PREMIER FAIT
Un jour Delaunay, d'Angers, après m 'avoir tournoyé sur les bancs, en me caressant de l'œil ; après m'avoir dit : a Tu vas être « bien contenty je vais abimer la Compagnie des Indes; n un jour, dis-je, Delaunay parut à la tribune avec un discours foudroyant contre cette Compagnie; elle était traînée dans la boue, et si ignominieusement, et avec tant de vérité, que je m'aperçus qu'il ne pouvait y avoir que les traînés qui eussent pu dévoiler tant de turpitude, pour en imposer à la Convention, et lui escamoter un décret favorable à leurs vues (3). Effectivement le discours était de
(1) V. le Moniteur du 24 nivêse.
(2) Ibid.
(3) V. la dénoDciatioD de Chabot, qui l'atteste.
leur fabrique. Tant d'efforts contre eux-mêmes, dans le oomsidiTani^ n*était que pour que les députés adoptassent aveuglément le projet de décret subséquent, dans la supposition, assez juste, que la Convention prendrait pour destructeur de la Compagnie des Indes tout décret qui suivrait assez habilement une pareille diatribe. Mais la petite politesse de Delaunay, et la connaissance que j'avais de ses précédentes opinions sur cette matière, me tinrent en garde. En effet, la lecture du projet de décret me démontra que les administrateurs de cette Compagnie ne voulaient autre chose que per|)étuer la Compagnie et son agiotage, en ayant Tair de la supprimer par une feinte liquidation.
A rinstant, je tombe sur le projet de Delaunay, en dévoilant franchement ma pensée, et je propose un simple amendement de deux lignes qui mettait, sans retour, les administrateurs à la porte, et la Compagnie à néant. Delaunay, attéré, voulut lutter et lutta contre moi. Cambon (pour d'autres raisons sans doute que celles de Delaunay) vint à son secours. Je résistai à trois reprises et par trois discours consécutifs, et avec une chaleur proportionnée à la fourberie qui m'indignait. Robespierre aîné, frappé de mes raisons, m'appuya fortement, et j'emportai l'amendement suivant :
La Convention déeréte que la liquidation de la Compagnie des IndeSy sera faite par le gouvernement^ et que les scellés apposés sur les effets de cette Compagnie ne seront levés qu'après que le mode de UqtUdaiion aura été décrété et organisé.
J'écrivis et signai cet amendement au bureau des secrétaires, à côté de Delaunay, qui vint de la tribune me le voir écrire, et le remis à Louis du Bas-Bhin sans doute, puisqu'il dit que je lui ai remis un décret ; mais je ne lui ai pas remis, ni pu remettre vingtdeux jours après le prétendu décret dont le Comité parle, attendu qu'il n'y a point de décret, que je ne lui en ai pas remis d'autres, et que lui, Louis du Bas-Rhin, n'était pas là vingt-deux jours après.
Cette transposition de temps, n'est pas ici d'une petite conséquence.
Cambon fit un sous-amendement, il fut même fait quelques propositions incidentes, et comme la séance tendait à sa fin, le tout fat renvoyé à la Commission des finances dite des Cinq, à laquelle je fus adjoint pour présenter une nouvelle rédaction.