire intraitable se réveillait. Plus d'autorité, plus de communauté, plus d'indivision, plus de hiérarchie, plus de raison d'État, car tout cela c'est le despotisme, la corruption et l'arbitraire. « Loin de moi, communistes, votre présence m'est une puanteur! » Il ne doit plus y avoir, pour balancer la puissance toujours trop forte de l'État, que la Liberté, c'est-à-dire le droit, la propriété, la concurrence, l'individualisme égalitaire ayant complètement aboli la raison d'État, dût la nation devenir « martyre de la justice ». On voit à quel point Proudhon était « dreyfusien » avant la lettre.

Et qu'il est facile d'atteindre à la puissance en vaticinant ainsi dans l'abstrait, mais combien la vie réelle est plus complexe et plus douloureuse ! Autorité- Liberté, Droit-Politique, il les faut tous les deux, mais dans quelle mesure? Tout l'art de l'homme d'État con-

siste à les balancer et à les doser. En tout cas, ce n'est pas maintenir l'anlinontiie proudhonienne que d'en supprimer un terme.

Ce conflit tragique entre le sentiment collectif et la liberté, tout individualiste doué de sens social le ressent vivement. Les plus intelligents disciples de Proudhon n'y ont pas échappé. M. Edouard Berth reconnaît tout ensemble la vie collective des nations et la vie collective des classes, mais il ajoute qu'il faut « choisir ». Pourquoi choisir? Pourquoi un esprit complet n'admettrait-il pas la double vie collective de l'État et de la classe, sans éluder le terrible problème de les faire entrer en composition lune avec l'autre, au mieux de la vie et de la Justice? N'est-ce pas ce que fait la démocratie ?

Ces considérations paraissent si évidentes qu'elles s'imposent même à certains syndicalistes. Entre la nation et la classe, un disciple ou un émule italien de M. Sorel, M. A. Labriola, n'a pas cru devoir choisir. Il montre que le besoin de Tindépendance nationale repose sur les mêmes sentiments que celui de l'indépendance de classe. « Si rantipatriotismc veut raisonner et rester conséquent avec lui-même, il conduit tout droit à la négation de la lutte de classe, tout en voulant l'affirmer plus énergiquement. Le besoin luimême de l'indépendance de classe repose sur un fait sentimental. Qui trouve illogique le sentiment de Vindé-

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pendance nationale doit trouver tout aussi illogique le sentiment de Cindépendance de classe^. » Voilà du pur socialisme démocratique.

Lors donc que les syndicalistes et les proudhoniens absolus disent que l'homme individuel et réel, le producteur, doit résorber en lui le citoyen abstrait, ils disent une chose qui, prise à la lettre, est peu intelligible et contradictoire; car, d'une part, le producteur n'est pas tout Ihomme, ou plutôt un individu n'est pas qu'un producteur au sens étroit du mot, et, d'autre part, il n'est rien de moins abstrait que le sentiment collectif, qu'il soit patriotique ou de classe. L'abstraction vient après, elle ne doit pas faire oublier le sentiment primordial. Les saisissantes remarques de M. Sorel sur les convoitises qu'a excitées de tout temps l'État, sur les ruées d'appétits pour la possession du pouvoir, ne sont pas suffisantes pour faire renoncer totalement à l'action politique, car il y a là une force positive que des politiques soucieux de réalités ne peuvent abandonner. A ce point de vue, traditionalistes royalistes et démocrates sont en effet d'accord; aussi en profitent-ils pour échanger quelques aménités. Et les syndicalistes eux-mêmes ne manifestent plus, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, leur intransigeance d'autrefois.

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