LIVRE PREMIER
Ces graves mesures ne surprirent personne : on les attendait et l'opposition s'était préparée à y répondre, en défendant contre le ministère la Charte constitutionnelle menacée non par la dissolution, qui était après tout dans le droit de la prérogative royale, mais par les projets de coup d'état auxquels on savait le gouvernement résolu, en cas de défaite sur le terrain électoral. Partout, des commissions s'étaient formées pour propager et appuyer la candidature des 221. Des comités consultatifs les secondaient, renseignant les électeurs gratuitement. Le ton général de la presse manifestait une violence poussée jusqu'à son paroxysme. Le cabinet fut effrayé de ce mouvement, témoignage de l'irrésistible ardeur déchaînée contre ses doctrines. Sous le prétexte de faciliter aux électeurs les moyens de faire prévaloir leurs droits, mais, en réalité, afin.de ne pas donner
la priorité à des élections hostiles, il ajourna les opérations du scrutin aux 12 et 19 juillet, dans vingt départemens où le triomphe de l'opposition paraissait certain. Puis, il fit au dévoûment de tous les fonctionnaires un pressant et énergique appel; et enfin, quand les préfets consultés de nouveau, perdant peu à peu confiance, commencèrent à élever des doutes et à manifester des inquiétudes touchant le résultat définitif de la campagne, il demanda au roi d'intervenir de sa personne dans le conflit imprudemment engagé entre son gouvernement et la nation. Charles X eut la faiblesse d'y consentir et d'assumer une part de la responsabilité de ses ministres. Peu de jours avant les élections, une proclamation royale fut adressée aux électeurs. Le monarque y protestait à la fois de son ferme désir de respecter la Charte, et de sa non moins ferme volonté de défendre les droits sacrés de la couronne. Mais, personne ne voulant avouer que ces droits fussent menacés, l'eiTet de cette proclamation fut presque nul. Les partis étaient d'ailleurs à ce point surexcités que la nouvelle de la prise d'Alger, titre immortel de gloire pour la France et pour son armée, ne put les désarmer même un jour et que la solennité du Te Deum chanté à Notre-Dame, en présence de toute la
cour, fat célébrée au milieu d'une indifiereDce presque générale, à la grande douleur du roi, attristé déjà par les premiers résultats des élections.
On les connut entiers et complets le 19 juillet. Les espérances de Charles X se trouvaient cruellement trompées ; les actes de MM. de Polignac et de Peyronnet n'avaient abouti qu'à ménager à l'opposition un magnifique triomphe. Sur &28 députés élus, elle en avait à soi 270, parmi lesquels 202 faisaient partie des 221. Les amis du ministère n'étaient qu'au nombre de 1A5; on comptait 13 douteux. Le cabinet de M. de Polignac restait donc en minorité malgré ses efforts, certain d'être renversé dès la réunion des chambres, fixée, on s'en souvient, au 3 août.
A ce moment, cependant, quoique gravement com promis par une politique aveugle et sourde, le sort de la couronne ne pouvait être considéré comme désespéré. A l'exception de quelques exaltés, tout le monde redoutait les suites d'une révolution. A l'un d'eux, M. Odilon Barrot^ disait : o Vous avez foi dans
1. Né en 1791 à Villefort (Lozère], mort à Paris en 1874. La suite de ce récit montrera M. Odilon Barrot à ses débuts dans la vie politique. Nous n*a?on8 fait que rendre hommage à la yérité en Jugeant le vieux combattant des luttes parlementaires d'autrefois avec une indulgence moindre que celle dont il s*est décerné le témoignage
une iosarrection de place publique. Eh mon Dieu! si un coup d*état venait à éclater, vaincus, vous seriez traînés à Téchafaud et le peuple vous regarderait passer. » Encore à cette heure, si près d'une catastrophe irréparable provoquée par une conduite insensée, le plus grand nombre des hommes qui devaient à quelques jours de là s'associer au mouvement, le diriger et en profiter, ne prévoyaient rien en dehors d'un changeaient de ministère et ne formaient d'autre dessein que celui d'obtenir des garanties contre le retour d'une crise semblable à celle qu'on traversait.
La pratique loyale des institutions parlementaires offrait d'ailleurs au roi une ressource suprême et réparatrice. Non-seulement elle la lui offrait, mais elle la lui imposait à l'égal d'un devoir. Le ministère était battu ; il devait se retirer. Bien qu'il fût peutêtre trop tard pour former un cabinet Yillèle, un
dans ses Mémoires. En 1830, M. Odiloa Barrot était déjà ce qu'il devait être toute sa vie, un orateur plus verbeux que profond, un homme d*état plus présomptueux que prévoyant, et à qui une inextinguible soif de popularité, une vanité poussée à Texcès, firent commettre, en dépit d'une loyauté inattaquable et des intentions les plus droites, des fautes irréparables. M. Odilon Barrit doit être placé au premier rang parmi les hommes de ce temps qui ont le plus contribué à déchaîner les passions révolutionnaires et qui se sont montrés les plus malhabiles à les contenir quand' elles sont devenues menaçantes.