PROCUREUR GÉNÉRAL
« Le procès Boulanger et les outrages des boulangistes seront Vhonneur de ma carrière. »
(Réquisitoire.)
exposant l'affaire, c'est-à-dire en ouvrant le dossier et en feuilletant devant vous, sans presque y joindre de commentaires, je ne descendrai pas une minute jusqu'à discuter les étranges, les inqualiliables factums qui nous arrivent tous les jours d'Angleterre.
Je me bornerai à dire aux accusés, à l'accusé qui surtout parle : « II" fallait venir ici; il fallait aujourd'hui, devant la Haute Cour, amener vos témoins ; j'aurais amené les miens, j'aurais produit vos autographes, — ils sont tous ici. J'ai là onze ou douze cents pièces que nous aurions examinées contradictoirement, et nous aurions eu — ce qui est toujours une satisfaction d'homme à homme — l'avantage de nous regarder en face pour discuter. {Mouvement en sens divers.)
Dès lors qu'étant à même de venir — et je crois qu'on vous ^ suffisamment attendu, pourrais-je dire — dès lors qu'étant à même de venir, vous n'êtes pas venu et que vous' voulez remplacer votre présence par des pièces dont je vais tout à rheure, par la lecture des miennes, démontrer l'imposture — je dois vous dire que je laisse tomber ces papiers maculés de calomnies et d'hypothèses et qui ne peuvent être considérés comme une réfutation de l'instruction faite par de respectables magistrats.
Ceci dit, je ne réfuterai pas, je ne m'inquiéterai pas de ce qui s'imprime au dehors; je ne m'occuperai pas davantage de ces plaidoiries essayées à longue portée par-dessus la Manche; non, je vais prendre le dossier, et j'aurai encore le droit de répondre à une préoccupation souvent manifestée de l'accusé, à savoir qu'il ne discute pas avec le procureur général.
C'est toujours le procureur général qui est pris à partie dans ces pseudo-plaidoiries. Il n'a rien à faire ici. Le procureur général — vous allez le voir peut-être trop longtemps, mais d'une façon fort instructive — ne sera qu'un porteparole; ce sont les pièces du dossier que j'oppose à Boulanger : ce sont là ses véritables et uniques adversaires; ce n'est pas moi, et le procureur général, vous pourrez vous le dire demain, n'aura été dans l'affaire — qu'il le laisse donc de côté — que le dossier qui parle.
Puisqu'il n'a pas voulu entendre le dossier, la Haute Cour, elle, l'entendra.
Le procureur général expose la méthode qui va suivre ; il ne parlera qu'en magistrat qui dit le strict nécessaire.
Le complot.
En premier lieu. Messieurs, — et ici je commence, — nous reprochons à Boulanger, à Dillon et à Rochefort d'avoir ensemble ourdi un complot qui devait avoir pour moyen la violation des lois, et comme conséquence au moins possible les discordes civiles; pour but, le remplacement du Gouvernement légal par la dictature. Nous allons établir ces faits, ou du moins nous allons l'essayer — c'est notre devoir — parle seul groupement de documents qui, eux, bien entendu, sont incontestables.
Antécédents de Boulanger.
L'ambition de Boulanger — ceci peut être dit sans discussion,- et il faut bien que je pose des bases — l'ambition de Boulanger date de loin et n'a jamais connu de limites. Ce sont les pièces qui l'apprennent. Sans antécédents militaires — je n'ai ni l'intention ni la compétence nécessaire pour discuter ce qui peut caractériser la valeur militaire d'un officier général — sans antécédents militaires, puisqu'il n'a jamais coirimandé même une brigade devant l'ennemi, il a fait jouer tous les ressorts pour devenir général très jeune; et certains incidents parlementaires, auxquels je me borne à faire allusion, nous font savoir qu'il a trouvé de respectables protections dans les rangs de l'airmée par des moyens qui n'avaient pas été choisis l'épée à la main sur les champs de bataille.
Son portrait serait facile à faire, ou plutôt à rééditer, car il a été tracé maintes fois d'une plume cruelle par la plupart des publicistes qui l'encensent plus ou moins aujourd'hui.
Je me borne à cette allusion discrète, et, sans vouloir faire ce portrait après tant d'autres, je me borne à invoquer sur ce point vos souvenirs.
Boulanger, il faut bien le-reconnaître, et vous allez le voir tout à l'heure lorsque j'aurai l'honneur de vous analyser les pièces, Boulanger a su tirer une très grande force des
éléments de notoriété plus ou moins factices que lui avait procurés son arrivée prématurée à un grade supérieur, et il a surtout — ceci est non moins incontestable — tiré une force véritable de Tintensité de ses idées fixes d'ambitieux.
C'est muni de ces armes que nous allons le voir tout à rheure jouer à Thomme providentiel et donner Tassaut au Gouvernement en criant toujours, d'un ton doucereux : « Vive le Gouvernement î »
Nommé en 1882 directeur de Tinfanterie au ministère de la guerre, il posa aussitôt les fondations de son édifice.
D'une part, il noua des relations politiques sur le compte ou sur le nombre desquelles je me garderai bien de retenir Tattention de la Haute Cour. A cet égard, les personnages qui appartiennent au monde parlementaire sont beaucoup mieux renseignés que moi-même.
Mais, d'autre part — c'est là ce qui m'importe et c'est ce que les membres de la Haute Cour ne savent pas — d'autre part, dis-je, Boulanger, dès cette époque où il était directeur de l'infanterie, s'assura le secours d'agents secrets, et l'on voit que je n'ai pas tardé à venir à ce qui est bien la question du procès.
Agents secrets.
Le premier agent est un sieur Buret dont la valeur morale est extrêmement relative, qui a des prétentions et qui est entré en relations avec Boulanger, lorsque celui-ci était directeur de l'infanterie au Ministère de la Guerre. Buret fut présenté en 1882 à Boulanger par le général Thibaudin :
« Je croyais, ajoute Buret, trouver en lui l'homme capable de relever l'armée française. A partir de ce moment, je me suis dévoué complètement à lui : ma présentation eut lieu par le général Thibaudin, alors ministre, de qui j'avais obtenu une audience.
« Le général Boulanger était alors directeur de l'infanterie. »
Son second agent, toujours en remontant à l'époque où il était directeur de l'infanterie, fut un nommé Hentz, sur le compte duquel je n'ai pas de renseignements.
Boulanger eut, à ce moment, une préoccupation très naturelle ; n'ayant point de passé, ayant besoin de prestige, il