LIVRE DEUXIÈME
pessimisme éclata notamment dans une conférence qu'ils eurent avec le ministre et au cours de laquelle ils donnèrent à entendre que la retraite du général de Lafayette devait être considérée comme un malheur public, propre à exciter la garde nationale et à faire naître de nouveaux conflits. M. de Montalivet n'eut aucune peine à percer à jour ce système d'intimidation, dont deux fonctionnaires placés sous ses ordres se faisaient l'instrument vis-à-vis de lui. Il répondit avec fermeté en mettant en relief l'exagération du langage qu'il venait d'entendre. Il insista sur l'absence de tout intérêt pour la garde nationale de Paris dans la question traitée la veille à la chambre des députés. Il ne croyait pas que personne osât poa9ser le général de Lafayette à une susceptibilité a assurément éloignée de la noblesse de ses sentimens, et voulût encourir une si grave responsabilité.» Enfin, il engagea les préfets à se rendre auprès du vieux soldat et à lui faire entendre le langage qui convenait le mieux à ses devoirs envers la France comme au soin de sa gloire^.
A l'issue de cet entretien, le ministre se rendit au conseil, où il apprit que le roi venait de recevoir de
1. Ces détails, comme ceux qui suivent, publiés pour la première fois, sont empruntés aux Mémoires inédits, déjà cités.
M. de Lafayette une lettre contenant sa démission. Le premier mot du prince, en la recevant, avait été :
(( Je ne l'accepterai pas. »
Résolu à n'être le prisonnier de personne, il ne voulait pas cependant se donner l'apparence même d'un tort envers un homme protégé à ses yeux par les services qu'il en avait reçus, plus encore que par sa popularité. Il voulait tenter de le détourner de son dessein, et, d'accord avec lui, le conseil décida qu'on s'efforcerait de faire revenir le général sur sa détermination. Le soir, une nouvelle réunion eut lieu. Le roi avait vu le général sans obtenir de lui rien de formel, si ce n'est des récriminations et des plaintes sur la politique du gouvernement. Puis il avait envoyé auprès de lui l'un de ses aides-de-camp, M. Berthois ^ ; mais M. de Lafayette s'était tenu sur la même réserve, refusant toujours de se prononcer. Cependant sa démission n'était pas officiellement donnée. M. Dupont de l'Eure fit alors remarquer que l'attitude du général tenait moins aux opinions émises dans la chambre et au langage des orateurs qu'à un ensemble de faits politiques. Cette insinua tion mystérieuse décida le ministère à déléguer deux
1. Le bruit courut que le duc d*OrléanB, envoyé aussi par son père, avait essayé vainement de modifier les intentions du général.