DEUXIÈME LETTRE DE LACROIX A DANTON
a De Lille, le 28 mars 1793.
a Je suis, mon cher Danton, dans an état que je ne saurais t*exprimer; les dangers qui menacent notre patrie augmentent de jour en jour, et nos ressources, nos espérances diminuent, s'affaiblissent et s'enfuient pour ainsi dire. Nous sommes ici occupés jour et nuit à déjouer les manœuvres des malveillants. Ils sont en grand nombre et la confusion qui règne dans cette grande ville rend insuffisants et presque inutiles tous nos projets de perquisitions et de recherches.
a Dumouriez me parait, à moi, bien dangereux pour la République. Je ne reconnais plus en lui ce générai que j'aimais personnellement et dont j'estimais la bravoure, les talents, et dont je respectais l'audace. Je l'envisage comme un ennemi de son pays, qui veut l'enchaîner ou le traîner sur le bord du précipice pour l'arrêter dans sa chute et se faire déclarer son sauveur, son protecteur I Que d'idées noires se succèdent les unes aux autres ; tout m'est suspect. Les évène ments les plus naturels peut-être me paraissent combinés et concertés. Je ne vois que traîtres et conspirateurs. Apprends, mon ami, que Dumouriez fait évacuer aujourd'hui Tournay ; que Mons et Namur le sont, ou vont l'être ; qu'à Lille, il n'y a pour toute garnison que deux-cent-quarante-cinq volontaires nationaux ; que la confiance y est faible, que les dispositions des habitants paraissent équivoques ou douteuses ; que l'esprit public, à Valenciennes, est détestable!... Ah! mon cher Danton, dans quelle position la République va-t-elle se trouver? Beaucoup d'ennemis à vaincre, beaucoup d'armées à combattre, et pas un homme à la tête de nos troupes ; pas un général sur lequel on puisse compter.
K Je t'envoie, mon cher Danton, une copie fidèle de la conversation de Dumouriez avec Goguet. Tu te rappelles ce qu'il nous a dit à Bruxelles; eh bien ! celle-là s*est passée avant-hier. J'ai tout réfléchi, tout rapproché, tout calculé, et, je te l'avoue, ma patrie est tout pour moi, mes amis ne viennent qu'après. J'at proposé ce matin de suspendre Dumouriez et de le mettre en état d'arrestation. Mes collègues ont cru qu'il fallait temporiser. Je ne sais s'ils avaient raison, mais j'ai dû respecter la majorité.
a Adieu, mon cher Danton, j'ai le cœur navré de douleur; j'ai l'humeur noire, je suis furieusement rembruni. Je t'ai déjà écrit bien des lettres, tu ne m'as pas encore répondu. Ce n'est pas le
moment d'être paresseax oa indifférent. Fais de ma lettre Tusage que tu voudras, je la livre à ta prudence, ainsi que la lettre de Goguet. Je crois cependant que tu dois la communiquer à Beurnonville et Lebrun, et ensuite au Comité de défense générale. Trois commissaires envoyés dans la Hollande partent à l'instant pour Paris (4). Ils sont bien mécontents de Dumouriez. Parles-en à Lebrun. Je t*embrasse de tout mon coeur. Donne-moi de tes nouvelles.
« Delacboix (2). »
NOTE BE GOGUET, A LAQUELLE IL EST FAIT ALLUSION DANS LA LETTRE DE LACROIX (3).
« Le dire d'un homme en place,
a n commande une armée de brigands, de scélérats et de poltrons. La France est perdue ; Tarmée ne peut plus se rallier. Les places-frontières sont dénuées de moyens de défense. Si dix mille Prussiens se présentaient devant Dunkerque, Lille ou Yalenciennes, elles sont perdues. Il est sûr qu'elles manquent de tons moyens de défense.
«( Les insurrections du dedans sont horribles; elles croîtront encore. C'est pour cela qu'il se rapproche des frontières.
« Il a dit aussi à une autre personne, que c'était l'état du dedans qui le forçait à se rapprocher des frontières.
a II n'y a plus qu'un moyen de sauver la France : c'est un accommodement quelconque avec les puissances étrangères.
(1) Oubuisson, Proly et Pereyra. — R.
(2) Archives nationales, papiers saisis chez Lacroix, lors de son arrestation, et conservés dans les cartons des Tribunaux révolutionnaires.
Les conférences de Proly, Pereyra et Oabuisson avec Damoariez eurent lieu les 26, 27 et 28 mars 1793, et le procès-verbal n*en put être communiqué au Comité de défense générale et à la Convention qu'ultérieurement. — R.
(3) Extraite du Rapport des citoyens Delacroix , Gossuin^ Danton, Merlin {de Douai), Treilhard, Robert, membres de la Convention nationale et nommés par elle commissaires près Varmée et dans les pays de la Belgique, de Liège, etc., pages 149, 150 et 131.
La copie de cette note fut envoyée à Danton, par Lacroix, en même temps qull en communiquait Toriginal à ses collègues de la Commission de Belgique : Goguet était un patriote éprouvé, lieutenantcolonel d*un bataillon de volontaires à Tarmée d*occupation de la Belgique et commandant temporaire de Bruxelles. — R.
« Le quinze du mois prochain, il prédit qn'il n'y aura plus de numéraire. Sans la vertu, point de succès. La France est un peupie de fous, d'enragés, conduits par des brigands auxquels les assassinats ne coûtent rien. Il faut, de force ou de gré, que cela finisse, que les honnêtes gens se rallient ; autrement, tout est possible et la France est perdue.
Cl Lorsqu'il a voulu traiter avec TAnglcterre et avec la Prusse, on lui a répondu que l'on traiterait volontiers avec la nation et avec lui, mais qu'on ne voulait pas traiter avec la Convention ou le Conseil exécutif, en qui Ton n'avait aucune confiance.
a La Convention perdrait tout, si les honnêtes gens ne se ralliaient pour la faire finir ; il faut qu'elle finisse, ou tout est perdu« D'ailleurs, elle a rendu le peuple juge d'un plan de constitution, il faut que les assemblées primaires l'efi'ectuent et que l'on renvoie tous les conventionnels diez eux.
a II faut une révolution dans la Révolution, pour bien saurer la France ; et c'est lui qui se charge de la sauver. Il y perdra sa tête s'il le faut, mais il a pris son parti (il l'a pris décidément : il avait la voix moins tremblante, Tair plus assuré, plus audacieux qu'à Bruxelles, dans une conversation du même genre dont on se rappelle peut-être) (1). Il bravera dix décrets d'accusation s'il le faut, mais il veut sauver son pays qui est h deux doigts de sa perte, il y a une guerre à mort entre les Jacobins et lui ; il faut qu'il périsse, ou qu'on rase tous les Jacobins, et qu'on sème du sel sur leur emplacement.
« Il a répété qu'il fallait une révolution dans la Révolution, il n'en voyait pas bien le moyen d'exécution, mais il fallait une révolution (Ecoutez bien ceci). Cette Constitution de 90, dont nous étions idolâtres, il faudra peut-être la reprendre : nous l'aimions tant I D'ailleurs, il faut absolument la paix avec les puissances étrangères ; nous sommes perdus si nous continuons la guerre. Des volontaires i un tas de poHrons, de scélérats à qui il a distribué quatre-cents coups de plat de sabre, et en a fait donner autant par ses aides de camp et ses ordonnances; que si la France devait rester avec une Constitution telle qu'elle a, il quitterait le service. Remarquez qu'il n'y a plus d'ordre de bataille ; on ne connaît plus les brigades. Quand un soldat va demander son bataillon à Tétatmajor, on lui répond qu'on ne sait où il est; et quand il s'égare
(1) « On ignore à quoi ceci fait allusion, les commissaires de la Convention n*ont jamais vu Dumoariez à Bruxelles. » {Note des Rapporteurs.)
sur la route et s*en retourne épuisé de fatigue et d'inanition, on le traite de lâche, on lui donne des coups de plat de sabre, et quand il entre chez le paysan pour prendre la subsistance qui lui manque, on erie : rasez>le. il devient impossible de garder toute sa liberté. 11 ne s'agit pas ici de disputer sur le plus ou le moins, il faut la garder. Heureux si nous en venons à bout. Mais pour cela il faudrait faire des sacrifices, peut-être grands.
0 L'homme, ce jour, dînait à Toumay, sur la place, chez TEgalité. La sœur de TËgalité y dînait aussi. Un domestique, en sortant de Tappartement oh ils étaient à table en petit comité, dit devant l'observateur : Dumouriez s'échauffe ; diable ! comme il fait Pamour ! Que de choses disait cet homme sans s'en douter !
« Qu'on remarque la désorganisation volontaire dans laquelle on tient l'armée ; qu'on examine les circonstances et qu'on juge. Nous n'avons rien gagné peut-être en perdant Lafayette. »
Qtiant à la détermination prise par Lacroix d'arrêter Dumouriez à Tournay, les pièces suivantes, extraites des Archives nationales^ la oo^etteût hors de conteste :
LKTTRE DE GOSSDIN, MEBLIN (DR DOUAl), ET ROBERT, COMMISSAIRES DE LA CONVENTION DANS LA BELGIQUE, AU CITOYEN LACROIX, REPRÉSEN- TANT DU PEUPLE :
« Paris, 12 Juin, Tau II de la République.
c Lasource t*a accusé, à la tribune de la Convention, d*étre le complice de la trahison de Dumouriez. 11 t'a calomnié. Il est de notre devoir de rendre hommage à la vérité. Nous déclarons à la République entière, qu'après notre réunion à Lille, qui s'est opérée le 25 mars dernier, tu aSy k premier^ ouvert Vavis de suspendre Dumouriez, de le mettre en état d^arrestationy de le faire traduire à la barrCy d'aller toi-même le faire arrêter à la tête de son armée et de lui brûler la cervelle, s'il osait résister à Vautùrité de la Convention nationale. Le rap(H)rt imprimé de notre mission de la Belgique te justiQe suffisamment.
<t GoBSuiN, Merlin (de Douai), Robert. »
LETTRE DR CARNOT, COMMISSAIRE DE LA CONVENTION A LA FRONTIÈRE DU NORD, A LACROIX.
« Bergues, ]e 28 mai 1793, Tan II de la République.
« Je reçois à Tinstant, cher collègue, la lettre que vous m'avez écrite le 23 de ce mois, sur le reproche qui vous a été fait d'avoir ménagé rinfâme Dumouriez.
(( J'ignore ce que vous auriez pu faire avant notre réunion à Lille; tout ce que je puis assurer, c'est qu'à Lille, vous nous proposâtes des mesures qui, je vous l'avoue, me parurent, ainsi qu'à la majorité de nos collègues, plus rigoureuses que prudentes. Je suis parfaitement convaincu que si nous avions suivi vos conseils, nous eussions tous éprouvé le sort de ceux qui ont été accompagnés par Beumonville, mais je vous dois la justice de dire que vous n'avez cessé de nous confirmer dans Vopinion où no*.is étions généralement, que Dumouriez était un traître et qu'il fallait tâcher de s'assurer de sa personne. Au surplus, les arrêtés que nous avons pris en commun ont été imprimés dans les journaux, et doivent vous. servir de justiGcation.
« L. Carnot. »
LETTRE DE TREILHARD, COMMISSAIRE DE LA CONVENTION DANS LA BELGIQUE) A LACROIX.
(1 Je m'en souviens bien, mon cher collègue; c'est toi qui, le premier, nous a proposé, à LUle, d'aller trouver Dumouriez , alors à Toumay, de l'interroger, de te mettre en état d'arrestation. Je crois me rappeler aussi que lorsque nous avons arrêté de suspendre notre première résolution, tu as parlé d'aller seul à Tournay, et que Carnot et moi t'avons dit qu'il fallait aller tous ou personne. Nos collègues pensèrent comme nous. On n'a pas pu imprimer tous ces détails dans le rapport imprimé. Je te souhaite le bonjour.
cf Treilh&rd. »
LETTRE DE LESAGE-SENAULT, COMMISSAIRE DE LA CONVENTION A LA FRONTIÂRE OU NORD, A LACROIX.
« Lille, ce 27 mai 1793, an II de la République française.
J'ai lu, mon cher collègue, avec autant de surprise que d'indignation, dans bien des journaux, que vous avez été calomnié à la tri*
bane de la Convention par Lasonrce, qui^ mieux instruit, aurait sans doute rendu justice à votre patriotisme. Présent aux délibérations prises à Lille, touchant le traître Dumouriez, je me rappelle que vous y avez fait la proposition vigoureuse d'aller à Toumay pour r arrêter y ou de lui briller la cervelle; que les chevaux ont été mis deux fois à la voiture pour partir, mais qu'arrêté par les conseils judicieux de Treilhard, et d'après une discussion fort longue, la commission s'est d'autant mieux rendue à son avis, qu'il était certain que nous eussious été arrêtés par Du mouriez à Toumay ou dans son camp, et nous en avons la preuve dans nos malheureux collègues. Au reste, si vos détracteurs voulaient s'éclairer, qu'ils aient recours aux procès-verbaux tenus par la commission. Ils y trouveront la preuve évidente des calomnies insignes tramées contre vous et répandues avec tant d'acharnement dans tous les journaux.
u Ami de la vérité, je vous la dois tout entière ; puisse mon témoignage servir à confondre vos ennemis.
a Lesage-Senaclt. »
Enfin nous extrayons encore du rapport des commissaires de la Convention dans la Belgique (pages 166 et 157), la déclaration suivante, qui confirme officiellement toutes les attestations qui précèdent :
«A la lecture de cette lettre (il s'agit d'une réponse de Dumouriez à la Commission des Représentants assemblés à Lille), différents avis furent proposés. Les uns persistaient à partir pour Tournay, les autres voulaient qu'on attendit, pour aller à Saint-Amand, que Dumouriez s'y fût rendu. Après une longue discussion, ce dernier avis l'emporta de six voix sur l'autre (1), et donna lieu à l'arrêté que voici :
a Nous, membres de la Convention nationale, ses commissaires près l'armée de la Belgique, et dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais, vu la lettre du général en chef Dumouriez, datée d'hier, et à nous parvenue ce matin, par laquelle il nous mande qu'il compte rester encore & Toumay aujourd'hui, quoique déjà totalement environné, parce qu'il a sa retraite encore assurée à Bruilie, Maulde et Saint-Amand, où le Conseil exécutif lui prescrit d'aller camper, et où il sera demain ;
(1) « Celle de Delacroix. » {Note des rapporteurs.)
« Considérant que rexécation de notre arrêté d'hier, d'après lequel nous devions noas transporter aujourd'hui à Toumay, pourrait entraver la retraite ordonnée par le Conseil exécutif provisoire, sur Briiille, Maulde et Saint-Amand :
« Arrêtons qu'il sera sursis à entendre le général Dumouriez sur les inculpations à lui imputées, jusqu'à ce que la retraite dont il s'agit soit effectnée.
a Fait à Lille, le 30 mars 4793, l'an II de la République, à quatre heures du matin.
« GossuiN, Merlin de Douai, Treilhard, Robert, L. Carnot, Lesage-Senadlt. »
Nous terminerons ces citations déjà si décisives, en rapportant ici, malgré son étendue, le discours prononcé par Lacroix à ih Convention nationale dans la séance du 24 plaviôse an II, présidence de SaintJust, en réponse aux attaques de la presse robespierriste et hébertiste contre lui-même et contre Danton.
Lacroix^ « J'ai promis de répondre à toutes les inculpations que la calomnie accumule depuis un an sur ma tête : je viens remplir mon engagement.
« J'ai dû mépriser toutes ces dénonciations, tant qu'elles ont été l'ouvrage des chefs ou des agents de la faction que vous avez anéantie (1), mais aujourd'hui que la malignité les renouvelle et les imprime avec une affectation meurtrière dans des journaux payés des deniers de la République (2), il est de mon devoir de rompre le silence.
« Citoyens mes collègues, je vais mettre sous vos yeux le tableau rapide, mais fidèle, de ma conduite dans la Belgique. Je n'invoque point votre justice, je provoque toute votre sévérité. Vous avez livré an glaive des lois les conspirateurs qui siégeaient dans votre sein ; si j'ai commis le même crime, je dois subir la même peine. Et toi, peuple français, dont j'ai toujours défendu les droits et la souveraineté, dépouille-toi de l'affection particulière que tu portes à tes Représentants ; ne vois plus ton défenseur, mais l'bomme, et prononce.
(1) La faction girondine. — R.
(2) Les feuilles à la dévotiofi de Robespierre. — R.
« J'établirai deux paragraphes ; dans le j»remier, je vods entretiendrai de ma conduite dans la Belgique; je le divise en trois époques, pour éviter la confusion des dates ; dans le second, je réfnterai toutes les imputations qui m'ont été faites.
« Des faits et des preuves, voilà les seules armes propres à Tin- Qocence.
« Première époque,
,a J'ai été accusé d'être le complice de Dumouriez. Ce fut à la un du mois de mars que ce général pervers trahit lâchement ses devoirs et sa patrie. Pour démontrer que je n'étais pas d'intelligence avec lui, je dois reprendre les choses de plus haut.
« Lorsque Dumouriez fut appelé au ministère, je ne le connaissais pas. Pendant tout le temps qu'il y est resté, je ne l'ai vu que très-rarement ; et quoique deux fois ])ar semaine il y eût chez lui table ouverte pour les députés, j'afûrme que je n'ai jamais mangé avec lui, ni chez lui, ni ailleurs.
« Dumouriez, disgracié du ministère, fut envoyé à l'armée ; je n'eus avec lui aucune correspondance. 11 revint à Paris au mois d'octobre 1792; j'étais alors président de la Convention. Les bals, les fêtes lui furent prodigués. Je n'y fus point invité et n'y assistai point. Je le vis cependant une fois.
« Dumouriez conduisit l'armée dans la Belgique, à Liège; il fut dénoncé par ies agens de la Trésorerie nationale, qu'il accusa luimême.
• Le i*' décembre 1792, la Convention nomma quatre de ses membres pour aller vériQer ces plaintes réciproques ; je fus du nombre.
a Arrivé à Liège, je n'eus avec ce général d'autres relations, d'autres rapports que ceux relatifs à la mission dont nous étions chargés. Jamais je ne Tai vu qu'en présence de mes collègues, et mes liaisons avec lui furent telles, qu'il se plaignit amèrement de moi; car, qu'il me soit permis de le dire, dans cette occasion cooune dans toute autre, j'ai toujours fait respecter la souveraineté du peuple et la représentation nationale.
« Je vais citer une anecdote qui ne laissera aucun doute sur ma prétendue intimité avec ce traître.
« Nous reçûmes à Liège le décret du 15 décembre. Les généraux en chef étaient spécialement chargés de le faire exécuter. Dumouriez s*y refusa positivement. Mes collègues lui firent les représentations les plus fortes ; ils le pressèrent d'obéir ; il persista dans son refus et offrit sa démission.
«Je pris alors la parole, et je lui dis : Général, nous ne connaissons pas d*homme au-dessus de la loi, tous doivent s^incliner devant elle; mais vous devez particulièrement l'exemple de Tobéissance la plus entière. Eh bien! je vous le déclare, si vous ne donnez pas aujourd'hui, et par écrit, les ordres nécessaires pour faire exécuter ce décret, demain matin vous serez suspendu, arrêté et traduit à la barre de la Convention. Nous ne souffrirons point qu'un général délibère sur les lois dont Texécution lui est confiée^ et qu'il lutte contre la représentation nationale. a
« Dumonriez obéit, mais il ne me pardonna pas la leçon. J'adjure ici Danton et Gossuin de me démentir, si le fait n'est pas exact. Ludot, actuellement membre de la Convention, alors suppléant et secrétaire de la Commission, était aussi présent à cette explication; je l'invite à me donner un démenti, si j'en impose (i).
ce Peu de jours après cette explication, nous quittâmes Liège pour nous rendre à Aix-la-Chapelle. Dumouriez vint à Paris. La Commission n'est restée à Liège que dix-huit à vingt jours; mais je dois observer que Danton, Gossuin et moi, nous avons été visiter les divisions éloignées du quartier-général, vérifier la situation des caisses, les états des effets d'habillement et de campement, et les besoins des troupes cantonnées à Theu, à Spa, à Huy, à Namur, etc., etc. Cette opération nous a éloignés pendant assez longtemps de Liège, où Camus était resté seul.
« Le i" janvier i793, la Convention rendit un décret qui rappelle dans son sein un de ses quatre commissaires, pour lui faire part des renseignements qu'ils avaient pu acquérir, et qui pourraient accélérer les mesures à prendre et les lois à faire pour la direction des armées de la République; la Convention demandait que ce rapport lui fût fait au plus tard le 15 du même mois.
« Ce décret nous fut apporté à Aix-la-Chapelle par un courrier extraordinaire. Nous revînmes à Liège. La Commission termina son travail le i i janvier. Je fus nommé avec Danton pour yous le présenter; nous partîmes le i2, et nous arrivâmes le H (2).
« Dumouriez était encore à Paris; je ne le vis point. Il en partit quelques jours après la mort de Capet, et fut prendre le comman dément de l'armée chargée de l'expédition de la Hollande.
« Je n'ai vu Dumouriez à Liège que très-rarement ; je ne me suis
(1) Voir la liste des témoins assignés par Lacroix. — R.
(2) Rapport des commissaires nommés par la Convention nationale près Varmée de Belgique, sur Vétat de cette armée, — V. suprà.
entretenu avec lui que des objets relatifs à notre mission; je ne lui ai parlé qu'en présence de mes collègues : je n*ai donc pas pu conspirer avec lui.
« Les conspirateurs n'associent à leurs crimes que des hommes qu*ils connaissent et dont ils sont sûrs ; ils ne veulent pour complices de leurs forfaits que ceux qui leur sont extrêmement dévoués^ qui partagent leurs sentiments, qui professent leurs principes, qui ont toute leur confiance et qui vivent avec eux dans la plus étroite intimité : or, comment Dumouriez m'aurait-il choisi pour son confident et son complice ; il ne me connaissait pas.
« Son complice! moi qui avais offensé son amour-propre; moi qui l'avais rappelé à ses devoirs au milieu d'une armée victorieusey dont il avait Tamour et la confiance, et chez un peuple qui le regardait comme son sauveur !
M Moi, son complice ! mais j'étais persécuté par les hommes avec qui et par qui il conspirait. J'étais proscrit par cette faction que Dumouriez appelait la partie saine de la Convention (1).
ttMoi, son complice I Mais nous avions un système opposé ; il voulait rétablir la Constitution de 1789, et moi j'avais voté la République. Il était venu à Paris intriguer avec la partie saine de la Convention^ pour sauver le tyran, et moi j'ai voté pour qu'il expiât ses crimes sur l'échafaud. Il voulait la tète de Marat ; la faction demanda le décret d'accusation contre lui; j'énonçai une opinion contraire^ et j'eus le courage de déclarer au côté droit que je regardais le décret d'accusation qu'ils sollicitaient comme le préliminaire de la capitulation avec Cobonrg et Brunswick (2).
« Rappelez-vous, citoyens, qu'au moment où l'appel nominal allait commencer, je refusai d'occuper le fauteuil en déclarant hautement que je rougirais de concourir à l'exécution d'un décret qui devait déshonorer à jamais la Convention nationale.
« Jusqu'à présent, vous n'avez aperçu dans ma conduite aucune apparence de ma prétendue complicité avec Dumouriez. N'oubliez point que je ne l'ai point vu depuis notre départ de Liège (décembre i792); que jamais je ne lui ai écrit; que jamais je n'ai reçu de
(1) Les Girondins, qui poussèrent, en cette occasion, le ressentiment jusqu'à exciter contre Lacroix les déaonciatioos menteuses de Miaczinski (Moniteur, n» 143, 1793). — R.
(2) Voir VAppel nominal gui a eu lieu dans la séance permanente du 13 au 14 avril 1793, pour le vote sur cette question : Y a-t-il lieu à accusation contre Marat, député à la Convention nationale?— Brochure in-8, de Timprimerie nationale, pages 54-55. — R.
lettre de lui. Comment ai-je donc pu conspirer et deveair le complice de sa trahison ? Je passe à la secoode époque de ma mission dans la Belgique.
« Deuxième époque,
« Le 3i janvier, la Convention rendit un décret qui déterminale mode d'après lequel les peuples du pays occupé par les armées de la République devaient exprimer leurs vœux sur le genre de gouvernement qu'ils voulaient adopter. Elle envoya des Représentants pour fraterniser avec ces peuples et prononcer provisoirement sur les diflicultés qui pouvaient s'élever sur la formation des assemblées primaires, sur la validité des élections ; enfin, pour assurer la liberté des suffrages.
« La Convention nous ordonna, à Danton et à moi, de partir surle-champ pour nous rendre dans la Belgique. Nous rejoignîmes à Bro^^elles nos collègues, Gossuin, Treilhard et Merlin de Douai.
« Notre mission, comme vous le voyez, n'était plus militaire ; elle était devenue purement politique. Eloignés de vingt et trente lieues de l'armée, qui avait pris ses cantonnements, nous ne devions nous occuper que des moyens d'éclairer le peuple belge et liégeois, et de lui faire émettre son vœu sur le gouvernement qu'il voulait adopter. Déjà la magorité des communes du Brabant et du pays de Liège avait voté pour la réunion à la France, et nous avions organisé le département de Jemmapes.
« Le !•' mars, je fus avec Gossuin et Merlin à Louvain. Cette ville adopta le gouvernement français. Saint-Trond et Tirlemont devaient s'assembler le surlendemain. Kn lieu de revenir à Bruxelles, nous préférâmes nous rendre sous les murs de Maastricht pour être témoins de son bombardement,
« En arrivant à Liège, nous apprenons que notre avant-garde avait été forcée derrière la Roër, qu'elle avait été repoussée au delà d'Aix-la-Chapelle, que l'armée avait été surprise dans ses cantonnements et qu'elle était dispersée.
« Gossuin et Merlin me chargèrent de me rendre à l'armée. Je montai à cheval, je courus à Hewa et à Batifle, où je trouvai les généraux; et tandis que je m'occupais à rallier nos troupes, mes deux collègues faisaient à Liège toutes les dispositions nécessaires pour empêcher que cette ville tombât encore au pouvoir de l'ennemi.
«Je rentrai le soir à Liège, nous nous réunîmes avec les généraux, je rendis compte de l'état dans lequel j'avais trouvé l'armée et de la position qu'elle occupait au moment démon départ.
« Le daoger était imminent, iJ augmentait à chaqna instant ; nous avions inutilement demandé des forces au Comité de Défense générale et À Beurnonville, alors ministre de la guerre. Nous arrêtâmes de faire marcher au secours de l'armée tontes les troupes qui formaient la garnison de la Belgique, et de les remplacer par les gardes nationales du département du Nord, que nous mimes en réquisition. Nous partîmes de Liège à minuit, après avoir prévenu l'administration des mesures que nous venions d'arrêter, et nons nous rendîmes à Bruxelles pour en hâter l'exécution.
A Hais tous ces moyens n'étaient que des palliatifs insuffisants : il fallait des mesures extraordinaires ; la Convention seule pouvait les prendre. Je fus donc envoyé avec Danton pour vous présenter le tableau fidèle> mais effrayant, de la position de l'armée de la Bel* gique. Merlin et Gossuin se rendirent dans le département du Nord pour accélérer le départ des gardes nationales.
m Vovs vous en souvenez^ citoyens, nous vous avons tout dit; nous ne vous aoons rien dissimulé; nous vous devions la vérité, nous avons eu le courage de vous la dire tout entière (1).
« Vous n'avez pas oublié que les meneurs du côté droit attaquèrent notre rapport, qu'ils révoquèrent en doute les faits, qu'ils nous accusée rent de vouloir répandre V alarme et V effroi, par Vexagération de nos revers, et de vouloir faire partager à la Convention la terreur panique qui, selon ewB^ s^était emparée de nous. Ainsi cette franchise fut regardée comme nn artifice criminel parce qu'elle déjouait les complots liberticides de la faction; mais bientôt l'événement justifii^ notre rapport.
« Vous n'apercevez rien encore dans ma conduite qui puisse me fiûre soupçonner d'être d'intelligence avec Oumouriez, et le complice de sa trahison.
«( Moi, son complice! Mes collègues vous diront que j*ai contribué comme eux aux réunions à la France. Ils vous diront que dans les places publiques, aux spectacles, j'ai vanté aux Belges les avantages de notre révolution, et que je n*ai pas laissé échapper une seule occasion de servir la République. Dumouriez, au contraire, im-« prouvât les réunions, il les blâmait ; et, de concert avec le Conseil exécutif et le Comité de Défense générale, il les entravait.
« Si j'avais été le complice de Dumouriez, ses bons amis, qui formaient, selon lui, la saine partie de la Convention nationale,
(1) Voir plus loin toute l'indignité du mensonge des auteurs de VHistoire parlementaire, qui se mettent en contradiction formelle avec celte affirmation publique et ce fait officiel. — B.
m*auraient-ils accusé d'avoir exagéré, au mois de mars, nos revers et nos dangers, dont-ils voulaient nous dérober la connaissance ? Si j'avais été le complice de Dumouriez, serais-je venu exprès de Liège pour vous rendre compte de notre défaite? Vous aurais-je dénoncé la négligence des généraux qui commandaient, et que vous avez décrétés d'accusation?
« Si j'avais conspiré avec Dumouriez contre la République, si j'avais été un traître, vous aurais-je dévoilé des trahisons? vous aurais-je éclairés sur les dangers qui vous menaçaient?
« Qu'aurait fait dans cette circonstance un complice de Dumouriez?.... Il aurait excusé les généraux; il aurait parlé de nos revers avec ménagement; il aurait dissimulé nos pertes; il aurait déguisé la triste situation dans laquelle se trouvait l'armée : alors la République et la Convention nationale seraient restées dans cette inaction funeste et dans cette fatale sécurité où l'avaient plongée les endormeurs. Voilà quelle aurait été la conduite d'un conspirateur, d'un traître, d'un complice de Dumouriez : comparez-la avec la mienne l Je ne vous ai rien caché ; je vous ai dit franchement tout ce que je savais ; je vous ai rapporté fidèlement tout ce que j'avais vu. Mon récit a réveillé le peuple et ses Représentants; ils sont sortis de leur léthargie ; je leur ai montré le mal et sa profondeur, et ils y ont appliqué le remède.
« Auriez-vous oublié que sur une lettre que nous avions adressée de Liège au Comité de Défense générale, et dans laquelle nous lui parlions franchement des journées des 1*' et 2 mars, Beurnonville, de concert avec le côté droit, eut l'impudence de venir vous dire qu'il avait reçu des nouvelles qui étaient en contradiction avec le contenu de nos lettres, et qu'il vous invitait à n'ajouter foi qu'à ce qu'il vous transmettrait ofGciellement?
« Auriez-vous oublié le démenti public et formel que je donnai à ce ministrej qui vous présentait audacieusement comme des avantages, les nouveaux revers que nous avions essuyés à liège?
a Auriezr^ous oublié avec quelle franchise et avec quelle énergie je relevai, mcUgré les huées et les vociférations du côté droite les inexacti-tudes et les infidélités du rapport que ce ministre vous faisait?,.,
a II vous déguisait la vérité : moi, je vous la disais tout entière; je remplissais mes serments et mes obligations envera ma patrie; et fair'e son devoir n'est pas conspirer. Je passe à la dernière épo-« que de ma mission.
<c Troisième époque,
« Pendant que nous sollicitions, Danton et moi, du secours et des forces auprès de la Convention et du Comité de Défense générale, Dumouriez quitta Tarmée qu*il commandait en Hollande; il arriva à Anvers le 10 mars 1793, et, le 12, il écrivait à la Convention une lettre dictatoriale.
«1 Un décret, rendu le 17 mars, nous renvoya dans la Belgique; nous arrivâmes à Bruxelles le 19; nous nous concertâmes avec nos antres collègues, et le lendemain nous nous rendîmes à Tarmée; elle était campée en avant de Louvain, Dumouriez la commandait en personne. Nous arrivâmes pendant le combat, et nous ne pûmes Tentretenir que le soir à Louvain. Notre conférence dura jusqu'à trois heures du matin ; nous lui reprochâmes vivement ses torts envers la Convention nationale; il les reconnut, s'en excusa sur le mécontentement qu'il avait éprouvé en se voyant forcé d'abandonner ses succès en Hollande. Il adressa à la Convention une lettre qui parut la satisfaire.
a Nous revînmes à Bruxelles, le 21, au matin. Dans le jour, le commandant reçut l'ordre de faire évacuer cette place qu'il était impossible de défendre; il nous en prévint, et nous invita d'en sortir.
0 Nous nous rendîmes à Lille. Nous nous occupions à mettre cette place CD état de défense, lorsque deux citoyens vinrent m'apporter, de la part de Goguet, un écrit intitulé : Le dire d'un homme en place, imprimé dans notre rapport général, page 149 (1). Je le communiquai sur-le-champ à Gossuin et à Robert; Treilhard et Merlin étaient partis le malin pour Orchies. Je leur proposai aussitôt de mettre Dumouriez en état d'arrestation et de le faire traduire à la barre. Mes deux collègues combattirent ma proposition ; la discussion fut très chaude, très vive de ma part. Gossuin observa que l'objet était assez important pour attendre le retour de nos deux collègues absents. Sur sa proposition, la délibération fut ajournée au lendemain, et on dépêcha un courrier à Merlin et à Treilhard, qui arrivèrent pendant la nuit; Carnot et Lesage-Senault, qui nous avaient quittés la veille pour se rendre à Douai, en revinrent sur-le-champ, et à notre invitation, pour délibérer avec nous. Réunis au nombre de sept, je renouvelai ma proposition de faire mettre
(1) Rapport des citoyens Delacroix, Gossuin, Danton, Merlin^ etc,
en état d'arrestation Dumouriez. Tous mes collègues furent de mon avis; mais lorsque je proposai de le faire arrêter sur-le-champ à Tournai, où il était, Lesage-Senault fut seul de mon avis; mes au- . ires collègues observèrent que Tarmée était en pleine déroute, qu'elle n'était plus, à l'exception de Tarrière-garde, qu'une fourmilière de soldats ; que l'ennemi la serrait de fort près ; que si dans cet état et avant qu'elle eût repris une position avantageuse, on lui enlevait le général qui malheureusement s'était emparé de tonte sa confiance, elle pourrait être faite prisonnière; que la Convention attribuerait ce malheur irréparable à notre imprudence, et nous mettrait en état d'accusation; qu'au surplus, il serait peut-être impossible de faire arrêter Dumouriez à Tournai ; qn'il était plus sûr de le faire venir à Lille, où son arrestation n'éprouverait aucune difficulté, et ferait moins d'impression sur l'armée, qu'on avait d'aillenrs le temps de prévenir par des proclamations.
« Ces observations, toutes sages qu'elles parussent, ne jne persuadèrent point. N'écoutant qne mon indignation contre Dumouriez, je persistai à penser qu'il fallait aller le faire arrêter à la tête de son armée ; je demandai môme qu'on me chargeât de cette mission, et je jurai qu'en cas de résistance de sa part, je lui brûlerais la cervelle.
« Je fus obligé de céder à la majorité, et il fut pris un arrêté portant que Dumouriez se rendrait à Lille dans le jour (29 mars) pour s'expliquer sur des inculpations graves qui le concernaient, et dont il lui serait donné communication.
a En attendant Dunioufiez, je rédigeai une série de questions à lui faire, et que mes collègues approuvèrent.
<r Le soir, Dumouriez nous écrivit qu'il ne pouvait, sans le plus grand danger, quitter un instant l'armée; mais que si nous voulions lui envoyer deux ou quatre d'entre nous, il répondrait anx inculpations avancées contre lui.
« Un cri unanime s'éleva à l'instant : PartOTis t(m$. L'arrêté en fut pris à 10 heures du soir; il fixait notre départ au lendemain, 4 heures du matin : les chevaux étaient attelés, et nous étions prêts à monter en voiture, lorsque nous reçûmes de Dumouriez une lettre qui nous annonçait qu'il était occupé, d'après les ordres du Conseil exécutif provisoire, à faire sa retraite sur Maulde et Saint- Amand, qu'elle serait effectuée le 3i mars ; il nous proposait de remettre à cette époque les explications que nous exigions de lui.
« A la lecture de cette lettre, les motifs qui, la veille, avaient
déterminé mes collègues à mander Dumouriez à Lille, plutôt qne d'aller le trouver à Tournai, furent reproduits pour ajourner toute conférence avec lui jusqu'à ce qu'il eût fait prendre à l'armée les positions inexpugnables de Maulde et de Bruille ; je combattis encore cette proposition ; je soutins vivement, avec Gossuin, que le plus léger retard pouvait compromettre les intérêts de la République, et qu'il fallait partir sur-le-cbamp pour Tournai.
« Mes cinq autres collègues persistèrent hautement dans la résolution de n'arrêter Dumouriez qu'au moment où ils pourraient le faire sans danger pour l'armée, et pensèrent que le salut de la République exigeait que l'exécution de cette mesure fût différée de deux jours. La majorité arrêta donc, le 30 mars, qu'il serait sursis à entendre le général Dumouriez jusqu*à ce que la retraite de l'armée fût effectuée.
« Le lendemain, 3i mars, nous fixâmes notre départ pour Saint- Amand au i*' avril, et nous primes un arrêté qu'on lit page i59 de notre rapport général -
« Si mes collègues sont à la séance, je les invite à s'expliquer sur la vérité ou la fausseté des faits dont je viens de rendre compte.
« Nous nous disposions à partir, le i*' avril, pour Saint-Âmand, lorsque nos collègues. Camus, Lamarque, Quioelte et Bancal arrivèrent avec le décret qui mandait Dumouriez à la barre, et nous appelait dans le sein de la Convention, pour y donner, de vive voix, les renseignements nécessaires tant sur le compte de ce général que sur l'état de l'armée.
a Nous leur communiquâmes aussitôt les différents arrêtés que nous avions pris; et Treilhard, qu'ils avaient rencontré en route, leur en avait donné lecture ; aussi s'empressèrent-ils d'assurer à la Convention, par une lettre du même jour, 1*' avril, qu'ils nous avaient trouvés occupés, par rapport au général Dumouriez^ des mêmes mesures que la Convention avait décrétéeSf et que nous avions pris tous les moyens d'assurer les subsistances de Varmée,
<c Voilà quelle fut ma conduite à Lille; voilà ce que j'ai fait, voilà ce que j'ai dû vous répéter, car je vous ai déjà rendu compte de ces faits, lorsque, à notre retour dans la Convention, je vous ai appris la trahison de Dumouriez, et rarrestation faite dans son camp de nos quatre collègues,
« Je vous le demande, citoyens, ma conduite, ma proposition était-elle d'un lâche, d'un traître ? Y reconnaissez-vous un complice de Dumouriez?
« Moi, le complice d'un conspiratear qai voulait égorger la liberté pour nous donner de nouvelles chaînes! qui voulait assassiner la République naissante et lui substituer un roi! Qu'avais-je à espérer de Louis XVII? N*avais-je pas rendu justice à son père? N'avais-je pas voté contre le sursis proposé pour l'arracher au glaive des lois? et les rois pardonnent-ils jamais aux ennemis de la tyrannie, aux amis de la liberté, aux fondateurs d'une République?
« Mais, je le demande, par quelle fatalité suis-je donc accusé, depuis un an, d'avoir été le complice de Du m ou riez, quand tous mes autres collègues dans la Belgique, qui ne m'ont pas quitté, dont j'ai partagé tous les travaux, ne sont pas même soupçonnés? S'ils avaient adopté les mesures que je leur avais proposées ; s'ils eussent adopté le mode d'exécution que je leur avais présenté, Dumouriez n'existerait peut-être plus. Cependant, je suis dénoncé, accusé, et les noms de mes collègues ne sont pas même cités. Je m'étais dévoué pour le salut de ma patrie, j'avais résolu de mourir ou de punir un traître; j'avais offert de l'immoler à la tête même de l'armée, et de servir la République au péril, aux dépens de ma vie; et c'est moi qu'on accuse d'être le complice d'un conspirateur dont j'avais résolu de purger la terre!
« Ainsi toujours ma conduite a été franche et pure ; cependant quelques patriotes, entraînés par la séduction de la malveillance, ont ajouté foi à tant de calomnies...
a M'auraient-ils soupçonné s'ils avaient réfléchi que je n'étais pas de la faction avec qui et par qui Dumouriez conspirait, que je l'ai attaquée, poursuivie et combattue sans cesse?...
« M'auraient-ils soupçonné, s'ils avaient réfléchi que Dumouriez ne pouvait trouver de complices que parmi ceux qui avaient voté en faveur du tyran pour le sursis, et contre Marat?
« M'auraient-ils soupçonné, s'ils avaient réfléchi que mon dénonciateur Lasource, bas valet de la faction, n'avait, en me dénonçant, d'autre objet que d'éloigner les soupçons des véritables consjiirateurs , qui craignaient d'être découverts ; de profiter du premier moment d'indignation pour égarer l'opinion publique, donner le change à la Convention?
« M'auraient-ils soupçonné, s'ils avaient réfléchi que Dumouriez, dans sa lettre dictatoriale du 12 mars ^93, nous dénonce, Danton et moi, comme ayant menti à la Convention sur la liberté des assemblées primaires dans la Belgique; comme l'ayant trompée sur l'esprit des Belges ; comme ayant fait faire la réunion de la ville de Mons à coups de sabres et à coups de fusils ?
a M'auraient-ils soupçonné, s'ils avaient réfléchi que Dumuuriez avait envoyé à Lille des ordres pour me faire arrêter avec mes collègues, et nous faire conduire à son camp comme des gredins, des coquins qui avaient voulu le faire arrêter lui-même ?
u II est donc démontré par la réunion des faits, par le rapprochement des circonstances, par la franchise de toutes mes actions dans la Belgique, jwir l'opposition de mes principes avec ceux de Dumouriez, que je n'étais ni ne pouvais être son complice.
a Je vais parler maintenant des autres imputations qui m'ont été faites.
« Je suis accusé d'avoir spolié la Belgique. Gomme l'orateur romain, je pourrais dire : « Il est des accusations si absurdes, si « loin de celui qui en est l'objet, et par le caractère dont il est « revêtu, et par la profession soutenue de ses sentiments, de ses a opinions, que ces accusations mômes le justifient. »
« Mais je veux porter les derniers coups à la calomnie ; si sa défaite la rend plus active, alors je lui laisse le champ libre, je me renfermerai dans ma conscience. Je défierai toujours les calomniateurs impudents de me faire un seul rej»roche fondé, de préciser un seul délit. Je brave leurs clameurs, je méprise leurs injures, leur acharnement même deviendra pour moi un titre d'honneur.
« J'ai spolié la Belgique! mais, comment? Est-ce en m'appropriant les contributions ? Nous n'en avons levé aucune. Est-ce en volant l'argenterie des églises, les efiets précieux des abbayes, des communautés ? Je dois vous dire que la commission populaire de Salut public du département de la Gironde l'a imprimé ; que toutes les administrations fédéralisées et révoltées ont feint de le croire, et Tout répété ; que la faction (girondine), pour couvrir ses crimes, a fait circuler cette accusation atroce dans tous les journaux qui lui étaient vendus.
« Gette inculpation odieuse aurait dû m'affiiger sans doute; mais quand j'ai pensé que mes détracteurs étaient les ennemis de la République, mon indignation s'est calmée, mon âme soulagée ^est dit : il e^t des circonstances où la calomnie même est un bienfait, prouvons la noirceur de cette imputation par l'impossibilité môme de la spoliation.
« Lorsque je partis de Liège avec Danton, le 12 janvier 1793, pour nous rendre dans le sein de la Gonvention, en exécution de son décret, les scellés avaient été apposés sur tous les objets précieux des églises et des abbayes, en vertu de l'article IV du décret dn 15 décembre.
« Peu de temps après, od en fit l'inventaire et le séquestre. Cette opération a été dirigée par Ronsin, commissaire ordonnateur en chef à Tarmée de la Belgique, exécutée par ses agents, et surveillée par les commissaires nationaux du Conseil exécutif.
« Le 5 mars, les commissaires nationaux ûrent au dépositaire de ces objets une réquisition de faire transpoHer sans délai, sous bonne et sûre garde, à la Monnaie de Lille, Targenterie et les matières d'or et d'argent trouvées dans les maisons et communautés soumises au séquestre.
a Or, comment aurais-je pu m'approprier l'argenterie des églises, les matières d'or et d'argent, et autres objets précieux trouvés dans les maisons religieuses, puisque tous ces objets ont été mis sons les scellés, inventoriés, séquestrés, et transportés dans les dépôts indiqués par cet agent de la République pendant mon absence de la Belgique et mon séjour à Paris ?
« C'est donc à Ronsin^ commissaire ordonnateur, à Chépy, Robert, Gonget-Deslandes et Chauffard, commissaires dn Conseil exécutif, à rendre compte de l'exécution de l'article IV du décret du 15 décembre, de leur réquisition du 5 mars, en un mot, de la destination qu'ils ont donnée à tous ces effets précieux.
c( Quant à moi, je déclare et j'affirme que je n'ai jamais coopéré directement ni indirectement à ces opérations ; que jamais je n'y ai assisté; que jamais je n'ai entré dans aucune maison religieuse ; que jamais je n'ai vu aucun de ces effets précieux, ni avant ni après leur séquestre ; et je défie tout agetit, soit supérieuTy soit subalterne, de me démentir sur ce fait,
«Au surplus, que le Comité des domaines ou celui des finances demande au Conseil exécutif la représentation des procès-verbaux d'apposition de scellés, des inventaires, des enlèvements de ces objets, et des dépôts qui ont dû en être faits. 11 sera facile alors, en les comparant, de s'assurer s'il y a eu déprédation, spoliation, et quels en sont les auteurs. J'invite mes collègues, membres de ces Comités, à presser cet examen, dont doit résulter nécessairement la confusion de mes calomniateurs (1).
« On m'a accusé de m'être enrichi en faisant faire des marchés et des fournitures à l'armée. Jamais les commissaires dans la Belgique n'ont fait, ni confirmé, ni autorisé aucun marché. £h ! de
(1) Voir, première partie, réponses de Lacroix au Tribunal révolutionnaire ; -— Danton, mémoire sur sa vie privée, par le D' Robinet,* ch. iv, et pièces n<»« 23, 24 et 25. — H.
quelles foarnitures a-tH)Q voulu pai*ler? De fourragei? Lonquo nous sommes arrivés à Liège, Farrnée en manquait absolument : Ronsin n'a pu s*en procurer que par le moyen des réquisitions ; par conséquent^ point de marché de fait.
« A-t-on voulu parier d'effets d'habillement et d'équipement? Le Conseil exécutif avait établi des ateliers à Bruxelles; Huguenin en avait la direction ; par conséquent, point de marché à faire. A-t-on voulu parler des fournitures du pain, de la viande 7 Ce service était fait par Padministration des subsistances ; par conséquent, point de marché à faire.
« Mais quand, comment et par qui ces imputations m'ont-elles été faites? Par les chefs de la faction de Brissot et Carra : une lettre datée de Lille, et signée Folio, imprimée dans les journaux de ces ennemis de la République, les contenaient touteâ. Eh bien 1 le voyez-vous, citoyens, cette lettre était supposée; j'en peux mettre sous vos yeux la preuve écrite. Indigné d'une pareille accusation, j'envoie sur-le-champ cette feuille empoisonnée à mes collègues Lesage-Senault, Duhem et Camot, je les prie de faire à Lille les recherches les plus sévères pour en découvrir l'auteur.
« Après bien des informations et des perquisitions inutiles, le district, la municipalité, le percepteur des impositions, le directeur de la poste aux lettres, attestent, par des actes authentiques, qu'il n'a jamais existé à Lille un individu nommé Folio; mais Brissot et Carra ont subi la peine due à leur crime, je dois m'interdire toute rétlexion.
« Vous rappellerai-je que depuis le commencement de la session de la Convention, je n'ai cessé d'être calomnié; qu'à cette époque, Narbonne vous adressa, de Londres, une lettre dans laquelle il disait que le déficit de dix-huit millions qui se trouvait dans la caisse, avait été partagé par moi à plusieurs de mes collègues dans l'Assemblée nationale.
« Cette lettre fut imprimée dans tous les journaux, et distribuée à la porte de la salle de uos séances. On m'en remit un exemplaire. Je montai à la tribune pour dénoncer moi-même cette lettre. La Convention passa à l'ordre du jour, en vouant son auteur au mépris qu'il inspirait.
« Citoyens, cette lettre était un essai de la malveillance, pour connaître quel serait l'effet de la calomnie sur la Convention. Ah ! si un pareil titre pouvait servir de base à une accusation, la République pourrait perdre dans un moment ses plus ardents défenseurs. Les puissances coalisées n'auraient plus besoin d'armées ; il
leur suffirait de faire accuser par des émigrés les Représentants du peuple.
a On n'achète plus nos généraux, on ne vend plus les places ; mais on se borne au commerce de nos réputations ; et les journalistes à la solde de la calomnie en donnent le tcirif et en fiient le maximum,
«J'ai été accusé d'avoir fait tantôt une soumission, tantôt une acquisition d'un bien national de sept cent mille liv. D'abord dans le district de Bernay, puis dans celui de Louviers. Le bulletin de l'administration révoltée de l'Eure, celui du département du Calvados, de la Gironde, etc., plusieurs sociétés populaires ont répété cette calomnie. Je leur répondrai par un acte du district de Bernay, et par un autre de la Commission administrative du département de l'Eure, qui constatent que jamais je n'ai ni soumissionné ni acquis aucune propriété dans ce département
a J'ai été accusé d'avoir reçu des sommes considérables pour 0])érer la réunion de la Belgique, et d'avoir dépensé cent mille écus dans noire mission.
« Qui m'aurait donné ces sommes considérables ? le Comité des finances? Je l'interpelle de s'expliquer. Le Conseil exécutif ? il ne l'aurait pu faire qu'en vertu d'une délibération; je le déQe de la présenter. Le ministre des affaires étrangères? j'ai dans mes mains la preuve écrite que je n'ai reçu aucune somme de lui. La trésorerie nationale? le payeur de l'armée? ils ne l'ont pu faire que par mes mandats; qu'ils les représentent. La vérité est, qu'au heu de cent mille écus, nous avons dépensé, Danton et moi, i 3,800 liv. (1).
« On me reproche de m'être fait général de brigade. Citoyens, je ne le suis que de la façon de Brissot, qui m'a promu à ce grade dans son journal.
« Savarre, ce défenseur officieux de la municipalité de Condé, dans un libelle intitulé : Opinion d un républicain^ sur Lacroix, député d'Eure-et-Loir, déposé au comité de Sûreté générale le 8 de ce mois, m'accuse indirectement, page 5, de m'être approprié à l'abbaye de Saint Trou quelques sacs de numéraire, enlevés du trésor de ses moines.
« Il a eu l'impudence d'imprimer que des volontaires nationaux qui m'accompagnaient pourraient dire à quelles adresses quelquesuns de ces sacs étaient étiquetés.
(1) Danton^ mémoire sur sa vie pfivée^ par le D' Robiuet, pièce u9 25. — R.
« Je déclare que jamais je n*ai passé à Saint-Tron que de nuit, les l®' et 3 mars, avec Gossuin et Merlin de Douai. J*afïirme que nous ne sommes pas sortis de notre auberge; que j'ignore s'il y a ou non une abbaye dans cette ville ; que par conséquent je n'y ai vu ni enlevé dessacs d'argent du trésordeses moines; queja^mais, à Saint- Tron ni ailleurs, je ne me suis fait accompagnerni suivre par aucun volontaire. Eh ! citoyens, si ce fait était vrai, si plusieurs volontaires en eussent Oté témoins, aurait- il pu rester ignoré pendant un an.
« Savarre aurait acquis bien des droits à la reconnaissance publique, s'il eût daigné indiquer le jour et l'heure de cet enlèvement, et le nom, non pas des volontaires qui m'accompagnaient, ce serait trop exiger de lui, mais seulement le nom de leurs bataillons,
« Je suis accusé d'avoir mis des fonds considérables dans le théâtre de la Montansier.
a 11 me sufflt de répondre que cette femme a été mise en état d'arrestation pendant que j'étais en mission. Les scellés ont été apposés chez elle, ses papiers ont été visités, la liste des baiileurs de fonds impnmée, et ces faits prouvent assez la fausseté de cette inculpation. Au surplus, je veux être libéral et généreux envers mes détracteurs, et je leur abandonne les fonds que j'ai dans cette entreprise, et je déclare renoncer à rien demander au citoyen complaisant qui, à ce qu'on assure, m'a prêté son nom. Je l'invite à faire usage de ma déclaration.
« Ainsi, toujours la vérité s'altère , les faits se dénaturent, les circonstances se changent, les actions les plus pures s'empoisonnent dans la bouche du calomniateur. Ses coups ne m'atteindront jamais, mais mon cœur s'est déchiré en apprenant que quelques-uns de mes collègues, sans vérification, sans examen, ont pu ajouter quelque foi à tant de calomnies. L'homme public ne doit pas laisser un seul soupçon se fixer auprès de lui ; et mes collègues qui doivent connaître le danger d'une opinion trop précipitée, ne devaient-ils pas chercher la vérité dans des explications cordiales et fraternelles ? Eclairés, désabusés {>ar le récit des faits et des circonstances, sans doute ils me rendront plus de justice. Oui, mes collègues, je n'ai pas cessé d'être digue de vous; mes opiuions et mes principes sont les vôtres.
a Et vous, hommes pervers et corrompus, qui vivez de calomnies, qui ne croyez point à la vertu parce que vous êtes capables de tous les crimes; paraissez dans cette auguste enceinte, paraissez : c'est là qu'il faut me frupper; c'est là que je dois être déclaré indigne de
la confiance du peuple; c'est là que je dois perdre restime et Tamilié de mes collègues. Je ne veux sortir de cette tribune que pour monter à Téchafaud, ou pour recueillir encore et toujours ces bénédictions plébéiennes, la seule richesse que puisse envier un vrai Républicain. Osez m'accuser en face; je vous défie et vous attends (i). « Assez et trop longtemps je fus l'objet de vos difiamations, mais vous ne m*avez fait que des blessures honorables. Les forges de la calomnie sont pour l'homme de bien un creuset épuratoire. Peuple français, et vous, ses représentants, c'est pour vous que j'ai parlé. Il me tardait depuis longtemps d'avoir avec vous cette explication franche et loyale. Que mon cœur est soulagé ! je le sais, le salut de l'Etat permet les délations. Démasquer les traîtres, c'est servir la République, l'amitié même doit s'honorer de les dénoncer: je vous invite donc tous à remplir ce devoir salutaire. L'essence d'une République est la pureté. Je n'ai rien à me reprocher, et je descends de la tribune avec cette tranquillité d'âme que donne le sentiment de l'innocence (2). »
Cet ensemble de preuves permet de juger si, en reprenant à leur profit, en 1794, raccusation des Girondins contre Danton, qu'ils avaient tous énergiquementet justement repoussée en 1793, les Montagnards furent mieux inspirés, et si le Tribunal révolutionnaire était fondé à consacrer par une condamnation capitale une pareille variation? Car les pièces autographes que nous venons de produire fais£Lient partie des papiers saisis chez Lacroix, mis sous les yeux du comité de
(i) Personne ne se présenta; mais au Tribunal révolutioDuaire, Lacroix ayant repris ses affirmations et son défi, l'accusateur public et la Convention lui refusèrent et la comparution de ses accusateurs et celle de ses témoins. Enfin, tous les historiens ont^ depuis sa mort, répété machinalement ou méchamment la calomnie, sans jamais reproduire sa défense. — R.
(2) « La Convention nationale renvoie le compte que Delacroix vient de lui rendre de sa conduite daus la Belgique, à la section de son Comité de Sûreté générale chargée d'examiner les dénonciations faites contre les Représentants du peuple, pour lui en faire un rapport dans un mois.
« La Convention l'autorise à appeler et à recevoir auprès d'elle tous les citoyens qui pourraient lui fournir des renseignements, à prendre leurs déclarations, qui seront communiquées à Delacroix pour y répondre. >• — {Moniteur, 1794, n©» 147 et 157).
Salut public et portés, pour le procès de germinal, à la connaissance de TAccusateur public et du Président, qui n'en firent pas plus d'usage que la plupart des historiens de la Révolution.
Parmi ceux-ci, les christicoles de V Histoire parlementaire ont dépassé toutes limites.
Dès le tome III de leur œuvre, Bûchez et Roux prennent parti contre Danton, et inaugurent ce système perfide qui leur fait adopter et propager comme fondées les calomnies les plus ineptes, vinssent-elles des pires ennemis de la Révolution, et même des plus vils anonymes. Au tome XXXII, après avoir proclamé Texcellence morale et la véracité effective de Todieux rapport de StrJust, en se réclamant du témoignage de Bertrand-MoUeville et de Lafayette, voici comment ils préludent au compte-rendu du procès de germinal :
tt Les preuves des autres principaux griefs reprochés à Danton par Saint-Just sont dans des pièces que renferment les précédents volumes de V Histoire parlementaire (1). Nous avons réimi tous les documents et exposé tous les faits qui constatent les intelligences de Danton avec Dumouriez, depuis le moment où Danton envoya des négociateurs àDumoutiez, pour s'entendre avec lui sur la libre retraite des Prtissiens^ jusqu'à l'époque où commissaire lui-même auprès de ce général, et connaissant tous ses actes et tous ses projets, Danton garda làdessus un silence complet. )>
Preuves : — I. Le 8 mars 1793, à la Convention, Danton et Lacroix, envoyés de Belgique à Paris pour informer l'Assem-
(1) Ces pièces ne sont autres que des extraits du Tableau historique des guerres de la Révolution de France ^ par Servan et Grimoard ; d*un ouvrage aoouyme attribué au ministre prussien Hardenberg, et publié sous le titre de Mémoires d'un homme d'Etat; enfin, de VHistoire de France de Toulongeon, dont les deux auteurs robespierristes acceptent tous les dires, d'enthousiasme, et sans les soumettre à aucune critique, pourvu qu'ils puissent sembler défavorables à l'appréciation de la conduite politique de Danton. — R.
blée de l'état des choses sur le théâtre de la guerre, infirment l'un et l'autre les témoignages rassurants fournis par le ministre Bournonville : «Je demande, dit Lacroix, que le Comité de défense générale se rassemble àTinstant pour entendre les détails que j'ai à lui donner; ou, si l'Assemblée croit qu'il soit de la prudence de publier ces détails, quelque affligeants qu'ils soienty je les lui donnerai.... il faut connaître le mal pour y apporter le remède (1). »
Et Danton : « Si vous ne volez pas au secours de vos
frères de Belgique, si Dumouriez est enveloppé en Hollande, si son année était obligée de mettre bas les armes, qui peut calculer les malheurs incalculables d'un pareil événement? La fortune publique anéantie et la mort de six cent mille Français pourraient en être les suites (2). »
IL — Extrait du Rapport des citoyens Delacroix (sic), Gossuinj Danton, Merlin de Douai y Treilkard, Robert^ membres de la Convention et nommés par elle commissaires près l'armée et dans le pays de la Belgique, de Liège, etc. 1'® partie, p, 144 :
« La sixième entrevue se passa, comme on l'a déjà dit, le 20 mars, entre Delacroix et Danton, d'une part, et Dumouriez, de Tautre. C'était à la suite d'un combat dans lequel celui-ci, loin de réparer les pertes de la journée de Nerwinde, en avait essuyé de nouvelles. Delacroix et Danton lui représentèrent ses torts envers la Convention nationale, lui firent sentir la nécessité de les réparer, et l'assurèrent que s'il ne se hâtait de le faire, ils ne pourraient pas se dispenser de prendre contre lui, de concert avec leurs collègues réunis à Bruxelles, les mesures que leur prescrivait le caractère dont ils étaient revêtus. Après beaucoup de débats, Dumouriez parut se rendre, et il écrivit à la Convention nationale une lettre qui,
(1) Moniteur, séance de la ConveatioQ nationale du 8 mars 1793. — Voyez plus haut le discours de Lacroix. — R.
(2) Ibid.
sans être décisive sur ses dispositions, paraissait néanmoins un acheminement à une rétractation absolue. Cette lettre était ainsi conçue :
« Citoyen Président, j'ai appris que la Convention a renvoyé à son Comité de défense générale ma lettre en date du 12 de ce mois, qui contient des opinions et des mesures que je crois indispensables pour le salut de nos frères et de Tarmée de la Belgique. Comme les circonstances nouvelles où je me trouve peuvent amener des modifications dans les mesures que je proposais, et qu'il est nécessaire que je confère avec vos commissaires, je prie la Convention de surseoir à ce rapport jusqu'à ce qu'elle ait reçu le résultat de nos conférences avec les commissaires. — Signé : Dumouriez. »
III. — Danton l'épondant à Pénières, à la Convention nationale, séance du 1®' avril 1792.
« Arrivé à Paris à neuf heures du soir, je ne vins pas au Comité ; mais le lendemain j ai dit que Dumouriez était devenu tellement atroce qu'il avait dit que la Convention était composée de trois cents imbéciles et de quatre cents brigands. J'ai demandé au Comité que tout fût dévoilé, ainsi, tous ceux qui s'y sont trouvés ont dû voir que mon avis était quil fallait arracher Dumow^iez à son armée. »