LIVRE PREMIER
ne souleva pas les mômes ressentimens. Premier président de la cour de Grenoble, M. de Ghantelauze, magistrat éminent, était peu connu comme personnage politique. Il avait résisté pendant plusieurs mois aux obsessions du roi, gui le souhaitait comme ministre à la recommandation du dauphin. Enfin, ce dernier, revenant de Toulon, passa par Grenoble et arracha à M. de Gbantelauze un consentement qui ne fut donné qu'à contre-cœur. « Regarde-moi comme une victime à immoler et plains-moi, écrivait-il à son frère. Je cède à des ordres qui ne permettent que l'obéissance. » Et ailleurs il ajoutait : « Je vais jouer ma tête pour une haute fortune! » Comment n'être pas touché de ces efforts pour échapper à un périlleux honneur et de cette résignation à subir par dévoûment au roi une catastrophe certaine?
M. de Montbel fut victime d'un dévoûment analogue. Après avoir cédé le ministère de l'intérieur à M. de Peyronnet, il s'était retiré et se croyait libre. Hais le roi le contraignit à accepter le portefeuille des finances, et ses efforts pour échapper à celte douloureuse obligation furent vains. Afin de couronner ces modifications, on détacha du ministère de l'intérieur la section des travaux publics qui, réunie à la direction générale des ponts et chaussées, forma un
ministère nouveau, le ministère des travaux publics, à la tête duquel on appela le baron GapelleS préfet de Versailles, ancien secrétaire-général de l'intérieur.
Les changemens qui viennent d'être indiqués avaient été arrêtés en principe par le cabinet tout entier. Mais quand vint l'heure de les exécuter, M. de Polignac jugea bon de n'en pas entretenir de nouveau ses collègues. Tout fut combiné entre le roi, le président du conseil et les intéressés, à l'exclusion des ministres qui conservaient leurs portefeuilles. Le maintien de M. deGuemon-Ranville dans le cabinet ne fut dû qu'à son ignorance de l'événement. Il n'attendait rien de bon de la marche de M. de Polignac et avait exprimé plusieurs fois le désir de se retirer. Le 19 mai, les ordonnances portant nomination des nouveaux ministres étant déjà signées à son insu, il reçut le matin la visite du président du conseil, qui lui dit d'un air dégagé :
« Eh bien ! nous avons trois nouveaux collègues.
— Vous me soulagez d'un poids énorme, répondit-il, en prenant la main de M. de Polignac et se croyant remplacé par l'un des trois nouveaux, ce sera pour moi un heureux moment que celui où j'instal^
1. Né à Sales-Curan (Roaergae) en 1775, mort à Montpellier en