DÉBATS SUR-LE-CHAMP
a Billadd-Vareisnes. — ({ Avant de rendre ce décret, je demande que la Convention entende la lecture de la lettre que les Comités ont reçue de l'administration de police ; elle verra
(1) Nous rappelons que la résistance des accusés avait consisté seulement à demander l'audition de leurs témoins (Voir pièces 25 et 26). -R.
quel péril menace la liberté, et quelle intimité règne entre les conspirateurs traduits au Tribunal et ceux des prisons : cette lettre contient le récit de leurs attentats.
« Un secrétaire fait lecture de cette lettre ; elle est ainsi conçue :
« Commune de Paris. — Cejourd'huy 45 germinal.
« Nous, Administrateur du département de police, sur une lettre à nous écrite par le concierge de la maison d'arrêt du Luxembourg^ nous nous sommes à Tinstant transportés en ladite maison d'arrêt, et avons fait comparaître devant nous le citoyen Laflotte (4), ci^devant ministre de la République, à Florence, détenu en ladite maison depuis environ six jours, lequel nous a déclaré qu'hier, entre six et sept heures du soir, étant dans la chambre du citoyen Arthur Dillon {2), que lui déclarant a dit ne conniutre que depuis sa détention, ledit Dillon, après Tavoir tiré à part, lui avait demandé s'il avait en connaissance de ce qui avait eu lieu ce jour au Tribunal révolutionnaire ; que, sur une réponse négative de la part dudit Laflotte, ledit Dillon lui avait dit que les accusés, Danton, Lacroix, Hérault avaient déclaré ne vouloir parler qu'en présence des membres de la Convention, Robespierre, Barère, Saint-Just et autres ; que le peuple avait applaudi ; que le jury embarrassé avait écrit une lettre à la Convention, qui étant passée à l'ordre du jour ; qu'à la lecture dudit décret, le peuple avait donné de fortes marques d'improbation, qui s'étaient répandues jusque sur le pont (bruits que ledit Dillon avait eu soin de répandre dans la prison); que sa crainte était que les comités de Salut public et de Sûreté générale ne fissent égorger les prisonniers détenus à la Conciergerie, et que le même sort ne fût réservé aux détenus dans les autres mai-
Ci) Ce Laflotte n'était aatre qa*ua mouton^ un de ces espions entretenus dans les prisons par les comités de Salut public et de Sûreté générale. — R.
(2) Le général avait déjà été signalé auparavant à Robespierre par un autre mouton, le nommé Àmdns (Voir 3* partie). — R.
sons d'arrêt; qu'il fallait résister à l'oppression; que les hommes de tête et de cœur devaient se réunir ; que ledit Dillon dit encore qu'il voulait la République, mais la République libre.
« Dillon ajouta alors qu'il avait un projet concerté avec Simon, député de la Convention, et qui était détenu dans ladite maison, homme de tête froide et de cœilr chaud ; qu'il voulait le communiquer à lui déclarant ; que lui déclarant sentant l'importance dont il pourrait être de découvrir ce projet, pour la chose publique, il prit le parti de dissimuler et d'entrer dans ses vues ; que ledit Dillon lui dit qu'il viendrait le trouver chez lui ; qu'il amènerait Simon, et ferait en sorte aussi d'amener Thouret aussi détenu ; il donna alors à un porte-clef, que lui déclarant croit s'appeler Lambert, une lettre. Sur l'observation du porte-clef, ledit Dillon coupa la signature; qu'il lui dit alors que ladite lettre était pour la femme de Desmoulins; qu'elle mettait à sa disposition mille écus, à l'effet de pouvoir envoyer du monde autour du Tribunal révolutionnaire; après quoi il sortit de la chambre ; que lui déclarant se rendit dans la sienne, et que, réfléchissant sur l'importance dont pouvait être la découverte de leur projet, il se décida à avoir l'air de partager leurs idées pour mieux connaître leur plan.
« Vers huit heures et demie arrivèrent en effet Dillon et Simon : après lui avoir tous les deux confirmé les nouvelles que Dillon lui avait précédemment dites, ils cherchèrent à émouvoir en lui toutes les passions qui pouvaient le porter à adopter leurs projets, tantôt en éveillant les mécontentements qu'ils lui supposaient de sa détention, tantôt en lui faisant voir la gloire à laquelle il pourrait participer en travaillant à rétablir la liberté qu'ils disaient perdue, tantôt enfin en cherchant à exciter son ambition par l'espérance des places auxquelles il devait être porté. Enfin quand ils crurent s'être assurés de sa personne, quand ils s'imaginèrent l'avoir associé à leurs infâmes complots, ils lui détaillèrent et discutèrent devant lui différents projets.
ce Ne cherchcmt qu'à gagner du temps, et à connaître ses complices, lui déclarant accéda à tout ; il leur dit même qu'il aTait quelque argent à leur disposition; enfin, quand il se fut assuré de tout, quand il se fut persuadé qu'ils étaient LES SEULS dépositaires de leur secret; quand ils lui eurent donné parole de ne point agir avant d'avoir appris les nouvelles du lendemain, il les congédia, contents de s'être acquis une créature. Il était neuf heures du soir ; les guichets étaient fermés, et il ne pouvait faire sa déposition sans donner l'alarme dans la prison. Il eut la présence d'esprit, pour ne donner aucune suspicion à Dillon, de rentrer encore dans sa chambre, et d'y rester jusqu'à onze heures à une partie de wicht [sic) ; il veilla toute la nuit ; et à la pointe du jour, il descendit au guichet, dont il se fit ouvrir la porte, et accourut dire au citoyen Goubert, qui a la confiance du concierge, ce qui s'était passé la veille, afin qu'il en fît son rapport au concierge, pour s'assurer des conspirateurs.
<( Quant au projet discuté par Simon et Dillon dans sa chambre, il se réserve, sous le bon plaisir des comités de Sûreté générale et de Salut pubUc, d'aller lui-même leur en faire le RAPPORT, croyant que la prudence V exige ainsi,
a Lecture faite au citoyen Laflotte, il a dit que la présente déclaration contient vérité, et a signé avec nous ; ajoutant encore le déclarant, que sur l'escalier du citoyen Benoit, concierge, ayant rencontré le citoyen Laminière, aussi détenu, celui-ci lui avait dit que le citoyen Arthur Dillon était descendu dans les autres chambres, vers les huit heures ; qu'il lui avait aussi fait part de ces nouvelles, et de ses craintes, que ledit LAmioière avait traitées de chimères, et que ledit déclarant lui avait dit qu'il allait voir à en conférer avec lesdits citoyens Simond, Thouret, et lui déclarant a signé :
(( Alexandre Laflotte. »
« Sur quoi nous Administrateur de police, disons qu'il sera à l'instant référé aux comités de Sûreté générale et de
Salut public, pour par eux être ordonné ce qu'il appartiendra.
« Witchenelle (sic), administrateur de police. »
« Le décret présenté par Saint-Just est adopté à Tunanimité (1). »
Ainsi, d'après trois faits imaginés et absolument faux, savoir: la rébellion des accusés, mensongèrement affirmée par Saint- Just, d'après la lettre d'Herman et de Fouquier-Tinville au comité de Salut public (2) ; leur connivence avec des prisonniers qui n'avaient pu avoir avec eux la moindre communication; et la conspiration de ces prisonniers entre eux pour égorger les comités et le Tribunal révolutionnaire, faits attestés devant l'Assemblée par Saint-Just et Billaud-Varennes d'après les dénonciations de l'espion de prison Laflotte, la Convention nationale, sans examiner les pièces, sans contrôler les accusations, dont elle aurait aussitôt reconnu la fausseté, rendit un décret qui permettait désormais de supprimer la défense pour les prévenus traduits devant le Tribunal révolutionnaire, sous prétexte de rébellion, et d'envoyer les Dantoniens à la guillotine avec une apparence de légalité.
En effet, le lendemain 16 germinal, à l'ouverture de l'audience, l'accusateur public invita le greffier à donner lecture du décret rendu la veille par la Convention, et qui mettait hors des débats tout accusé qui ne respecterait pas la justice (3).
Puis il déclara aux prévenus Lacroix et Danton qu'u. avait