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COMMENT CETTE ACTION SERAIT INTERPRÉTÉE PAR LA BELGIQUE

A une telle question, dites-moi, que devait répondre n'importe quel chef d'état-major venant d'apprendre qu'au cas où son pays, conventionnellement neutre, serait attaqué, l'une des puissances qui l'ont garanti viendrait à son secours ? Exactement ce que le général belge a répondu : « au point de vue militaire, cette action ne pourra qu'Être favorable, mais cette question d'intervention (notez le mot en passant) relève

ÉGALEMENT DU POUVOIR POLITIQUE ET, DÈS LORS, JE SUIS TENU d'en ENTRETENIR LE MINISTRE DE LA GUERRE. »

Quant aux questions d'ordre militaires, le chef de l'état-major belge avait toujours, au cours de sa carrière, considéré ce domaine comme étant le sien, par ce qu'il en avait les responsabilités : « C'était, — je suis autorisé à me ser^dr de ses propres expressions, — une règle qu'il s'était imposée dans tous les travaux ou études stratégiques ou

tactiques, car il jugeait que ces questions, spécialement de son ressort et de sa compétence, ne relevaient que de l'état- major. » Aussi n'a-t-il adressé un rapport au ministre de la Guerre sur ses conversations avec l'attaché militaire anglais qu'au moment où elles avaient pris fin.

Si je voulais poursuivre l'analyse attentive du rapport du général belge, je pourrais multiplier encore les preuves de son indiscutable correction. Ainsi, je lis un peu plus loin : « M. Barnardiston s'informa si nos dispositions étaient suffisantes POUR ASSURER LA DÉFENSE DU PAYS durant

la traversée et les transports des troupes an glaises, temps qu'il évaluait à une dizaine de jours. Je répondis que les places de Namur et de lyiége ÉTAIENT A l'abri d'un coup de main et que, en quatre jours, notre armée de campagne, forte de loo ooo hommes, serait en état d'intervenir. »

Plus loin encore, notez ces expressions : « Nous pouvions compter, que, en douze ou treize jours, seraient débarqués, etc. » — « Il me demanda d'examiner la question du transport de ces forces

VERS LA partie DU PAYS Oll ELLES SERAIENT

UTILES. » — « J'ai insisté une dernière fois et aussi énergiquement que possible sur la nécessité de hâter encore les transports maritimes, de façon que les troupes anglaises fussent prés de nous entre le onzième et le douzième jour. »

6o LK PROCKS DF. I A NF.UTRALITH BELGE

Combien, h travers toutes ces lij^nes, transparaît l'idée qu'il s'agit de venir au secours de la Belgique pr^:alablement attaquée.

Seuls, les auteurs du Livre blanc s'égarent dans des commentaires en marge de l'évidence. Ils attachent, par exemple, une grande importance à ce que, parmi les documents trouvés à Bruxelles figurait une carte du déploiement de l'armée française, et ils en tirent hardiment cette conclusion : la Belgique n'était pas seulement d'accord avec l'Angleterre, mais « les trois puissances alliées avaient établi exactement (« genau festgesetzt ») les plans d'une coopération des armées alliées. » [Akienstûckc zuvi Kriegsausbruch, p. 58, en bas). Or, je suis en mesure d'affirmer que cette carte était une « carte d'études », faite par un des officiers adjoints à l'état-major belge ; cet officier en a dessiné, au moment des conversations de 1906, aussi bien qu'avant et après cette époque, beaucoup d'autres pour orienter l'étatmajor sur la marche des déploiements stratégiques possibles de l'armée française — et aussi de l'armée allemande. Ces cartes avaient la valeur de schémas et j'ajoute d'après des renseignements émanant du général Ducarne lui-même, qu'aucune, absolument aucune carte ne fut dressée au cours des entretiens avec l'attaché militaire anglais, ce dont le dossier trouvé à Bruxelles fait d'ailleurs foi.

Pour montrer combien, même au point de vue purement militaire, la Belgique était, après ces con-

versations, exactement dans la même situation qu'auparavant à l'égard de ses garants, j'avais révélé dans La Belgique neutre et loyale (p. 179) que peu de temps après 1906, un voyage d'études de l'état-major belge avait eu pour thème tactique un débarquement supposé de troupes anglaises en Belgique. Je puis être aujourd'hui plus précis : voici le tableau des directions données aux voyages d'études pendant les cinq années qui suivirent les conversations :

1906, VERS Iv'AlvLEMAGNE ;

1907, VERS I.A France ;

1908, VERS Iv'Angi^eterre ;

1909, VERS l'AIvIvEMAGNE ;

1910, VERS i,A France.

En particulier, le voyage de 1908 était basé sur l'hypothèse que la France et i.' Angleterre faisaient CAUSE COMMUNE POUR TRAVERSER LA BEL- GIQUE DANS UNE GUERRE CONTRE l' ALLEMAGNE.

Véritablement, peut-on souhaiter des faits qui anéantissent plus complètement l'Accusation ?

ly'un des accusateurs de la Belgique, le D^ Richard Grasshoff ^, l'a bien senti.

1 D' juris et phil. Richard Gkasshoff, Belgiens Schidd, zugleick eine Antwort an Professor D' Waxueiler ; Reimer, Berlin 1915. — Traduction française : La Belgique coupable ; même éditeur.

Puisque j'entre en discussion avec cet auteur, il me permettra

à2 Ll: l'KUChS l)h I.A NtUTK ALITÉ BELGE

Aussi ])asse-t-il légèrement, sur les commentaires des brochures officieuses et il se borne à dire (je résume l'argumentation) :

« lyaissons de coté tous les incidents susceptibles d'une interprétation multiple (p. 6)... ne tenons aucun compte des suppositions instinctives que le fait suggère immédiatement chez chaque esprit raisonnable (p. 7). Il n'en reste pas moins ceci : le Gouvernement belge devait avertir l'Allemagne, car si, dans l'avenir, l'Angleterre voulait un jour débarquer des troupes en Belgique sans attendre f l'attaque allemande, — et le Gouvernement belge

devait savoir par l'Histoire que l'Angleterre était

de lui faire observer qu'il m'a bien inexactement attribué des tendances d'esprit et des expressions qu'il n'a pas trouvées dans mon livre. Il écrit : « En notre qualité d'Allemand doué d'un jugement médiocre, concession la plus haute que fasse à notre iutelli^ence la magnanimité de M. Waxweiler (p. 7 de la traduction française) ; voici le passage correspondant de l'édition allemande : « Wir wollen als besonnene Deutsche von màssigem Urteil — dass uns Herr Waxweiler grossmûtig im hôchsten Falle der Einsicht zugesteht » (p. lo-ii).

Je n'ai jamais rien écrit de semblable.

J'ai dit, à propos des démarches diplomatiques de l'Allemagne du 29 juillet au 4 août 19 14, qui ont révélé des dispositions si peu correctes à l'égard de la Belgique : c Les meilleurs amis de l'Allemagne, les Allemands eux-mêmes qui ont su dans les angoissantes semaines que vit notre pays, conserver le sens de la mesure, n'éprouvent-ils pas, en présence de ces faits, un indicible malaise et pour tout dire, un troublant remords ? » (p. 117,) Et dans la traduction allemande : « Empfinden die besten Freunde Deutschlands, ja die Deutschen selbst, die trotz den bangen Ereignissen der letzten Monate ein mâssiges Urteil bewahrt haben, nicht ein unbeschreibUches Unbe hagen und, um es ganz zu sagen, nagende Reue ? (P. 102.)

Aucun de mes textes ne renferme, on le voit, rien qui autorise la remarque de l'auteur.

Dans sa brochure, le D^" Grasshoff revient encore en trois autres endroits (pp. 10-17-45) sur cette confusion déplaisante.

assez perfide pour le faire, — elle connaissait désormais tous les détails techniques nécessaires. Or, l'Allemagne, garante comme l'Angleterre, avait le droit de connaître les mêmes choses. I^e Gouvernement belge devait se demander : à présent que l'Angleterre s'est assurée un pareil monopole d'informations, l'Allemagne se regardera-t-elle toujours comme liée par un traité de garanties dont l'un des contractants menace de s'assurer la part du lion ? Croit-on en Allemagne à la loyauté d'Albion ? »

En somme, pour le D' Grasshoff, toute l'accusation contre la Belgique se ramènerait à ceci : la Belgique aurait rompu l'équilibre de la neutralité en assurant à l'Angleterre un monopole par la communication de secrets militaires. I^e professeur Frank voit à son tour, dans cette imputation, le grief fondamental à adresser à la Belgique {Die belgische Neutr alitât, p. 31).

Mais il suffit de lire le rapport complet du général Ducarne {La Belgique neutre et loyale, p. 283 et suiv.), pour constater que le chef de l'état-major belge n'a eu aucunement à confier à son interlocuteur des secrets militaires belges ; il a recueilli, au contraire, de très intéressantes confidences sur les dispositions anglaises ; il a coordonné des mesures pour concerter l'action des deux armées, toujours en vue « d'opérations COMBINÉES DANS LE CAS d'UNE AGRES- SION Ai.i,EMANDE ». Il s'est borné « à convaincre l'at-

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taché anglais de la volonté ([un l'armée belge avait d'entraver dans la mesure du possible les mouvements de l'ennemi et de ne pas se réfugier dès hdébut dans Anvers ». Rien de plus.

Je suis heureux de pouvoir communiquer ici une déclaration récente de l'ancien chef de l'étatmajor belge : si un attaché militaire français ou allemand s'était adressé à lui et l'avait invité à prendre des mesures en vue de combiner une défense éventuelle du territoire garanti, il lui eût réservé exactement le même accueil. Mais cela n'eût pas empêché l'état-major de garder le secret sur ses propres dispositions et de ne communiquer à aucun des attachés militaires celles qu'il aurait prises avec les autres.

I/CS accusateurs de la Belgique perdent vraiment toujours de vue que cet Etat était indépendant, souverain, maître chez lui, et ne voulait d'aucune inféodation : il prenait pour sa défense les mesures « qu'il lui convenait de prendre », comme le disait en 1887 l'ancien ministre belge Frère-Orban, qui saisissait cette occasion pour rappeler à la Chambre ces paroles du maréchal de Moltke : « C'est affaire à la Belgique de choisir ses moyens de défense. » (Cf. E. Descamps, La Neutralité de la Belgique, p. 409, § 5 : « I^e choix des moyens appropriés à la défense. »).

Eh ! puisque les accusateurs de la Belgique se montrent si ombrageux à l'égard du rôle des atta-

chés militaires étrangers à Bruxelles, je vais leur révéler un précédent qui ne laisse pas d'être assez piquant.

I^e 12 mai 1875, le baron lyambermont, qui a longtemps dirigé la diplomatie belge, écrivait à M. Jules Devaux, chef du cabinet du roi Ivéopold II :

« On m'a dit et redit en termes presque suppliants : il faut mettre Namur et I^iége en état de défense. Il ne s'agit pas de grands travaux, mais seulement d'un système n'entraînant qu'une très modique dépense. On a même fait remarquer que ces travaux sont indispensables dans les deux sens : vous pourrez déclarer en les proposant que vous les faites aussi bien pour une armée venant de l'autre côté. Nous ne demandons donc pas de privilèges, mais nous tenons à ce que la ligne de la Meuse soit barrée.

» Bn somme, je ne puis mieux condenser la pensée de mon interlocuteur qu'en répétant les mots dont il s'est servi : Tout ce que nous vous demandons, c'est de tenir cinq jours ; cela fait, votre tâche sera remplie. »

Iv'interlocuteur du baron Lambermont n'était ni plus ni moins que l'Attaché militaire allemand à Bruxelles, le major von Sommerfeld. Il était venu trouver non pas un militaire, mais la personnalité la plus éminente du Département des Affaires étrangères. Il ne lui avait pas demandé simplement de prendre en commun des mesures d'exécution pra-

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tique, i>our le cas où l'armée allemande devrait conformément aux traités, aider l'armée belge dans la défense du territoire, mais il l'avait pressé d'engager son gouvernement dans une voie qui était alors toute nouvelle, de modifier profondément le système défensif du pays, — et cela simplement pour répondre aux convenances stratégiques de l'Allemagne.

La conversation militaire de 1906 est considérée aujourd'hui en Allemagne comme une trahison : comment l'eût-on qualifiée si elle avait eu la portée f de la conversation dipi^omatique de 1875 ^ ?

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