LIVRE PREMIER
serment que lui devaient les pairs du royaume, parmi lesquels il siégeait. On savait quels efforts il avait tentés depuis pour renverser le ministère de M. de Martignac et lui succéder. On n'ignorait pas que de Londres, où le retenaient ses fonctions d'ambassadeur de France, il n'avait exercé l'influence que lui assuraient sur l'esprit de Charles X le souvenir de ses services et son attachement aux Bourbons, maintes fois affirmé au péril de ses jours, que pour pousser le roi à une politique de réaction. On l'accusait enfin de nourrir avec des passions antilibérales des ambitions désordonnées ; de symboliser dans son aristocratique personne cette politique fatale à la royauté, qui depuis quinze ans avait jeté hors du pouvoir les hommes les mieux intentionnés, les royalistes les plus sages, les libéraux les plus sincères, et de ne poursuivre, en leur succédant, d'autre but que l'exécution d'un coup d'état, qui ferait de la Charte, œuvre loyale de Louis XVIII et objet de l'animadversîon de Charles X, un instrument de despotisme aux mains des créatures du roi.
Il y avait sans doute quelque injustice à formuler avec tant d'emportement contre le nouveau ministère des griefs et des accusations aussi graves avant même qu'il eût manifesté les opinions qu'il enten-
dait faire prévaloir dans la pratique du gouvernement. Malheureusement, les tendances trop connues du monarque, auxquelles M. de Martignac venait d'être sacrifié, le caractère des collaborateurs nouveaux qu'il associait à sa fortune, justifiaient ces accusations et ces griefs, et faisaient légitimement craindre cfu'il n'eût résolu de déclarer la guerre aux idées libérales dans lesquelles il se refusait à chercher une force et qui n'apparaissaient à son esprit incapable de les comprendre qu'à travers les plus sanglans souvenirs de la terreur, o Je ne veux pas monter en charrette comme mon frère! » avait-il coutume de répondre à ceux qui le poussaient aux concessions. Plus il vieillissait et plus la crainte qu'exprimaient ces paroles semblait devenir la seule inspiration de sa politique et l'unique mobile de ses résistances.
Afin de flatter ces dangereuses préoccupations, M. de Polignac s'était donné des collègues qu'il supposait, — il les connaissait à peine, — semblables à lui, et dont deux au moins, M. de La Bourdonnaye et le général de Bourmont, étaient aussi impopulaires que lui. A soixante-deux ans, après une carrière parlementaire aussi excentrique que turbulente, fâcheusement illustrée par les votes les plus violons et les