UN DEGUISEMENT DE M. BOULANGER
« 3f. Boulhnger est venu trois fois à Pari?, %ortant des lunettes bleues et affectant de boiter. »
(Rapport du jfdnéral Logerot au président de la République.)
Dillon ajoute ;
« Tel est le mot d'ordre. »
Ainsi, nous voyons qu'il y avait, à ce moment, double Jeu et comédie secrète. D'une part, la machination politique ; d'autre part, le mot d'ordre.
Par conséquent, Boulanger, à ce moment, était bien au fait de toutes choses, grâce à cette connivence qui est établie par les pièces écrites.
Ah ! on ne dira pas que ce sont des pièces que nous avons fabriquées, celles-là ! M. Boulanger se trouvait donc parfaitement le directeur, je ne veux pas dire de cette campagne, mais^de ces intrigues électorales, et hors d'état |de pouvoir donner sa parole de soldat qu*elles lui étaient étrangères.
Nous alloûs voir maintenant d'autres dépêches télégraphiques. M. Dillon vient d'écrire ce que je vous ai lu; Boulanger est bien au courant de ce qu'on dit et de ce qu'il faut répondre, du mot d'ordre qu'on demande et du mot d'ordre qu'on doit donner, et il envoie à Dillon une réponse ainsi conçue :
Reçu ta dépêche. Impossible pour dîner samedi; prendre dimanche si tu le veux et dis-le-moi. Je viens d'écrire. Certainement vois. J'approuve tout.
J'approuve tout !
Amitiés.
Georges.
Dillon, sachant que Boulanger approuvait tout, avait continué la campagne, et, à la date du 26 février, il envoyait cette dépêchje chiffrée :
Reçu lettre, m'y conformerai, et j'ai déjà procédé dans direction prescrite. Je verrai demain les chefs des journaux avancés pour effacer moi-même restes de mécontenlemeot et assurer accord pour meilleur parti à tirer des faits accomplis.
Je compte même voir. . . — il y avait ici un nom propre qui a été mal traduit, et c'est tant mieux — ... sauf avis contraire. Je n'ai pas écrit par manque de temps, non parce que je n'avais pas matière à dire. Il nous faut dîner samedi chez de X..., télégraphie-moi, oui ou donne moi un autre jour. Je te prendrai vendredi.
A toi.
Dillon.
Nous avons dès lors ici, sans qu^l soit besoin de faire
d'autres emprunts à la procédure écrite, la certitude que Dilloh et Boulanger correspondaient à propos des élections, et que lorsque Dillon, se trouvant à Paris, dirigeait les journaux d'une nuance et les journaux d'une autre nuance pour arriver à former ce qu'il appelle si bien « l'accord », à ce moment M. Boulanger lui écrivait : « J'approuve tout ! »
Les élections se sont produites, et lorsque le résultat en a été connu, le premier compliment que M. Boulanger a .reçu n'est pas venu de ces journaux avancés qui avaient été apaisés, comme vous l'avez vu tout à Theure, par les efforts diplomatiques de M. Dillon ; non, le premier compliment lui a été adressé par M. Thiébaud. M. Thiébaud a écrit : « Mon général, permettez-moi de vous féliciter de la magnifique manifestation qui a été faite sur votre nom. »
Et tout le monde n'était pas d'accord ; car il ajoute à la fin de sa dépêche, après avoir passé différents départements en revue : « Vous n'avez obtenu que 117 voix dans les Hautes- Alpes, chiffre qui donne un démenti aux calembredames de M. Rochefort. »
Voilà donc le fait bien établi.
M. Boulanger répond à M. Thiébaud, mais ce n'est pas à lui qu'il adresse sa réponse : c'est à M""* Delouette, 33, quai Voltaire, à Paris : car c'est sous ce nom de guerre que M. Thiébaud opère politiquement.
J'ai jeçu votre télégramme. Merci. Parfait ! Voilà le moment de travailler ferme la presse.
Il faut tirer bénéfice de l'agitation dans laquelle on a jeté le pays par ces élections provoquées en faveur d'un inéligible ; il faut donc travailler ferme la presse.
Peut-être Boulanger a-t-il trouvé que M. Thiébaud ne travaillait pas d une main assez ferme ; aussi écrivait-il le même jour à M. Dillon, toujours par dépêche chiffrée :
Ai appris les résultats. Très bons. Il faut maintenant travailler ferme... — c'est son mot — ... la presse et X.
Quelques mensonges.
Il fallait donc travailler ferme la presse, et aussi certain personnage politique, parce que Boulanger trouvait que les
112 LE PROCKS BOULANGER
élections dont il venait a'être le bénéficiaire n'étaient que des fondations sur lesquelles il y avait à construire. Telle est la situation au lendemain de Télection. Seulement, le surlendemain, on est obligé de déchanler un peu, parce qu'une révélation se produit sur le pavé de Paris, à savoir que le Gouvernement, très patient jusque-là, s'était enfinému et trouvait que le rôle joué par le général Boulanger n'était ni celui d'un général ni même celui d'un bon citoyen. Et alors M. Dillon envoie la dépêche suivante :
28 février. — Oa dit que, au conseil des ministres de ce matin, il a été décidé une enquête pour démontrer ta participation aux élections. Je t'en avise, télégraphie-moi demain ; réception de ma lettre de ce soir; son contenu ne pourrait d'ailleurs que présenter les choses à notre gré; mais tenons-nous sur nos gardes.
Et M. Dillon reçoit du général une lettre que nous n'avons pas, et dans laquelle, incontestablement, Boulanger avait laissé entrevoir comme un moyen extrême — moyen auxiliaire de sa politique — une démission de son emploi de général commandant un corps d'armée, puisque Dillon lui envoie cette dépêche à la date du 29 :
J*ai reçu ta lettre et dépêche. Je me conforme à instruction ; mais c*est une auréole dont tu ne dois pas te débarrasser sans circonspection.
C'était, messieurs, le souci de la légende que je signalais hier.
Ne brusque rien avant notre réunion, et ne pas oublier qu'on te surveille; comprends quon enquête avec rage.
Il y avait donc alors un certain danger ; aussi, à quarantehuit heures de là, le général Boulanger, qui était tenu pour ainsi parler heure par heure au courant de toutes les intrigues électorales, écrivait-il à M. le ministre de la guerre :
J'ai été et demeure étranger à tout ce qui se passe relativement aux élections législatives du 26 février.
Messieurs, on peut signer «Boulanger » tout court une pareille dépêche ; lui, il Ta signée : « général Boulanger. »
Quand on écrit de ces lettres-là, — il faut bien appeler les choses par leur nom : quand on est ainsi coutumiei' du
mensonge — on ne devrait pas accoler à son nom le titre de général français I ^
Messieurs, Boulanger était si peu étranger à ces intrigues, que je ne veux pas vous montrer tout entières, mais qu'il est suffisant de vous faire entrevoir, qu'au mois de mars, c'est-à-rlire le mois suivant, alors qu'il y avait des élections dans deux départements, celui de l'Aisne et celui des Bouches-du-Rhône, Boulanger, se croyant couvert parla parole qu'il avait donnée au ministre, était d'accord avec ses amis pour perpétuer i'agiiation dans le pays et se faire porter candidat dans ces deux dépailements.
Je n'invente rien, messieurs.; et le témoin que je vais invoquer ne sera pas suspect; son dévouement pour Boulanger et pour la dictature rêvée n'est pas douteux : je parle du sieur Laguerre.
Le sieur Laguerre envoyait à Boulanger, le 19 mars 1888, le télégramme suivant :
On assure qu'on a décidé, ce matin, au conseil des ministres de vous faire passer devant un conseil d'enquête. Attendez-vous à tout de la part de ces affolés. Excellentes nouvelles de l'Aisne et des Bouchesdu-Rbône. Lagnel s'est désisté ce matin en votre faveur. Petit Provençal vous appuie énergiquement. Vous serez élu malgré vous dans deux départements.
Au mois de mars, alors qu'au mois de février Boulanger avait dit : Loin de moi la politique, je ne veux m'occuper que de mes fonctions militaires ; au mois de mars, il continue, et il écrivait de nouveau au ministre pour déclarer qu'il ne voulait s'occuper que de ses devoirs de général de corps d'armée ; et il l'écrivait si bien que je trouve encore un témoin qu'il n'oserait jamais, s'il avait osé venir, discuter devant moi : c'est Rochefort lui-même.
Rochefort, en effet, a publié dans ï Intransigeant la lettre mensongère de Boulanger au ministre, la seconde, celle du mois de mai; et, comme il tenait à jouer un rôle dans la comédie, après avoir publié la lettre de Boulanger, lettre du général esclave du devoir, Rochefort ajoutait :
Nous sommes autorisés à afÛrmer que, de même qu'il a été complètement en dehors de la campagne électorale qui s'est terminée le 26 février, de même qu'il ne s'est jamais mtlé ni de près ni de loin... — écoutez le mot qui lui échappe — ... à de prétendus complots exhu-
mes ces jours derniers, le général Boulanger entend demeurer étranger à toutes les manifestations politiques ou de presse qui pourraient à l'avenir se produire à Tabri de son nom.
Voici le sieur Rochefort qui publie la lettre du général Boulanger et qui la fait suivre de ce commentaire. D'un côté, Laguerre lui dit : Allez ! Tintrigue politique, nous la continuons en février et même en mars , et Rochefort, d'un autre cô:é, prend la parole et dit :
c Jamais d'intrigue politique ! Boulanger entend rester général et lien que général, en mars comme en février ! «
La Haute Cour appréciera.
Le général Boulanger, messieurs, se trouvait en ce moment dans une situation singulière. Il était frappé comme général. Il allait devenir, à partir de ce moment-là, sans entrave et sans scrupule, un personnage politique. A ce moment, il s'agissait d'arrêter la question des voies et moyens, autrement dit de prendre attitude.
Intrigues diverses.
Dillon organise le comité de Paris et travaille la presse. Frappé par le conseil d'enquête. Boulanger se livre tout entier à la politique; à Paris, à l'hôtel du Louvre, et ensuite rue Dumont-d'Urville, il commence à jouer son rôle de prétendant, se faisant plébisciter tout à son aise; abusant de la crédulité publique par des moyens qui relèvent absolument de la réclame commerciale ; flattant tous les partis pour les jouer tous; brandissant l'épée devant les belliqueux et secouant, devant les pacifiques, la branche d'olivier; restant toujours Thomme aux deux visages.
Boulanger conspire ainsi avec tous les partis à la fois; il attelle, à la fois, à son char Thiébaud et Rochefort ; le bruit court qu'il est allé voir le prince Napoléon à Prangins. La cantine, qui a été saisie chez une mercière, a apporté des révélations singulièrement intéressantes au sujet de ces intrigues variées.
Le sieur Bultel date ses lettres d'Arras, et il envoie entre autres, daté de cette même localité, un dialogue qui est la reproduction écrite d'une conversation qu'il a eue relativement à Boulanger avec le prince Victor Napoléon. Et, en tête de son dialogue manuscrit, il a écrit ;
LE PROCÈS BOULANGER Uô
Dialogue à Bruxelles entre le prince Victor Napoléon et Ovide Bultel^ le 18 septembre 1887. L'original est déposé au secrétariat de Son Altesse.
Le sieur Bultel envoie donc cet écrit à Boulanger, et il explique comme quoi il a causé avec le prince Victor et comme quoi il a fait comprendre au prince qu'une alliance avec Boulanger serait productive. Il lui expose ses motifs; le prince lui dit — c'est sous forme de dialogue :
Le Prince. Oui, c'est vrai, mais le général Boulanger est donc bie^i populaire?
Alors, donnant son propre nom, il écrit ceci :
BuLTEL. La France est entraînée vers cet homme par un courant irrésistible, et je ne vois pas pourquoi nous ne l'appuierions pas. Quoi qu'on dise, il n'a jainais été hostile à Votre Altesse, et mume certains bonapartistes ont essayé de sVntendre avec lui pour un coup d'État...
D'ailleurs, le coup d'État est la seule marche à suivre, car la Constitution qua nous ont faite les orléanistes nous enferme dans une impasse; il n'y a pas de moyen légal d'en sortir.
Alors le prince dît :
Ainsi, vous croyez que nous pourrions réussir en nous alliant aux radicaux ?
Bultel. Oui, Monseigneur, à condition de nous placer sur un terrain patriotique et comme candidats du général Boulanger.
Il est vrai qu'il est inéligible'; mais on pourrait trouver un biais en se bornant à mettre la liste sous son patronage.
Et cela ne l'embarrassera pas. Bultel est un homme de ressources, et en jouant la partie avec un inéligible, qui avait grande envie d'avoir des alliances de ce côté, on trouvait que la partie était très gagnable.
En Corse, à la même époque, Boulanger entre rn relafioii avec Léandri; dans une réunion, qui a lieu le 21 avril à Bastia, les assistants se séparent aux cris, à Tinlérieur, de vive Tempereurl et, dans la rue, de vive Boulanger!
Le journal la Défense nous arrive aujourd'hui portant en tête et en gros caractères : « Lettre d'adhésion du général Boulanger, » qui, à travers la distance, serre la main au sieur Léandri, qu'il appelle de ce vocable élastique « l'interprète des patriotes corses. »
Mais les relations de Boulanger avec les bonapartistes ne Tempêchent pas de nouer des liens de plus en plus étroits avec les anarchistes. 11 opère aussi volontiers avec Morphy et Sou
ll(î LE PROCÈS BOULANGER
dey qa'avec Thiébaud et Léandri. Un témoin honorable, M. Francis de Pressensé, affirme que Boulanger est allé demander des relationsjusqu'en Allemagne. Il tient ces renseignements de M. Gloner,chef du cabinet de M. Bleichrœder, à qui M. de Cyon, au nom de Boulanger, aurait exposé, pour être redites à M. de Bismarck, quels étaient les projets du prétendant.
Il ne s'agissait nullement de renverser la République, mais simplement de constituer une république consulaire, avec consulat à vie, ministres responsables seulement envers le consul, Conseil d'État préparant les lois et les soutenant devant le Corps législaLil', qui devait les voler sans discussion.
Dans la pensée de Boulanger, le prince de Bismarck devait être favorable à ses projets à un double point de vue : d'abord à cause des garanties pacifiques qu'offrait l'exclusion de la monarchie^ et, en second lieu, parce que, sous une forme républicaine conservatrice, c'était une restauration du principe d'autorité analogue à ce qui existe dans l'empire allemand.
M. de Cyon opposa, sans doute, un démenti à M. de Pressonsé ; il affirme qu'il n'a tenu les propos en question qu'à Pétat de plaisanterie. La plaisanterie paraîtra forte.
La caisse boulangiste.
Le réquisitoire aborde la fameuse question : Quelle est Vorigine des fouds?
Celui qui les reçoit nale dira jamais, et jamais nous n'aurons les confidences de celui qui les donne. Il faut donc à force de sagacité, et votre commission d'instruction n'en a pas manqué, je vous le jure — arriver à saisir çà et là un fil conducteur qui nous puisse diriger. Je crois que sous ce rapport nous avons encore de quoi éclairer messieurs de la Haute Cour.
Boulanger — je le montrerai quand je discuterai les questions d'indélicatesse à propos d'une époque où il ne recevait pas de subventions — n'a rien à lui. Ce n'est pas un reproche que je lui adresse ; rien n'est plus respectable que la pauvreté. M. Boulanger n'avait que son traitement : c'est un fait que je constate et en marquant toute la déférence possible pour cette situation, qui ne trouverait de critiques que
chez les gens du plus mauvais goût; mais toutes les fois que je verrai beaucoup d'argent dans la poche de M. Boulanger, j'aurai le droit d'être surpris et de lui demander Texplication, la provenance de ces fonds.
Lorsqu'il s'agit de l'homme politique, je vois que Bou* langer, qui n'a rien qu'une retraite qui s'élève à 10 ou 12,000 francs, y compris le traitement de la Légion d'honneur ; que B^oulahger, qui n'a pas 10,000 livres de rente, dépense, on ne peut pas le contester, tant pour lui que pour ses entreprises politiques, plus d'un million par année. Et assurément, en disant cela, je reste volontairement et de bien loin en deçà de la réalité. Où prend-il donc cet argent? C'est son secret à lui. On peut toujours disposer de son secret. Il ne peut pas nous dire que c'est le secret des autres.
Eh bien, puisque c'est son secret et puisqu'il s'agit de son honneur, puisque jamais on ne se lave en France des vilaines histoires d'argent, — fût-on le général Boulanger, fût-on caché, eût-on une presse qui, chaque matin, est chargée de diye le contraire, on meurt de cela toujours! — il s'agit de son honneur : c'est son secret; il faut qu'il le livre. Et cependant jamais il n'a voulu dire un mot en ce qui concerne les sommes si considérables dont il dispose.
Nous avons eu certains renseignements, mais ce ne sont pas des renseignements qui puissent satisfaire tout le monde ; seulement j'espère que nous allons, en les groupant les uns et les autres, en former un faisceau qui équivaudra évidemment à une démonstration.
Il est connu — et nous l'établirions par la preuve testimoniale d'un des écrivains les plus en vue de notre époque s'il y avait débat contradictoire — que l'on allait chez le général Boulanger, rue Dumont-d'Urville. Cet écrivain y envoie sa cuisinière, qui vient faire acte de loyalisme et qui, à la fm de sa conversation pathétique, demande la permission de déposer un louis, comme quand on a été en consultation chez le médecin, et c'est toujours accepté! C'est l'aumône : ce n'est pa sune chose bien avouable I
Voilà une explication qui vous fera comprendre dans quelque mesure à l'aide de quel abaissement on peut arriver, dans certains cas, à remplir une bourse vide.
Mais ce n'est pas tout, et nous allons trouver bien autre
il8 LE PROCÈS BOULANGER
chose. Nous avons pris le relevé dressé par l'administration des postes des plis chargés adressés à Boulanger depuis le !•' janvier 1887 jusqu'au moment de la fuite en Belgique, et nous sommes fondés à croire que ces plis chargés ou recommandés ne contenaient pas simplement, par l'effet d'une prudence individuelle, des actes d'adhésion de fonclionnaires^' puisque toutes celles que nous avons trouvées dans les pièces saisies ne portaient pas mention d'un chargement. Il y a donc une probabilité (jue ces plis chargés contenaient des valeurs.
Eh bien, dans cette période de seize mois, nous avons trouvé 1,275 plis chargés arrivés à Boulanger, sans compter tout ce qu'il recevait probablement à des adresses de complaisance. Il y en a 118 qui sont arrivés de l'étranger pour la fondation ou la réussite de cette œuvre éminemment patriotique.
Il en est venu en particulier 14 du royaume d'Italie, 3 d'Autriche; il en est même venu un d'Allemagne, et A n'y a pas eu mention de refus, puisque toutes les lettres ont été délivrées et que les reçus se retrouvent à Tadministratipn des postes.
Cela ne nous indique pas quelles sommes il a dû recevoir ; mais nous allons peut-être arriver à savoir la vérité d'une façon certaine, sinon quant aux chiffres, au moins en ce qui concerne le caractère inqualifiable de cet enrichissement, par un témoin que le groupe Boulanger ne peut pas déclarer suspect; c'est un ami delà seconde heure, mais un ami bruyant et qui ne laisse pas de doutes sur sa fidélité actuelle, le sieur Vergoin.
Nous allons savoir par lui que dans le clan boulangiste on avouait recevoir de l'argent de Tétranger,
L'argent étranger.
Nous avons trois dépositions de témoins, qui sont conseillers municipaux de la ville de Versailles, et je vais vous lire la déclaration de l'un des trois, M. Cressigny, âgé de soixante ans, capitaine en retraite, chevalier de la Légion d'honneur; c'est un vieil officier qui s'est fait estimer de ses concitoyens au point d'arriver au conseil municipal ; il me semble que celui-là est digne de foi.
N'avez-vous pas, au mois de novembre 1888, — lui demande M. ie président, — assisté à une réunion dans laquelle M. Yergoln, député de Seine-et-Oise, a pris la parole?
R. — Parfaitement ! Il existe à Versailles un comité républicain radical, qui se réunit le premier jeudi de chaque mois.
M. Vergoin, en sa qualité de député du département a, e£Pet, assisté à la réunion du mois de novembre 1888 ; il a pris la parole et a d'abord parlé du général Boulanger, en le représentant comme beaucoup plus préoccupé des questions militaires que des questions politiques.
L'un des assistants, le docteur Rogues, — c'est un ancien médecin de l'armée, également conseiller municipal, — l'a alors interpellé sur la provenance des ressources qui avaient permis au général Boulanger, que Ton sait n'être pas riche, de faire les frais d'une élection comme celle qui venait d'avoir lieu dans le département du Nord.
M. Vergoin a répondu que ces ressources lui venaient d'abord du comte Dillon, lequel avait fait trois parts de sa fortune : la première, pour assurer l'avenir de sa femme; la seconde, pour permettre à ses fils de suivre la carrière des armes; la troisième pour fournir au général Boulanger les moyens d'atteindre le but qu'il se proposait.
Il a ajouté qu*avant sa maladie il avait été chargé de dépouiller la correspondance du général Boulanger et qu'il avait à maintes reprises constaté des envois d'argent, depuis 10 francs jusqu'à des sommes beaucoup plus considérables.
C'est alors que la question lui a été posée si parmi ces fonds il n'y en aurait pas de provenance étrangère ? Il a répondu affirmativement, en déclarant toutefois que les envois ne venaient pas de l'Allemagne, pas même de l'Angleterre ni des prétendants expulsés.
A ce moment, M. Guétony, adjoint au maire, qui depuis un moment se contenait avec peine en entendant le langage de M. Vergoin, éclata et, s'exprimant avec véhémence, déclara qu'un général français qui acceptait de l'argent de l'étranger pour jeter le trouble dans son pays était véritablement indigne. La discussion ayant continué sur ce point, M. Vergoin a paru regretter de s'être tant avancé et d'avoir parlé avec tant de franchise.
Le mot n'en était pas moins prononcé ; et voilà l'homme qui déclare avoir décacheté lui-même les correspondances, qui avoue qu'une partie des fonds provenaient de Tétranger et qui est obligé de déclarer, pour défendre M. Boulanger, que celui-ci n'était point à la solde de T Allemagne.
Voilà un renseignement qui me suffit à moi, parce que je sais que Targent qu'avait AI. Boulanger ne lui a pas même été remis par ceux auxquels la passion politique aurait pu faire ouvrir la main. Je sais que M. Boulanger a reçu de Targent de toutes sources, et je sais quelque chose de plus qui, pour moi, va donner le dernier trait à la physionomie
de rhomme et achever le portrait que j'avais commeacé hier.
Ah! on viendrait dire que M. Boulanger a reçu de l'argent de ses amis politiques? de Morphy? de Rochefort? Rochefort n'en donne jamais; Morphy n'en a pas. De qui donc Taurait-il, cet argent? Admettons qu'il le reçoive de gens politiques; eh bien, s'il y a un fait de probité élémentaire, c'est que l'argent qui lui est donné par des hommes politiques, c'est pour faire — on l'avoue dope — de la conspiraliou politique, et alors, en dehors de la politique, cet argent, il n'a pas le droit d'en disposer!
Oh! messieurs, j'achèverai ma pensée, parcç que, je vous le jure, quoi qu'il arrive, vous connaîtrez Boulanger tout entier, et lorsque je fais ce raisonnement, c est un des plus puissants au point de vue de la moralité que je puisse faire; si on lui donne de l'argent pour faire de la politique, il n'a droit à cet argent que pour un objet politique, et lorsque je vois cet homme sans ressources, esclave de ses plaisirs, qui s'empare de l'argent politique pour arriver à entretenir sa vie privée, j'ai le droit de dire que M. Boulanger appartient à la catégorie des hommes qui se permettent de vivre aux crochets d'autrui.
Vous ne l'oubUerez pas, le raisonnement est évident et le bon sens l'impose : l'argent qu'il a reçu, c'est un argent impur, et il ne lui est possible à aucun point de vue d'en expliquer l'origine. Si c'est de l'argent politique, il le fait sans que le Gode pénal cette fois puisse l'atteindre ; mais la morale se trouve au même degré, offensée que lorsque je vous le montrerai dans un instant prenant l'argent de l'armée pour l'appliquer à ses plaisirs.
Rue d'Urmont-d'Urville.
Pénétrons maintenant chez Boulanger, rue Dumont-d'Urville, et faisons connaître cette étrange maison.
La déclaration que je vais avoir Thonneur de vous lire est celle d'une femme Guérin, née Baron, âgée de cinquante ans, qui fait le récit suivant à M. le président de la commission d'instruction :
Je me suis présentée vers le mois d'octobre 1888 chez le général
Boulanger dans son hôtel de la rae Dumoat-d'Urville pour lui demander un secours en faveur d'une personne à laquelle je m'intôreâ*sais.
J^ai été reçu par M. Breuillé, son secrétaire. J'y suis retournée à diverses reprises, et voici ce que j'y ai vu : le général recevait trois fois par semaine, et les jours de réception, c'est par centaines que se cjmptaient les visiteurs. Il y avait du monde dans toutes les pièces de la maison jusqu'au troisième étage. La rue était pleine de voitures. On y faisait d'abondantes distributions d'argent.
Les personnages appartenant à l'armée y étaient reçus ouvertement, et j'y ai vu un officier supérieur de l'infanterie et un lieutenant, tous les deux en uniforme.
J'y ai vu aussi deux professeurs ecclésiastiques amenant une quinzaine de jeunes gens pour être présentés au général. Des religieuses venaient aussi fréquemment.
Je crois pouvoir affirmer qu'il y avait, dans une partie de la maison, un certain nombre d'hommes composant, pour ainsi dire, la garde du corps du général.
Il y avait, en effet, des gardes du corps, et c'est là un fait qui ne peut être contesté, attendu que la constatation en a été faite, et voici ce que déclare un M. Bureau, officier de paix, dont vous retrouverez le nom tout à l'heure, lorsque j'aurai k vous faire des citations relatives au fait d'attentat. 11 a aussi été entendu comme témoin par le président de la commission.
Le 24 janvier 1889, j'ai appris également par le rapport de mes agents que la garde du corps du général Boulanger, ^ — c'est ainsi qu'on appelait les hommes chargés de veiller à la sàrelé du général — avait été renforcée et portée de 5 hommes à 15 hommes ; elle se tenait rue Lapérouse, n" 14, derrière l'hôtel de la rue Dumont-d'Urville. Ces hommes, qui étaient en permanence toute la journée, recevaient du vin et des jeux pour se distraire; deux d'entre eux surveillaient les abords de l'hôtel du général.
Ainsi, cela est bien établi, on procédait à des distributions d'argent à tout venant, et il y avait une véritable garde du corps, un certain nombre d'individus, occupant le derrière de la maison et chargés d'escorter exactement comme une garde prétorienne le lord protecteur ou le consul à vie.
Les camelots.
J'ai à établir devant vous un autre fait qui a beaucoup d'importance au point de vue du complot : ce fait est celuici. Boulanger veillait à sa sûreté personnelle, c'est son af-
faire ; mais il a créé une entreprise commerciale d'enthousiasme et, ici, il y a un formidable trompe-l'œil, non seulement pour la population de Paris, mais pour toute la population française, et dans ses voyages dans les départements, nous sommes obligés de reconnaître que cette entreprise révèle des visées politiques, des menées souterraines auxquelles se livrait Boulanger, précisément pour aiTiver à surprendre et à tromper Topinion publique.
Je vais, par une série d'inductions, vous faire voir ce que c'était que cette entreprise d'enthousiasme qui avait eu pour ouvriers ce qu'on est convenu d'appeler les carnelots et qui trouvait de puissants auxiliares dans une catégorie d'individus que je ne me permettrai pas de qualifier par déférence pour la Haute Cour-
Voici les pièces que je puis vous lire ; je vais vous en donner connaissance d'après leur ordre chronologique.
30 novembre 1888. — C'est au café do la France, rue du Croissant, qu'on embauche les camelots pour les manifestations boulanglstes.
C'est Morphy qui dirige l'embauchage et c'est Labruyère qui paye.
Pour les coups de poing donnés ou reçus, 2 francs environ ; pour les. vêtements déchirés, ils sont remplacés.
Les camelots sont disposés sur le passage de Boulanger et chargés de pousser des acclamations. — Il y a là o exclamations », mais dans le texte, je croîs me souvenir que c'est a acclamations ».
C'est la Ligue dés patriotes qui est chargée de défendre la personne du général Boulanger; aussi tous les membres sont armés de revolvers et de cannes plombées.
i5 décembre 1888. — Voici quelques renseignements rétrospectifs sur la façon dont la campagne boulangiste fut organisée dans le dépar> tement de la Somme aux dernières élections.
Les camelots étaient* embauchés par le comité de la rue de Sèze à raison de 4 francs par jour, et on leur avait promis moitié des bônéflces sur la vente du papier ; toutefois, ces conditions n'ont pas été maintenues, et les camelots ont eu tout le béuéûce du papier.
Le premier jour, à Amiens, on avait embauché environ 300 hommes.
Le lendemain, dans la soirée, des camelots de Paris ont battu la ville en offrant le Mémorial d'Amiens^ qui racontait Taccident dont avait été victime le général daas le département de la Charente.
Le surlendemain, comme à l'ordinaire, on a embauché le plus d'hommes qu'on a pu : c'est « Canada », dont le vrai nom est Charles Bourdon, qui conduisait le mouvement.
Le jour oii devait arriver le général Boulanger dans la Somme, 3 à 400 hommes furent recrutés, à raison de 4 francs, pour aller au devant de lui avec des trophées de drapeaux fournis par le comité boulangiste.
Le banquet n'ciail pas offert par la ville d'Amiens ; il était bel et bien payé par ie comité, ainsi que le bouquet qui fut présenté au général par une personne- embauchée à cet effet,
11 Janvier 1889. — Les cameiots qui ont été embauchés par la Ligue de 3 patriotes auront pour mission d'acclamer le général Boulanger dans les réunions publiques.
Ils sont divisés par sections. Ces sections marcheront à tour de rôle, de manière qu'on ne voie jamais les mêmes hommes et que les agents ne puissent pas les reconnaître.
Hier, des cartes d'invitation ont été distribuées aux camelots de la première section, afin qu'ils puissent assister ce soir à une réunion qui sera tenue rue Saint-Honorc.
Les camelots ont l'ordre d'acclamer le général et de manifester en sortant.
J'ai l'honneur d'informer à toutes fins utiles M. le chef de la police municipale... — la date que j'ai oublié d'indiquer est la date du mariage de la fille du général Boulanger, — j'ai l'honneur d'informer à toutes fins utiles M. le chef de la police municipale qu'à onze heures les camelots de la rue du Croissant ont été engagés à se rendre aux abords de l'église Saint-Pierre de Chaillot, l'embauchage devant se faire à cet endroit si besoin est. On les avisés que le choix serait fait parmi les mieux mis, les autres étant trop reconnaissables.
Une vingtaine sont partis sous la conduite de l'individu désigné sous le nom de « Béquillard ».
19 janvier. — Le comité a décidé l'embauchage d'individus qu'on payera 5 francs par jour pour se disputer dans les restaurants où mangent des ouvriers : ils seront aussi chargés, à l'arrivée des trains ouvriers, de provoquer des rassemblements et de soulever des discussions, dans lesquels ils feront drt la propagande en faveur du général. M... a prié C... — ce sont les initiales — de lui procurer des gens pour faire cette besogne et de les envoyer chez M. le comte Dillon. » C'était, en effet, Dillon, l'entrepreneur en chef, qui payait la dépense.
« 24 janvier. — Les camelots enrôlés pour manisfoster recevaient des tickets de couleur à l'aide desquels ils allaient se faire payer dans certains bureaux de journaux. « J'ai eu un de ces tickets en ma possession, — ceci est la déposition de M. l'officier de paix Bureau.
« 25 janvier. — Un grand nombre de camelots se sont rendus â Neuilly chez le comte Dillon. Il leur a été recommandé de ne pas se contenter de distribuer leurs brochures, mais encore de faire de l'agitation par tous les moyens ; ils seront payés 6 francs par jour.
« 26 janvier. — Mille huit cents individus ont été embauchés par MM. Dillon et Déroulède pour surveiller les sections de vote, et, au besoin, pour fomenter du désordre. »
Michel Strogoff.
Maintenant voici un fait qui est assez curieux et qui peut vous montrer si les gens qui ont organisé cette comédie n'ont
pas dû souvent faire comme les augures romains qui ne pouvaient pas se regarder sans rire.
Il s*agissail de présenter à ia population parisienne et à la France M. Boulanger comme Ta i lié personnel de la Russie, et, au moment des élections du 27 janvier, il fallait faire un petit mouvement dans lequel, aux yeux du public et avec des oreilles complaisantes qui se chargeraient de recueillir les acclamations que Ton colporterait ensuite, M. Boulanger serait acclamé avec la Russie et en même temps qu'elle.
Voici donc ce qu'on a trouvé au moment des élections : On a fait élection de domicile dans un théâtre voisin de la maison occupée par le concurrent de M. Boulanger : c'était le petit théâtre delà Gaité- Montparnasse, et nous avons ce renseignement :
• Boulan^**r lui-même chargea Morphy de faire représenter Michel Strogoff au théâtre de la Gaîié-Montparnasse et de veiller à ce qu'une YJogtaioe de gens sûrs confondissent son nom avec celui de la Russie dans leurs acclamations. »
La déposition que je viens de lire est celle d'un contremaître nommé Garrigues, qui a été entendu par le président de la commission d'instruction. Les ordres ont ^té exécutés, et le rapport de police, que Ton ne peut taxer de suspicion, puisqu'il cadre parfaitement avec la déposition de Garrigues, donne ce renseignement qui nous apprend que Rochefort, jaloux sans doute de l'acte de courtisan que Morphy allait accomplir, a voulu, lui aussi, avoir des camelots afin de de leur faire crier « Vive Boulanger et vive la Russie ! » au théâtre de la Gaité-Montpariiasse.
Les camelots, c'est une justice à leur rendre, ont gagné leur ar$2rent ; les acclamations ont eu lieu, f t Rochefort, l'éternel railleur, qui se contenait ce jour-là de rire, a écrit le lendemain dans V Intransigeant le petit article inoubliable que voici :
« Hier soir, au théâtre Montparnasse, on jouait Michel Strogoff. Au tableau de la bataille de Koliban, dans la salle imprégnée de l'odeur de la poudre, une manifestation se produit. Trois fois le rideau se relève au cri de ; « Vive la Russie ! Vive Boulanger î »
Et l'écrivain pouvait en parler avec d'autant plus de ce:titudé que c'était lui qui, par moitié, s'était chargé de payer les camelots.
Racolage des fonctionnaires
Mais nous allons arriver, après la comédie, à Thistoire du drame, et nous allons être obligés de vous révéler qu'à côté du racolage des camelots il y a le racolage des fonctionnaires du Gouvernement, et que Boulanger n'a reculé devant aucun effort, devant aucune promesse, devant aucune des choses qui doivent répugner à l'homme consciencieux, pour arriver à trouver de mauvais employés, des gens besoigneux ou des dupes faciles parmi les simples ; pour arriver ainsi à recueillir un nombre d'adhésions qui lui permit d'avoir dans l'armée un commencement de conjuration militaire et, parmi les fonctionnaires civils, des gens qui devaient servir et qui n'étaient plus payés par le budget que pour trahir le Gouvernement qui leur donnait du pain.
Voilà ce qu'il a fait, voilà ce qu'en vous l'mdiquant hier, au commoDcement de cette audience, je n'hésitais pas à traiter d'actes abominables, parce qu'il y a des choses qu'on a beau réprouver, déclarer contraires à nos lois pénales, elles trouvent une sorte d'excuse chez l'homme même alors que le magistrat requiert. Lorsqu'on voit, par exemple, certains de ces conspirateurs dont l'histoire nous a légué le portrait qui, avec celte bravoure des véritables combattants, marchaient et mouraient à la tête des hommes qu'ils avaient conquis, mais livraient au moins leur vie comme rançon de leur entreprise, il'y a là comme une sorte d'ennoblissement de l'action illégale à laquelle ils se sont livrés.
Mais lorsque nous voyons l'homme doucereux, le patelin qui donne sa parole au ministre de la guerre qu'il ne s'occupe pas de politique et qui, avec l'argent d'autrui, entr'ouvre des portes à l'heure du crépuscule pour faire entrer des gens dont la conscience est à marchander; lorsqu'on le voit faire entrer chez lui, à l'état de gens encore hésitants peutêtre, mais honnêtes encore, des hommes qui sortiront comme Judas emportant dans leurs poches les trente deniers qu'ils ont reçus ; lorqu'un homme en est arrivé à faire de telles choses, il demeure, et comme conspirateur et comme homme, à jamais flétri !
Je vais vous montrer — hélas ! ce sera une histoire facile à faire — que Boulanger avait caché ou fait cacher chez
une mercière, dans les rayons d'une boutique, bien aménagée comme trompe-l'œil, des caisses et jusqu'à sa cantine, contenant les détails intimes de sa conspiration. Lorsque ces caisses ont été découvertes et que nous avons procédé au dépouillement des pièces qu'elles contenaient, nous y avons trouvé l'histoire lamentable de la trahison. Je vais vous montrer, messieurs, que les gens qui se sont ainsi livrés ne se sont pas offerts, mais qu'ils ont répondu aux tentations exercées par M. Boulanger et par son entourage ; et je ne crains pas qu'en quelque lieu de France que ce soit, il se trouve personne pour protester contre l'énergie avec laquelle je vais flétrir de pareils actes !
Voici d*abord la déposition d'un ancien soldat, Chastenet :
Il raconte qu'avec un de ses camarades il a été l'objet de la tentative de corruption que je vais faire connaître; et s'il y a jamais eu embauchage en temps de paix, — je ne dis pas l'embauchage dans le sens du code de justice militaire, mais au point de vue du code pénal et du langage courant, — s'il y a jamais eu embauchage caractérisé, c'est bien dans ce cas.
Au mois de décembre 1888, dit le témoin, un dimanche au soir, je me promenais avec un de mes camarades, nommé Estourgie, caporal dans la même section que moi, dans les environs de la place de la République.
Nous fûmes accostés par deux civils qui nous proposèrent d'aller boire quelque chose avec eux. Nous acceptâmes. Ils nous amenèrent d*abord devant la maison d'un marchand de vins et, après avoir examiné l'enseigne, ils nous dirent que c*était ailleurs qu'il fallait aller. Nous sommes alors entrés dans un autre débit, où ils firent servir du vin.
Au cours de notre conversation, l'un d'eux, qui se disait journaliste, nous demanda si nous avions jamais entendu parler du général Boulanger. Nous répondîmes afflrmativemanl. Il me demanda si je l'aimais. A quoi je répondis que je n'avais pas de raison de l'aimer plus qu'un autre. Il insista pour nous faire déclarer boulangistes. Je refusai en disant que je ne voulais pas qu'il m'arrive ce qui était arrivé à mes camarades qui avaient été punis pour avoir crié ; « Vive Boulanger I »
Ils nous dirent alors : a C'est que nous sommes boulangistes, nous autres; en 1889, il y aura une révolution faite par Boulanger, il y aura un mouvement à Paris ; vous ne tirerez pas sur nous, nous serons en tête, vous nous reconnaîtrez bien ; regardez nous. »
J'avoue, messieurs, qu'après avoir lu, depuis l'ouverture
de cette instruction, Thistoire de presque toutes les conspirations militaires qui ont eu lieu sous la Restauration, je n'y ai pas trouvé de faits d'embauchage mieux caractérisés que celui-là.
Pendant qu*ils parlaient et que l'un d'eux se disait fils d'un général, ils placèrent dans ma main successivement deux pièces de monnaie : l'une une pièce d'or de 10 francs, l'autre une pièce de 1 franc.
Je ne sais pas si mon camarade a reçu aussi de l'argent ; mais, s'il en a reçu, il ne me l'a pas dit.
En me donnant l'argent, ils me dirent : a Vous boirez cela avec vos camarades, » et ils me quittèrent.
Le nommé Estourgie, qui était avec moi, est originaire de l'arrondissement d'Ussel. 11 a demeuré à Bordeaux.
On n'a pas pu trouver le domicile actuel de cet homme ; mais cela m'est indifférent ; la déclaration que vous venez d'entendre, messieurs, n'a pas besoin d'être confirmée par celle d'un témoin de second ordre. J'ai la preuve qu'on en est venu à donner des pièces d'or à des soldats en leur disant ;
En 1889, le général Boulanger fera une révolution; il y aura un mouvement à Paris : vous, les soldats, vous ne tirerez pas sur nous quand nous serons en face de vous, vous nous reconnaîtrez ; voici de quoi boire à notre santé, voici de l'argent !
C'est là, messieurs, à mon avis, un fait dont la réalité et l'importance ne sauraient être assurément discutées.
Passant à d'autreé faits que nous avons besoin d'examiner, nous trouvons que les officiers de l'armée territoriale habitant Paris ont reçu, au mois de janvier 1888, une carte circulaire autographiée ainsi conçue :
Le général Boulanger prie M. .., capitaine de territoriale... — nous avons un exemplaire de ces cartes au dossier ; le nom du destinataire en a été enlevé, do sorte qu'il y a un vide à la place; c'est pour cela que nous le donnons pas — ... de vouloir bien assister à la réunion intime qu'il donnera en son hôtel de la rue Dumont-d'Urville, le samedi 19 courant, à neuf heures du soir.
Cette lettre, absolument personnelle, sera exigée à l'entrée.
Nous avons dans le dossier une autre démonstration assez frappante sur ce même point. La voici :
Dans le département de la Somme, en 1888, il y a eu des çrocès-verbaux de gendarmerie qui ont été dressés — j'ai
128 LE PROCÈS 130ULANGER
eu les pièces par mon collègue, le procureur général d'Amiens — pour constater un don de pièces de 20 francs fait à des soldats sous les armes, au moment où Boulanger faisait son apparition politique dans le département.
Les pièces de 20 francs ont été remises, disent les procèsverbaux, par un homme dont le nom, très honorable d'ailleurs, est bien connu ; c'est M. le baron de Watteville qui, à ce moment, s'est laissé entraîner beaucoup trop loin par Texagération de ses sentiments ou de ses passions politiques.
M. de Watteville a nié; mais ce qui est bien établi dans le dossier — je suis fâché de le dire en son absence, — c'est que, quand il a été confronté avec les deux soldats sur lesquels avait été pratiquée cette tentative de corruption, ils ont affirmé devant le parquet de Mondidier qu'ils reconnaissaient parfaitement M. de Watteville comme la personne qui avait remis un louis à diacun d'eux.
Voilà encore un fait qu'il est impossible de négliger. 11 en est bien d'autres que je devrai négliger, messieurs ! 11 me serait facile, par exemple, de vous faire l'historique d'un voyage lamentable qui a été entrepris par Boulanger à Lisieux.
Embauchage à Lisieux.
Dans cette ville, le sieur Laguerre, qui s'y trouvait en quahté de réserviste, avait mis la main bur une partie du corps d'officiers et de sous-officiers, de sorte qu'il vivait, dans sa garnison, en dehors de toutes les règles de la discipline, et qu'il se sentait suffisamment encouragé pour inviter Boulanger à venir recevoir, dars la ville de Lisieux, une de ces ovations factices auxquelles il était habitué.
Boulanger est donc allé à Lisieux ; le sieur Laguerre était alors à Trouville et, par télégramme privé, il a annoncé aux officiers et aux sous-officiers que le grand ami qu'on attendait allait arriver.
Tout le monde s'est trouvé à la station ; on a donné à des soldats sans ressemées des billets pour Trouville, pourleiir permettre d'entrer dans l'intérieur de la gare, et Boulanger a reçu là les présentations que lui faisait le sieur Laguerre»
Oa a vu, en celte occasion, un grand nombre de militaires appartenant au 129* régiment d'infanterie, infidèles à leurs devoirs et à la discipline, venir fêler le général exclu de Varmée, qui, promené par un réserviste en uniforme, venait faire à Lisieux une course politique contre le Gouvernement de la République.
Les officiers du 129* se sont compromis à lel point dans cette affaire que trois ou quatre jours après le lieutenanlcolonel Vitalis, qui commandait le détachement, envoyait, suivant le récit recueilli par un témoin, un télégramme au sieur Liaguerre, réserviste de la veille et homme politique du jour, pour lui demander à être protégé par lui, Laguerre, contre les autorités desquelles il relevait.
Et quand nous avons dépouillé les caisses dont j'ai parlé, pleines de cartes annotées et de lettres par lesquelles des officiers en trop grand nombre offraient non seulement leur dévouement, mais jusqu'à leur épée à M. Boulanger contre le Gouvernement légal, nous avons trouvé, parmi les pièces que M. le président de la commission d'instruction a fait classer, la carte annotée du chef de ce même régiment, qui, à Texemple de son lieutenant-colonel Vitalis, avait fait, lui aussi, acte d'adhésion au maître.
Les fonctionnaires.
Le réquisitoire fait connattre maintenant les faits qui résultent des pièces saisies.
Nous avons la preuve qu'à de malheureux petits fonction- . naires, on disait : « Pourquoi rester fidèles? » S'il m'était permis d'être vulgaire, je dirais que c'est fhisloire du rat qui, à un certain moment, quitte le navire. — « Mais soyez donc infidèles; c'est Boulanger qui va arriver au pouvoir, et c'est de Boulanger que vous tiendrez la conservation de votre place ou votre avancement ! »
On voit alors ces malheureux qui se débattent, les uns contre la souffrance intime de leur conscience, les autres contre l'impossibilité matérielle d'être des traîtres et de courir les dangers de la trahison sans avoir la ceriitude du dédommagement.
Voici deux ou trois autres lettres que je vais mettre sous < yeux de la Haute Cour :
'ai le regret de vous dire qu'étant receveur d'octroi, il m'est imposle d'accepter l'honneur que vous m'avez fait en m'offrant les pouvoirs délégué.
1 s'agit de la Ligue des patriotes seconde manière ; j'en •lerai tout à Theure. C'est la Ligue politique des patriotes i, à ce moment, faisait le racolage. Et voilà un malheu-
IX receveur d'octroi, qui, probablement, n'a que son petit itemenl pour vivre, et qui, après avoir dit : Je suis obligé refuser ce que vous m'offrez, ajoute à la fin de sa lettre, it naïvement, à peu près ceci : Je vous remercie bien t de même !
Jne autre lettre est ainsi conçue :
y a quelques jours, j'ai reçu une lettre par laquelle vous m*ofttez lace de délégué pour la région. Etant instituteur, etc...
Ions voyez la nuance. Un commis principal des contribuis indirectes écrit :
. Ma situation de fonctionnaire ne me permet pas évidemment ercer dans la Ligue une action ouverte et publique...
In voici un qui se débat devant les mêmes difficultés: c'est simple agent de Fadministration pénitentiaire qui fait à
X qui Tont mis dans l'impasse dont il ne peut pas sortir i déclaration d'adhésion, tout en disant qu'il est obligé 3server une certaine réserve.
''oilà ce que nous rencontrons dans le dossier. Voyons ore ce qu'il y a dans les pièces saisies, et nous y trouve- 8 la page principale de l'histoire du complot. \ïi secrétaire de parquet a écrit à plusieurs reprises, non lement en quaHté de — et ici je le cite textuellement — seulement en qualité de fervent disciple, mais aussi au î du sieur R..., substitut, — soyez sans crainte, j'ai fait naître son nom à M. le garde des sceaux — et du sieur ., commissaire de police. Le substitut et le commissaire police n'ont pas osé, eux, prendre la plume, et ils ont rgé le secrétaire du parquet d'être infâme pour tous les 3. On lit dans une de ces lettres :
Il y a bien loDgtemps, mon général, que j'ai confiance en votre étoile — ils ont tous pris le mot de Boulanger. — Je me suis attaché à faire triompher votre cause. ^
J'ai élé, je vous l'avouerai, obligé d'agir avec certaines restrictions ; car, fonctionnaire du Gouvernement, je ne pouvais... agir trop ouvertemenl.
Boulanger le remercie. Puis cet infidèle serviteur, dans une lettre subséquente, parlant de son départ possible du parquet — voyez Tinfamie du conspirateur Boulanger! celuici écrit au travers de la lettre cette note typique pour son secrétaire : « Qu'il reste à son poste; il me servira mieux. »
C'est bien clair!
Nous avons maintenant les lettres d'un proviseur de lycée. Je crois que justice a été faite de lui ; mais, en quelque lieu qu'il soit placé, je veux en avoir pitié et ne pas vous donner connaissance de ses platitudes.
Il appartient à cette catégorie de fonctionnaires qui, avec un cynisme ou une naïveté qu'il me serait bien difficile de qualifier, déclarent au général qui a une étoile, qu'ils restent avec la République en attendant qu'elle puisse être remplacée par le général de leurs vœux l
Lettres d'officiers.
Nous avons trouvé des lettres de militaires et, en pai*ticulier, de M..., et, à ce propos, je me demande encore si ce M... est bien un militaire. Il est bien employé du ministère de la guerre, mais j'espère qu'il ne porte pas l'uniforme. Il possède assez la confiance de ses chefs pour être chargé de faire des rapports secrets relativement à la défense nationale.
Eh bien, cet homme déclare à Boulanger, depuis que ce dernier est devenu l'ennemi du gouvernement de son pays, que pour lui Boulanger est toujours le seul ministre de la guerre et qu'il croit bien faire, pour celui qui est le ministre et le chef d'Etat de ses vœux, de faire une copie de ses rapports et de livrer dans la maison même qu'habitent en partie Rochefort, Morphy et les autres, — à un général exclu de l'armée qui les reçoit dans le salon d'honneur, — les rapports particuliers contenant les secrets de la défense de la frontière des Alpes. Voilà, messieurs, le fait.
Vous voyez messieurs, que si je suis allé trop lentement, j'arrive au but et que je le tiens à cette heure.
Eii bien, messieurs, est-ce un courtisan trop zélé, un intrigant ayant perdu tout sens moral qui est venu apporter ces copies à Boulanger? Et celui qui les reçoit va-t-iliui dire : Allez-vous-en avec vos papiers qui vous déshonorent. Je n'en veux pas : c'est au Gouvernement, c'est aux ministres, c'est aux généraux français qu'ils appartiennent ! Non, il en a fait comme des autres. Il a pris ce document, il l'a étiqueté, classé ; il l'a mis à sa place en homme qui compte les soldats de ses régiments futurs, et il est arrivé à les distribuer par déparlements et par arrondissements, en réservant à certains personnages des places d'honneur.
Aussi le misérable qui avait livré les secrets du ministère de la guerre s'est-il trouvé mis en fort bon coin dans les archives du général Boulanger. J'espère bien qu'il ne porte pas l'uniforme, mais je vais maintenant en rencontrer qui là portent.
Nous avons d'abord un major d'un régiment d'infanterie, qui écrit après l'élection dans laquelle on ne reprochera pas au général Boulanger d'avoir été un candidat ministériel, car assurément il a .pris l'attitude d'un ennemi irréconciliable. Nous trouvons le lendemain cette lettre, écrite d'une petite ville de la Sarthe par un major qui commandait un dépôt :
Mon général, le résultat de votre élection d'hier, qui est l'expressioa de la nation qui parle, est également l'expression de la Grande Muette, qui vous suit par la pensée. La jeune armée est toute à vous, et voir© succès d'hier lui donne plus d'espérance encore...
Veuillez agréer, mon général, l'assurance de mon dévouement...
Eh bien, celui-là, il connaît mal l'armée , il la juge d'après lui, et je crois qu'il est charitable de n'en pas dire davantage.
Un lieutenant-colonel en activité de service a écrit à la même date :
Votre triomphe, mon général, est un soulagement pour tous ceux qui ont du cœur au ventre. Nos troupiers sur la frontière sont dans la joie ; ils gardent votre épée. . .
Un autre :
Vous pouvez être -persuadé qu'en toute circons4aiice je considérerai
oemme un devoir impérieux, avec la dernière énergie, de traiter vos détracteurs comme il convient.
J'ambitionne cette mission comme .un honneur.
Vengez l'armée outragée. Aussi bien j'espère, mon général, que vous daignerez vous rappeler à l'occasion que je serais heureux d'augmenter la courageuse phalange qui enlend purger le pays des êtres qui Texploilent et le déshonorent.
Il y a un autre officier qui lui écrit :
Soyez fier, mon général, sans oublier que d'autres luttes se préparent pour lesquelles nous serons à vos côtés dans la suprême bataille. . .
Un autre :
La France compte sur votre épée, elle compte sur vous pour accomplir de grands devoirs : un nouveau 2 décembre contre les exploiteurs.
Il y en a un qui, à la dale du 31 décembre, avant cette période électorale qui a pu surexciter quelques imaginations, écrivait les lignes suivantes ; c^était sans doute un camarade de Saint-Cyr, puisqu'il tutoyait le général :
Nous allons enfin te voir à ta place, à l'Elysée. Je descendrai avec plaisir dans la mêlée pour la défense de ces principes qui te font de si . belles pages dans l'histoire.
Déjà le même oflicier supérieur avait dit au mois de mars 1888, au moment où le conseil d'enquête présidé par M. le général Février a déclaré que Boulanger était indigne de rester dans l'armée parce qu'il avait violé les règles de la discipline ; à ce moment-là, cet officier supérieur lui écrit., après lui avoir parlé de toutes les circonstances qui peuvent se prévoir dans l'avenir :
... Et si en ces circonstances tu peux te servir de moi pour quoi que ce soit, tu peux compter plus que jamais sur mon dévouement.
Nous avons une lettre, — voyez jusqu'où allait le mal, — d'un soldat de la garde républicaine qui, à deux reprises, écrit au général Boulanger pour l'assurer non seulement qu'il lui est tout dévoué, mais que sa compagnie tout entière est prête à lui donner des preuves de dévouement. C'est une compagnie tout entière qui est mûre pour là sédition.
'11 y a un autre soldat, dans le même corps de la garde
républicaine, qui est puni pour avoir, dans les rangs, crié : « Vive Boulanger ! » Il est en prison, et il écrit une lettre de soldat indiscipliné où il lui dit :
Jamais on ne m'empêchera de crier : a Vive Boulanger ! » quand même on me mettrait au mur, et vous pouvez compter sur moi.
Il lui donne cette assurance en vue d'une véritable sédition.
Boulanger lui a envoyé des remerciements en faisant dire à ce simple soldat qui venait de lui parler contre ses officiers d'une révolte possible qu'il peut compter sur lui.
Voilà, messieurs, bien des faits ! maislorque nous feuilletons davantage, nous en trouvons de si curieux qu'il nous est difficile de nous arrêter dans cette lecture. Ainsi, je trouve une lettre de Marseille qui commence ainsi :
Ave Cmsar Imperator. Mon général — c'est au lendemain de Téleotîon ; la phrase suivante est fort instructive — mon général, la journée d'hier a marqué la mort de la République et des parlementaires 1 II vous reste à vouloir pour ôlre le maître de la France.
Puis un ancien capitaine de francs-tireurs lui écrit le 29 janvier 1889 ; Boulanger accepte la lettre et remercie:
Vous pouvez compter, quoi qu'il arrive, mon général, sur mon dévouement à toute épreuve, comme sur le concours armé de tous mes «aciens compagnons ...
Actes préparatoires
Voilà le complet. Cherchons maintenant s'il y a eu des actes préparatoires. Oui, il y en a eu.
Tout d'abord les conspirateurs et leurs adhérents se sont déclarés prêts et ont tenté d'exciter les passions par leurs propos séditieux. Je vais vous en donner la preuve par des pièces qui ne peuvent point être récusées.
Le 1®' août 1887, Dillon télégraphie par dépêche chiffrée : « La situation est superbe pour aujourd'hui ; tu es en pleine veine... » — car vous savez, il ne faut pas s'y tromper, au fond, ces messieurs ce sont des joueurs, c'est un baccara politique qu'ils ont entrepris — « ...laisse marcher ton étoile... » Toujours l'étoile!
Le 6 août 1887, télégramme chiffré de M. Arthur Belle-
ville qui est industriel et qui, je crois, a été camarade de promotion de Boulanger à Saint-Cyr.
Arthur Belleville dit :
J'ai reçu ta dépêche de Lyon. J'attends tes instructions et les exécuterai. J'ai toujours considéré ce qui vient de se passer comme un prologue... n — Il veut parler des événements de la gare de Lyon. — « Je n'ai placé le premier acte... » — pour ceux-là ce n'est plus un jeu, c'est une comédie — « ... qu'après la rentrée des Chambres ; tu parais désirer plus tôt; tu pourrais avoir raison. J'attends tes ordres. »
Le 7 août, Dillon envoie un télégramme chiffré à Boulanger, à Clermont-Ferrand :
La période des plaidoiries est terminée; préparons-nous aux faits et préparons les faits à notre convenance ; encore une fois, notre situation est bonne ; conservons-la pour le moment, mais préparons la prise.
C'était après les événements de la gare de Lyon. On verra plus loin, par conséquent, que ces paroles faisaient allusion à une tentative d'émeute. J'ai des rapports de police en grand nombre qui nous montrent que les propos séditieux les plus significatifs ont été tenus, notamment dans un conciliabule qui a eu lieu chez le sieur Laguerre et où ce dernier a dit qu'il fallait que Boulanger conservât son titre de général, au commencement de 1888, pour avoir plus de prestige et se présenter à cheval devant le peuple insurgé.
Le général Boulanger a répondu qu'on pouvait compter sur lui, et nous avons vu, dans les renseignements que nous a fournis sa cantine, qu'il pouvait aussi compter, sinon sur des régiments, au moins sur des bataillons et des compagnies. Nous avons d'autres rapports de police qui nous indiquent que Déroulède a tenu des propos non moins séditieux, quand il est passé du paroxysme du patriotisme dans la faction politique, et que, ne reculant pas devant un jeu de mots absolument indigne de son esprit distingué, il est arrivé un jour dans une réunion publique, par conséquent devant beaucoup de témoins, à dire que si le chef de l'État, le Président de la République, donnait un ministère présidé par M. Méline, les ligueurs pourrraient peut-être bien donner de la mélinite.
Ligue des patriotes.
Le réquisitoire expose sommairement la transformation de la
le des patriotes depuis la mort de Henri Martin. Elle nVst qu'une association politique dont Boulanger est le véritable '; ce n'est plus qu'une garde prétorienne à l'usage de Bouer:
cette Société politique, il fallait une organisation polie : on la lui donna sans retard.
es groupements s'établirent par arrondissement, par ion. Le système des messagers et des rassemblements ïiilitairement prévu, de telle sorte que des ordres partis point central arrivaient aux extrémités sans emprunter voies un peu indiscrètes du télégraphe ou de la poste, t par suite de cet état permanent de mobilisation, on i certain de pouvoir jeter en deux heures, sur un point si de la capitale, une masse considérable d'hommes en de porter les armes et dressés à la discipline militaire. ) crois qu'il y a là un premier chef : l'acte préparatoire ^ue de l'exécution du complot.
Les manifestations.
ï prends maintenant, comme caractéristique en troisième des actes préparatoires, ce qu'on à appelé des manifes- »ns. C'est Rochefort qui a inventé le mot : il invente ours des mots, surtout ceux qui sont destinés à cacher choses coupables, arrive donc à ce qu*on a appelé les manifestations. Je
vous montrer que ce n'étaient pas des manifestations, i bien des désordres dans la rue.
j 28 mai 1887 au 1" février 1889, j'ai- relevé vingt nées avec les registres, ou du moins les archives, les îches télégraphiques classées à la préfecture de pohce : leuf à Paris et une à Nancy.
les ai divisées en deux catégories : les essais tumul- X et les véritables tentatives d'émeute, ai vu l'émeute seulement là oii un grand développement u'ces agressives, la présence sur les lieux de Boulanger, lence de l'événement immédiat que se proposaient lerturbateurs; j'ai vu l'émeute là où toutes ces circonses se trouvaient réunies, et là j'ai retenu, comme je le lis, la tentative d'attentat.
LE PROCKS BOULANGER 137
Dans les autres scènes, au contraire, qui affectent moins de gravité, qui offrent moins de périls et une résolution plus douteuse de la part des acteurs et des fauteurs, je n'ai retenu que l'acte préparatoire.
Désordre dans la rue.
Pendant près de deux années — le fait est notoire en dehors mêm3 de l'instruction écrite — le Gouvernement a dû tenir presque constamment sur pied toutes les forces de la police, consigner des troupes dans les casernes, faire marcher la garde républicaine.
Le iHit évident était d'énerver l'opinion, d'entretenir Tagitation dans le pays, de servir de point contrai à toutes les oppositions, de provoquer un désarroi, et, s'il se produisait, de brusquer l'aventure. Rochefort osait écrire dans sa feuille ; « La police est à nous. » Il s'en est vanté. Boulanger se vantait, lui, d'avoir tout ou partie de certains régiments dans la main. Dillon télégraphiait : «Le moment des plaidoiries est passé, c'est le temps d'agir. » Tous les trois comptaient donc bien sur la trahison des défenseurs de l'ordre et sur l'inanité de la résistance.
C'est ainsi qu'ils ont tant de fois — il faut que j'emploie le mot consacré — talé la police et l'armée pour trouver inopinément la tissure et, l'ayant trouvée, pousser d'un seul coup jusqu'à rÉlysée.
Le réquisitoire étudie d'abord les affaires du mois de mai 1887 on sait que Boulanger faisait partie d'un cabinet qui a donné sa démission le 11 m^i 1887 et qui n'a été remplacé que le 30 ou le 31.
Émeute de mai 1887.
C'était pour lui un instant décisif, je vous l'ai montré hier, lorsqu'il quittait le ministère qui suivant lui était le vestibule de l'Elysée ; et à ce moment il est arrivé à sentir qu'on lui enlevait le sceptre qu'il affectait de considérer, lorsqu'il était ministre, comme étant sous sa main et qu'il croyait déjà tenir pour s'en aller, sinon dans une situation subalterne, au moins lointaine, dans les montagnes d'Auvergne, loin de^s auxiliaires qui travaillaient pour lui avec le comité secret.
là celte campagne de protestation, d'injures et de Lces qu'il fît conduire par Rochefort pendant la crise ;terielle.
is ceux qu'il avait mis en œuvre échouaient, et il ne put .'imposer.
3rs quand il vit que c'était bien une perte définitive du ifeuille et qu'il ne se trouvait plus là sur le grand échelon lermet de bondir dans les au delà du pouvoir absolu, d il fut constaté que ni la presse, ni les efforts, ni les 3s calomnies, rien n'avait pu aider à son maintien au stère, on organisa le désordre dans la rue.
IS archives de la préfecture, dont je vous parlais tout à re, nous font connaître une première tentative, à la date B mai. Souvenez-vous que si la crise ministérielle date 7 mai, on a cru et Boulanger a pu croire jusqu'au 86 mai combinaison ministérielle qui l'aurait fait rentier. C'est à fait dans les derniers jours, le 26 ou le 27 tout au plus^ a appris que l'illusion n'était plus possible. Alors nous is le 28 mai un petit mouvement, une simple tentative
mettre en haleine, mais enfin il a son importance. 3ici les dépêches de la préfecture de police, les sont toutes de 1887 et 1888, et, par conséquent, ce t pas un parti poursuivant en 1889 qui a eu l'ingéniosité 5S fabriquer,
i 10 heures 47 minutes, une manifestation de 150 personnes envipon artie de devant le théâtre des Bouffes-Parisiens, se dirigeant du de la place de l'Opéra . On fait le nécessaire. »
était envoyé par un officier de paix au chef de la police icipale.
y a eu une inquiétude à la préfecture de police, on n'y lervait pas une grande illusion, et on savait qu'il y avait ravail fait sur les masses, accompli dans des proportions s que tout était à craindre au point de vue de l'ordre ic. Alors on fut obligé de rassurer M. le préfet de police la deuxième dépêche que voici :
ne s*est rien produit du côté du huitième arrondissement. J*a- §té aux renseignements place de l'Opéra et su qu'il s'y était passé s peu do chose ; mais des cris ont été proférés. »
Puis, comme c'était toujours la même préoccupation, vous allez le voir, on ajoutait :
« Il n'y a rien aux abords de l'Elysée. »
Voilà le commencement. Ah ! s'il n'y avait que cela, je pourrais bien soutenir l'acte préparatoire, mais je ne pourrais pas dire qu'il y a eu attentat résultant d'un ensemble de manifestations, parce qu'on pourrait me répondre qu'il n'y a eu là qu'une échauffourée isolée. Mais elle n'est pas toute seule, hélas ! et vous allez voir que bien d'autres ont suivi.
Nous avons trois jours après, le 31, une action qui se serre, et voici quelles sont les dépêches qui sont recueillies à la préfecture de police à cette date :
« Vingtième arrondissement, 6 heures 30 du soir. — Le bruit se répand ici qu'une manifestation importante aura lieu devant le Cercle militaire ce soir en faveur du général Boulanger. »
<c 10 heures du soir, préfet police à intérieur. A 9 heures 20, une première bande de 400 manifestants chantant la Marseillaise et criant t « Vive Boulanger ! » s'est dirigée vers l'Elysée par la rue Saint-Honoré. »
Il y a^^ait déjà 400 manifestants et on cherchait à aller à l'ÉIysée.
« Les boulevards et les abords de TOpéra sont encombrés par une foule considérable. »
Ce n'était pas tout.
« 11 heures soir. On me signale une autre bande composée de sept cents personnes environ qui passe dans la rue Montmartre. J'envoie un détachement au-devant de la bande signalée afm de la disperser. »
u 11 heures 40 du soir. Une bande composée d'environ mille individus vient de passer rue des Tuileries et Pont-Hoyal, se dirigeant vers la rue du Bac. Les septième et huitième arrondissements sont prévenus. »
Nous avons donc par conséquent, à la fin de mai, deux manifestations, dont la seconde s'est produite par la marche de colonnes de sept cents à mille individus qui cherchaient à parcourir la rue Saint-Honoré en se dirigeant vers l'Elysée, aux cris de : Vive Boulanger !
Émeute de juin 1887.
A la date du 21 juin, huit heures du soir, une cinquantaine de jeunes gens occupant le carrefour Cluny, après avoir
crié : Vive Boulanger ! à ucmbreuses reprises et s'être mis à chanter : Il reviendra ! forment im attroupement que la police a beaucoup de peine à dissiper. Deux heures plus tard, une seconde manifestation se produit sur le même point, et les agents renforcés ne peuvent y mettre fin qu'en opérant un certain nombre d'arrestations.
Le lendemain 22 juin, on a commencé sur la rive gauche, et cela a débuté par deux courtiers en librairie qui ont entonné sur le boulevard Saint-Michel une chanson boulangiste jusqu'à ce qu*ils aient eu un cortège assez considérable, et à ce moment ifs se sont arrêtés de façon à résister même à des charges de police, parce qu'ils avaient fait assez la boule de neige pour être devenus un rassemblement considérable et très menaçant.
Deux jours après, Rochefort criait victoire, et, faisant le récit de ces scènes de désordre, les revendiquait, les exagérait même, au nom de Boulanger.
Il commençait ainsi son article :
tt Hier 23 juin, pendant toute la soirée, une vive agitation a régné au quartier Latin. »
Quelques jours après ces essais de désordre, Boulanger était nommé à Clermont. On avait déjà pu tâter la rue, et comme ces agissements — vous vous souvenez de la déposition de M. le général Ferron — étaient de nature à exciter beaucoup d'inquiétudes, le Gouvernement avait invité le ministre à envoyer M. Boulanger en province avec un commandement.
Quelques jours après cette nomination, le général Boulanger considéra que son départ pour la province était encore de nature à déjouer mieux toutes ses combinaisons politiques. Rochefort cria à la proscription ; mais ce n'était qu'un cri. 11 fallait faire mieux, et l'on fit mieux.
A la gare de Lyon.
Le général comblé, — je vous l'ai montré, — par la fortune, partant pour Glermont-Ferrand, était une victime. Une victime, c'est toujours intéressant; il n'y a pas de meilleure attitude à prendre. Il la prend encore. Lorsqu'on s'est ainsi
posé en victime, il s*agit d'apitoyer sur son sort le plus grand nombre possible de gens; et lorsqu'on a dans les mains tant de camelots, de ligueurs et de gens qui sont tout à fait disposés à se réunir à l'heure donnée sur un point convenu, il est assez facile de changer la pitié en clameurs, de faire sortir le bien du mal, c'esl-à-dire d'arrêter le départ et de se faire ramener à Paris parce que, le lendemain, on pourra appeler le peuple.
Voilà quelle a été la conception relative à ce que l'on a appelé bien a tort la manifestation de la gare de Lyon.
Il devait y avoir beaucoup de monde, parce que plus il y a de monde, plus il doit y avoir d'illusions, et quand il y a beaucoup de monde qui ne sait qu'un ministre qui était populaire la veille, qui est très connu des régiments en garnison à Paris, qui est porté en triomphe par des gens sans armes, s'il rencontre sur sa route un régiment dans lequel il a beaucoup d'amis, dont les noms sont placés dans sa cassette, on a un régiment qui met la crosse en l'air, ce qui est toujours le commencement du triomphe politique d'une journée en pareille matière.
On prépare tout en vue de cela. Rochefort, qui a toujours aimé les émeutes, qui s'y entend à la condition qu'on ne l'y fasse pas prendre part, Rochefort qui, dans cette affaire, s'est toujours chargé de convoquer ce qu'il appelle le peuple, de donner les rendez-vous, de surexciter les passions mauvaises, et, tout en restant caché dans la coulisse, de faire tout ce qu'un homme mal intentionné peut faire pour conduire à la révolution violente ou à l'effusion du sang, Rochefort, dans son Intransigeant du 2 juillet, commence à apitoyer sur le sort de Boulanger et à donner des rendezvous.
Voici, en effet, ce qu'il écrivait :
Sitôt pris, sitôt pendu. Il partira sans avoir pris le temps de faire ses malles, il faut qu'il parte! Cependant, si des manifestations sont à craindre dans la capitale, elles ne le sont pas moins sur le parcours de Paris à Glermont; il est exlrêmement probable que des délégations viendront l'attendre à chaque gare.
Est-ce que le précautionneux Ferron n'a pas réfléchi à celte éventualité?
Et puis, le 7 au matin, dans son numéro portant la date
du 8, il donnait alors d'une façon bien précise le rendezvous.
Après avoir dit le 2 : il y aura des manifestations, voici ce qu'il écrivait :
Le départ du général Boulanger.
C'est le titre.
La Presse annonçait hier le départ du général pour ce soir huit heures à la gare de Lyon. C'est un lapsus calami de notre confrère. Le général Boulanger prendra en effet... » — voyez- vous le rendez-vous donné? — «... le train de huit heures du soir, mais seulement demain vendredi. »
Et puis, pour montrer qu'il y aurait beaucoup de monde et qu'il conviait beaucoup de monde à y aller, il ajoutait :
D'extraordinaires mesures de police sont ordonnées.
Et le 8 au matin, dans son numéro qui portait la date du 9, il écrivait ceci sous le titre : « Le train de Clermont. »
Toutes les brigades de MM. Vaillant et Taylor n'y feront rien... Plus on prendra de précautions, plus elles seront inutiles... On n'achète pas un pays... L'indignation contre les flibustiers qui l'ont livré par morceaux ne demande qu'à faire explosion.
Il y avait là, par conséquent, une invite, un appel qui n'est pas contestable dans ces termes.
Voyons maintenant ce qui s'est passé; étudions heure par heure ce qui est arrivé le 8 juillet 1887 au soir à la gare de Lyon, lorsque Boulanger a commis la tentative d'attentat, conformément aux provocations de Rochefort, son complice.
a 7 heures 20 du soir » — télégramme au directeur de la sûreté générale — « 42 à 1,500 personnes stationnées rue de Rivoli, devant l'hôtel du Louvre, attendent le départ du général Boulanger. La foule chante : a II reviendra. » Les voitures ont de la peine à passer; la foule grossit, la circulation sera interrompue bientôt...
Tout ceci se passe rue de Rivoli, devant Thôtel du Louvre. C'est le point de départ.
Commissaire spécial gare de Lyon à intérieur — 8 h. 45. Voilà le point d'arrivée qu'il ne quittera plus. — Commissaire spécial gare de Lyon à intérieur. — 8 h. 45 du soir ;
Gare envahie par la foule qui se précipite sur les voies et rend toute manœuvre impossible. Affluence énorme aux abords. Général vivement acclamé. Groupes nombreux sur la toiture des trains... Toute résistance à la foule impossible.
Chef exploitation P.-L.-M. à préfet de police. — 8 h. 25
La siluaiioa s'aggrave ; gare de Lyon est envahie. Les manœuvres sont impossibles. 11 y a lieu de prendre sans retard d'énergiques mesures si vous voulez éviter de plus grands, de plus sérieux désordres.
Chef d'exploitation, gare de Lyon, à ministre de la guerre, S h. 30 :
La fouie nous a envahis. La situation devient grave. Avisez d'uri;enc6. Aucun train ne peut plus partir. La foule s'oppose à tout départ.
Chef exploitation à gouverneur de Paris. • 9 h. 13 :
Notre gare est envahie. Aucun train ne peut plus entrer ni partir. Situation s'aggrave. Plusieurs milliers d'hommes cherchent à empêcher départ du général Boulanger.
Commissaire surveillance à Travaux publics, à préfet de police et procureur République. — 9 h. 10:
Situation la même qu'à 8 h. 3/4. La foule entoure le train, couvre les f>lates-formes des voitures, impossible faire partir. Environ 15,000 personnes sont massées sur les voies et sur les quais!
500 personnes, dit le commissaire de police, M. Honnorat, dans sa déposition orale faite devant la commission, 500 personnes entouraient la machine, se couchaient sur les rails, se pendaient aux roues.
L'irruption s'était produite par la rupture des portes, qui s'était opérée instantanément comme en vertu d'an mot d'ordre.
C'est la déposition de M. Lépine, secrétaire général de la préfecture de police, qui, dans cette circonstance, a montré un très grand courage, et qui probablement a évité de très grands malheurs.
< On donnait ainsi le mot d'ordre au dehors, » a déclaré M. le secrétaire général Lépine, qui n'est pas le premier venu, et qui s'est bien aperçu que la foule manœuvrait en vertu d'une certaine discipline.
On donnait donc ainsi le mot d'ordre au dedans, et on donnait aussi le mot d'ordre au dehors, où s'agitait une foule énorme.
Voici ce que nous fait connaître un autre commissaire de police, chargé de. garder les abords de la gare jusqu'à la place de la Bastille :
A partir de huit heures, un homme placé à la terrasse de la brasserie Grûber met de temps en temps son chapeau haute forme au bout de sa canne; à ce signal le boucan recommence; la foule devient plus hostile et accueille chaque charge des agents par des sifflets.
Rôle de Boulanger.
Quelle fut la conduite personnelle de Boulanger ? Il avait d'abord fixé son heure et Rochefoi t avait à sa connaissance, — car celui-là, c'est supposable, lit yintransi"
géant, — Rochefort avait à sa parfaite connaissance donné le rendez-vous. Il trouva 1,500 personnes dan^ la rue de Rivoli, à son point de départ; c'était de nature à l'avertir et à l'arrêter, ce général qui allait au*milieu d'un corps d'armée donner l'exemple de Tobéissance aux lois et de la discipline, — il partait pour cela, — c'était de nature à l'arrêter s'il n'avait pas eu le projet ferme d'exciter le mouvement populaire qui avait pour but de l'acclamer, sinon mieux. Eh bien, cependant, il est allé de la rue de Rivoli sans hésiter jusqu'à la gare de Lyon.
Il gagna les abords de la gare à huit heures un quart et se trouva en face d'environ vingt mille personnes « exaltées », et ici je me sers de l'expression de M. le commissaire de police Honorât, il se livra à celte foule sans balancer. On le porta en triomphe, et c'est ainsi que porté en triomphe il est entré dans la gare, où la foule s*est donné le pouvoir d'entrer en brisant les portes ; c'est ainsi qu'il y est entré au bruit des portes brisées. M. Déroulède, président de la Ligue des soi-disant patriotes, disons des boulangistes, allait de groupe en groupe excitant la foule.
Tout cela, messieurs, est établi par dix témoignages.
A un certain moment, les efforts des agents et des employés de la gare furent sur le point d'aboutir, et le chef de service donne le signal du départ; Boulanger n'avait donc à ce moment qu'à pousser ceux qui étaient auprès de lui et qu'à s'en détourner, et le train l'aurait emporté aussitôt loin de ces scènes de désordre.
Il s'en garda bien.
Il le pouvait, car c'est en vain qu'on a dit, en écrivant la fausse légende, que la foule fournissait une telle barrière humaine si épaisse qu'il était impossible d'entrer et de sortir. C'est si faux que M. le secrétaire général Lépine a pu pénétrer, venant de la Bastille, dans l'intérieur de la gare, et de la gare retourner à la Bastille, pour prendre un renfort de 150 hommes.
Donc, si M. Lépine pouvait, pour remplir son devoir, sortir de la gare, Boulanger pouvait en sortir également et ne pas manquer au sien.
Boulanger pouvait alors partir et échapper à une étreinte à'iaquelle il n'était pas impossiblede résister, celle de la foule
ameutée; si on avait cru à une manifestation, on ne pouvait plus voir à ce moment qu'une émeute; mais, alors, Boulanger restant, quelques manifestants décrochent rapidement sa voiture et rendent ainsi le départ du train impossible.
Il devait rester de huit heures trente jusqu'à dix heures à la disposition de 20,000 individus qu*il avait trouvés à son arrivée et dont le nombre augmentait à chaque minute, tous venus pour lui et dont l'ardeur — ceci est constaté par tout le monde — a fini par se changer en exaspération. Pouvaitil se tromper sur leurs intentions ? Non. J'ai relevé dans tous les télégrammes de la police et du chef d'exploitation — et je vous supplie de conserver cela dans votre mémoire, tout est là — que la foule ne cessait un seul instant de crier : « Il ne partira pas ! A l'Elysée ! »
A l'Elysée !
Voilà quels cris il a supportés autour de lui, poussés par des gens qui étaient coude à coude, des cris de sédition, des cris de la révolte et, il faut bien le dire, de la révolution violente que sa présence seule pouvait être de nature à encourager. Il restait là en présence de l'émeute, que par sa présence il semblait encourager.
En entendant les cris : « 11 ne partira pas ! A l'Elysée I » a-t-il protesté ou a-t-il essayé de s'y soustraire ? Nullement.
Il est resté, au milieu des clameurs que sa présence faisait redoubler, dans une gare où mille prétextes, mille issues permettaient au moins une tentative de retraite, qui était le premier de ses devoirs. Sa présence était une excitalion, son silence une adhésion; il était prisonnier non de la foule, mais de son projet criminel. Sans doute il ne s'est j as mis résolument à la tête de ces 20 ou ^0,000 hommes qui criaient: « A l'Elysée !» et il n'a pas essayé de les y conduire.
Non, cet acte de suprême violence, alors que le résultat peut-être ne semblait pas assez certain, pouvait répugner à sa nature efféminée, d'autant plus que l'histoire nous a laissé le récit de certaines conspirations conduites par des hommes d'une autre envergure, et que nous savons, à commencer par l'histoire à^ laquelle j'ai déjà fait allusion, le
passage du Rubicon, qu'on voit un César hésiter sur les rives du fleuve avant de violer la loi de son pays; je n'ai pas ridée d'établir des comparaisons, mais je crois qu'où César a hésité, nous pouvons trouver Boulanger en défaillance.
Par conséquent, que l'on ne vienne pas s'étonner outre mesure de ce que Boulanger ne se soit pas mis à la tète du mouvement; d'autant plus qu'au point de vue de la véritable logique, étant donnés les faits tels que nous les connaissons, et même quel que soit l'homme, eh bien ! nous devons supposer qu'il attendait vraisemblablement que l'agglomération fût devenue irrésistible par sa masse, ou plutôt — écoutez — que les mouvements organisés à la même heure dans d'autres quartiers — ah 1 nous voilà hors de la manifestation, maintenant — aient fait dégénérer Téchauffourée en insurrection générale. Voilà la vérité.
Maintenant, reportons-nous aux dépêches :
9 h. 20. — Les manifestants de la gare de Lyon avaient détaché le wagon et s'étaient couchés sur les rails en criant : « Il ne partira pas! A l'Elysée ! »
Or, voici une dépêche de la même minute qui va convaincre les plus incrédules :
9 h. 20. — Une première bande de quatre cents manifestants chantant la Marseillaise et criant : « Vive Boulanger ! » s'est dirigée vers l'Elysée par la rue Saint-Honoré.
Ah ! nous ne sommes plus à la gare de Lyon, et nous nous trouvons en présence de faits sur lesquels il n'est pas possible d'équivoquer en parlant de l'amour du peuple, qui vient dire adieu à la gare à son cher général ! Non !. non ! Pendant que Boulanger reste à l'intérieur de la gare de Lyon, hors de la gare, vous allez voir comment on se bat place de la Bastille, où Boulanger n'est pas acclamé, et, dans ce moment, je vous montre que d'autres colonnes cherchent à marcher au cri de : « A l'Elysée ! » sur l'Elysée même.
Les boulevards et les abords de l'Opéra sont encombrés par une foule considérable, et un télégramme du préfet de police, en date de 9 h. 30, annonce que dans la rue Saint- Honoré on a pu arriver à couper la principale de ces colonnes.
Il ne s'agissait donc pas d'une manifestation au sens vrai
du mot, puisque le désordre éclatait si loin de Boulanger.
Et pendant ce temps^ messieurs, il restait impassible dans la gare. Attendait-il les nouvelles de la tentative du faubourg Saint-Honoré, ou les nouvelles de Témeute qui grondait en même temps place de la Bastille et que je vais vous faire connaître tout à l'heure avec un détail abominable ? Une de ces colonnes d'insurgés, celle qui a le plus violemment attaqué nos malheureux gardiens de la paix, était commandée par un olficier en uniforme.
Attendait-il tout cela ? Hésitait-il? Je n'ai pas à rechercher quel était le fond de sa pensée secrète. Tout ce que je vois, c'est qu'il a provoqué un trouble, c^est qu*il est resté présent pendant que le trouble se développait, pendant que l'émeute, de menaçante, était devenue terrible; c'est qu'il est resté pendant tout le temps où il y a eu commencement d'exécution.
Départ forcé.
Sans doute Boulanger est parti, mais il n'est pas parti spontanément; il n'a renoncé à son entreprise que lorsqu'il lui a été impossible de faire autrement. Pendant plus d'une heure, il a attendu la rupture des dernières digues, la généralisation du soulèvement et ce qu'on peut appeler l'explosion finale; et il a tout favorisé par sa présence.
Les choses en étaient là lorsqu'à neuf heures cinquante l'événement s'est modifié de la manière suivante :
En premier lieu, les anarchistes, sur le concours desquels on avait compté, et qui étaient venus en grand nombre près de la Bastille, — c'est établi par nos rapports de police, — les anarchistes ont voulu conserver le rôle de spectateurs,ce qui a été la défection d'une partie du contingent.
Les anarchistes ne se piquent pas de patriotisme ; et, lorsqu'ils ont vu que M. Deroulède, l'homme de la revanche, était le boute-en-train de cette émeute, ils se sont décidés à n'y pas prendre part.
Voilà donc, si M. Boulanger était au courant — et je ne crois pas le fait discutable — de tout ce que Rochefort avait convoqué de ban et d'arrière-ban révolutionnaire, un contingent qui lui a manqué et une circonstance indépendante de
sa volonté qui s'est produite; mais cela est absolument secondaire pour moi ; ce qui m'importe, le voici :
Sa troupe a été mise en déroute sous ses yeux, et c'esl pour cela qu'il est parti. Il est parti, comme font les généraux qui ont perdu la bataille et qui, le soir, sont obligés de battre en retraite. Sa jtroupe a été mise en déroute, voici comment.
M.Lépine, secrétaire général de la préfecture de police, — c'est lui qui, sous la foi du serment, a fait ce récit devant la commission de la Haute Cour, —M. Lépine, effrayé des résultats possibles — j'ose dire des résultats probables — de ce coup de force si bien organisé, puisqu'il n'y avait aucune espèce de force de résistance présente sur les lieux, — la preuve en est que le malheureux chef de l'exploitation était obligé d'envoyer des télégrammes à tout le monde sans avoir un homme à sa disposition, — M. Lépine, effrayé des résultats possibles de ce coup de force, avait pénétré sur les quais de la gare par un passage secret ; puis, s'étant rendu compte de la gravité de la situation, il était parvenu à sortir vers neuf heures et s'était glissé jusqu'à la place de la Bastille, où M. Honnorat, officier d 3 paix, luttait à la tête de 250 agents.
11 prit aussitôt ses mesures, garda avec lui une centame d'hommes pour contenir le flot par des charges réitérées, et l'officier de paix Honnorat, avec les 150 autres agents, s'avança à grand'peine vers la gare, y pénétra enfin et prit énergiquement — c'était le seul moyen d'être prudent — à revers la foule tumultueuse qui occupait les voies.
Les soi-disant manifestants, ne sachant pas à quelles forces ils avaient affaire, — dans la grande comme dans la petite guerre c'est toujours la même chose lorsqu'on est attaqué par derrière, s— les soi-disant manifestants furent débandés, et M. Honnorat, continuant sa charge, arriva à déblayer la voie, parce que tous ces gens, qui croyaient avoir affaire à des forces supérieures en nombre, se rejetaient les uns sur les autres par les portes brisées et le long des quais. Voilà le fait matériel.
Eh bien 1 messieurs, maintenant que nous connaissons cela, voyons ce qui s'est passé.
A neuf heures quarante-cinq, les brigades commandées
par M. Honnorat ayant fait cela, nous voyons arriver deux autres brigades commandées par deux autres officiers de paix; elles sont parvenues, en prêtant secours à la brigade qui avait si vaillamment fait Fattaque, à refouler d'une façon définitive les colonnes d'émeutiers qui, depuis une heure et demie, enivraient M. Boulanger au murmure flatteur des cris : « Il ne partira pas ! A TËlysée ! »
C'était donc la défaite ; c'était la défaite matérielle. Alors, le général Boulanger, conseillé par le chef de gare et par quelques amis, profitant de l'arrivée de ces nouveaux agents, est monté sur une locomotive isolée et s'est rendu à Villeneuve-Saint-Georges pour attendre l'arrivée du train qui devait le conduire à Clermont.
Ainsi, il est parti quand la force armée avait refoulé la troupe des gens qui se vantaient à grands cris de le conduire à l'Elysée; il est parti lorsque son arrestation pouvait être considérée comme imminente, et, si la Haute Cour me, le permet, — j'ai droit de le faire, — je lui donnerai connaissance d'un renseignement qui m'est parvenu hier.
Je serais à même, s'il y avait débat contradictoire, d'amener un témoin dont le nom forcerait, je crois, l'unanimité de la Haute Cour à s'inchner de déférence devant lui.
Ce témoin, j'ai son nom; il est tout prêt à déclarer le fait que voici : C'est que, lorsque M. Honnorat et ses collègues, les officiers de paix, eurent déblayé la voie, deux agents sont arrivés au compartiment occupé par M, Boulanger, et l'un d'eux lui dit, en lui- parlant avec respect, mais enfin avec cette énergie fiévreuse que donnent toujours de pareilles aventures : « Mon général, il faut partir. »
Et le général, à ce moment, — ce n'est point une critique que je lui adresse, on comprendrait une pareille émotion de la part de tout le monde, — est devenu très pâle ; c'était peut-être la pâleur d'un homme qui croit à son arrestation; dans tous les cas, il s'est trouvé en face de deux agents dont l'un l'invitait, d'une façon qui ne pouvait point être suivie de refus, à monter sur cette locomotive. Voilà ce qu'un témoin est prêt à établir.
J'en reviens aux déclarations de M. Lépine et de M. Honnorat.
A ce moment, le chef de gare est venu adjurer le général
de partir, aussi bien dans Tintérêt de Tordre que dans l'intérêt de sa pauvre gare, de son matériel, de tout ce qui peut émouvoir un chef de gare.
Et Boulanger, à ce moment, a été abordé par un de ses amis dont je n*ai pas le nom, mais que MM. Lépine, Honnorat et plusieurs autres témoins d'une autre honorabilité que Boulanger seraient prêts à faire connaître. Cet ami, jugeant que la partie était perdue, lui a dit: « Ilfaut partir 1 » C* est alors que Boulanger s'en est allé.
Je vous demande s'il y a eu, à ce moment, une circonstance indépendante de sa volonté. Tant qu'il a pu être maître de sa volonté, tant qu'il s'est trouvé avec cet absolu libre arbitre qui fait qu'un homme peut décider de ses gestes et de ses actes, il est resté.
Plus les cris étaient séditieux, plus la foule était menaçante, plus l'émeute allait se changer en révolution, plus il •est resté. Et puis, lorsque les hordes ont été bouleversées, refoulées, lorsqu'on est venu lui dire : « Général, il ne faut plus rester ; il faut partir » à ce moment, sa volonté s'est trouvée enchaînée, violentée, et il y a eu de sa part l'obéissance à la volonté d'autrui qui a caractérisé l'acte indépendant prévu par le code pénal.
Et, messieurs, est-ce que cette affaire n'avait pas été montée de façon aie conduire, le soir, à l'Elysée?
Est-ce que, lorsque Boulanger était parti, nous n'avons pas vu, par la queue de l'émeute, ce que l'émeute avait été dans les projets de ceux qui l'avaient ourdie ?
Et tenez, après son départ, la foule, en se retirant, continuait à crier : « A l'Elysée ! A bas le ministère I A bas Grévyl »
La foule soitit de la gare par le grand escalier, portant en tête des drapeaux tricolores et chantant : « C'est Boulange qu'il nous faut! » et criant : « A l'Elysée! A bas Grévy ! »
Devant la colonne de Juillet, le désordre était tel qu'il fallut charger à plusieurs reprises.
La mêlée se prolongea : sept ou huit charges nouvelles furent exécutées. A onze heures un quart, un groupe nombreux, à la tête duquel se trouvait un officier en uniforme, envahit la brasserie Griiber, déjà pleine de monde, et se mit 'à provoquer les agents. Là, il y eut bataille. Du premier
étage on lançait sur la policd des chaises, des bocks, des tables. Ordre fut donné aux agents en péril d'enlever d'assaut rétablissement. Ceux-ci, exaspérés, pénétrèrent dans la brasserie ; de part et d'autre on s'arme de chaises^ de tabourets, etc.
M. le secrétaire général Lépine, qui avait dirigé l'assaut, fut blessé lui-même d'un éclat de verre à la face.
A minuit cinq minutes, Boulanger étant parti à dix heures au plus tard, la chose montée continua d'exister comme une boule lancée qui roule encore, et à minuit M. le préfet de police envoyait au ministère de l'intérieur la dépêche ciaprès :
Tout est tranquille du côté de l'Elysée.
La foule ne diminue pas aux abords de l'Opéra et continue à chanter et à crier; mais on espère que tout se passera sans incident grave.
Une bande de 500 individus a été signalée rue Montmartre.
Une autre bande d*un millier d'individus a passé le Pont-Royal et le pont des Tuileries, se dirigeant rue du Bac.
Voilà ce qu'il y avait encore après minuit.
Les faits sont tellement évidents que VAutoritéf qui, depuis, est devenu Tun des journaux les plus dévoués à Boulanger, dénonçait alors, à plusieurs reprises, le complot. Voici des extraits de Tarticle de M. de Gassagnac, en date du 10 juin :
C'est Boulanger qui a voulu cette manifestation ; c'est lui qui a communiqué l'heure de son départ, c'est lui qui a donné rendez-vous à la foule.
Von content de s'y dérober, il est allé au-devant... Est-ce lolérable? La révocation du général Boulanger, la dissolution de la Ligue des patriotes, voilà ce qu'ordonnerait sans coup férir un gouvernement qui aurait de la cervelle dans la tête et du cœur au ventre.
Voilà comment parlait l'-A u/ori/e. J'ai eu l'honneur devons en lire quelques lignes, le numéro est plein de choses semblables qui permettent de caractériser de la manière la plus indiscutable les événements de la gare de Lyon.
Le 14 juillet 1887.
Maintenant je chemine, et je vais vous trouver une autre preuve. Le 8 juillet, Boulanger avait donc été à la gare de Lyon, et, après son départ, Témeute avait continué sous la forme, entre autres, d'uae colonne commandée par un officier. A ce moment les émeutiers avaient crié : « Nous ferons bien
mieux à la revue du 14 juillet. » C^est le 8 au soir que cela a été dit, et les tacticiens des bandes ajoutaient : « Nous pourrons d'autant mieux manœuvrer le 14, au bois de Boulogne, que les sergots seront disséminés. »
Rochefort a encore commis là une de ces indiscrétions heureuses dont il est coutuinier et qu'il nous livre de temps à autre. Rochefort disait qu'il avait constaté — et il se flattait — qu'il y avait 150,000 hommes à la gare de Lyon, et il ajoutait qu'à la revue du 14 juillet il donnait encore rendezvous à la foule, au peuple ; que là on arriverait à jouer du sifflet et à montrer les sentiments tels qu'on doit les exprimer à ceux qu'on aime et à ceux qu'on hait.
Je ne vous lirai pas Tarticle; il est là. J'ai ici tous les numéros utiles de V Intransigeant; ils forment l'objet d'une cote spéciale, et je les ai collationnés avec le plus grand soin. Je me permets seulement d'analyser cet article, pour vous montrer que, dans les bandes du 8 juillet et des jours qui ont suivi, il y avait l'intention très arrêtée de prendre une revanche à la revue du 14 juillet.
Considérons ce qui est arrivé à la revue du 14 juillet
Le 14 juillet, messieurs, comme la semaine précédente, il s'agissait non d'une manifestation, mais d'un coup d'Etat à recommencer.
Voici les documents.
Cejoup-là,— déclare l'officier de paix M. Honnorat, — j'ai été chargé de la protection du cortège officiel. Assisté des troupes de police et de l'armée, j'ai établi un fort cordon depuis le palais de l'Elysée jusqu'à la tribune du champ de courses.
11 n'arriva rien d'inquiétant avant que le cortège n'eût atteint la grande cascade ; mais là on rencontra une masse considérable de manifestants réunis par les soins de la Ligue, qui ont accueilli le chef de l'Etat et sa suite par des vociférations et aux cris de : a Vive Boulanger I »
Au retour, mêmes démonstrations hostiles et violentes. M. le ministre de la guerre a été insulté grossièrement.
M. Clément, commissaire de police aux délégations judiciaires, a été également entendu comme témoin. 11 avait été chargé, lui aussi, de maintenir Tordre; car on était prévenu qu'une manifestation était préparée.
M. Deroulède avait, refusé remplacement qu*on lui avait assigné; il émeltail la prétention d'occuper à son gré telle tribune, ou de défiler avec sa Ligue suivant ses convenances. M. Clément apprit à la dernière heure que « ce même personnage avait contremandé ses ligueurs; mais ce renseignement aura été inexact, ou du moipâ le contre-ordre mystérieux n*aura été que partiel, car M. Deroulède vint se cacher au fond d*un massif, près de la cascade, où des émissaires venaient lui parler. Lorsqu'il vit qu'on avait découvert sa retraite, il s'éloigna dans la direction de Paris...
Les généraux furent hués, les cris de: « Vive Boulanger ! » éclatèrent sur le passage des membres du gouvernement, des pierres furent jetées à M. le ministre de la guerre, le chef de l'Etat fut l'objet des mêmes outrages.
Voilà la déclaration de M. Clément.
Le mouvement projeté avait sans doute trouvé des complices jusqu'au ministère de la 'guerre, car voici un détail frappant donné par M. le général Ferron lui-même dans sa déposition orale :
Au 14 juillet 1887, dit-il, les communications téléphoniques du ministère de la guerre avec le gouvernement de Paris et la préfecture de police furent détruites dans les jardins de l'hôtel.
Je crois que le fait est suffisamment significatif.
M. Debeurry, commissaire de police, avait la garde des Champs- Elysées, depuis le rond-point jusqu'à la place de la Concorde. Il n'y eut là de désordres qu'au moment du retour. M. le ministre de la guerre et son escorte furent assaillis d'outrages aux cris de : « Vive Boulanger! A bas Grévyl » — Et M. Uebeurry ajoute qu'à la façon de manœuvrer des prétendus manifestants « l'organisation était évidente».
Le général Saussier, gouverneur militaire de Paris, a été aussi entendu par la commission d'instruction de la Haute Cour.
A la revue du 14 juillet 1887, dit-il, il y a eu une grande manifestation antipatriotique, fomentée probablement par les partisans du général Boulanger, qui a indigné toute l'armée. J*ai dû prendre à cette occasion des mesures d'ordre exceptionnelles.
Déposition du général Ferron.
Le général Ferron a déposé, lui aussi, sur les événements du 14 juillet 1887, et, en prenant connaissance des faits qu'il révèle, vous comprendrez, messieurs, à quelle émotion douloureuse il a cédé et avec quelle tristesse, bien légitime, il parle devant la commission d'instruction.
J'avais été prévenu par de nombreuses lettres anonymes, dit-il, qu'à la revue du 14 juillet une manifestation formidable serait faite contre le Président de la République et contre moi.
Tout en étant sûr de la discipline des troupes, je me préoccupais des conditions matérielles du retour du Président, et sur la pelouse de Longcharaps, et dans l'avenue des Champs-Elysées, lorsqu'il n'y aurait plus de troupes pour le protéger, celles-ci regagnant leurs quartiers après avoir déûlé. Afln d'assurer le retour dans de bonnes conditions, j'ai fait venir deux régiments de cavalerie de Senlis et de Melun. Ces régiments sont restés, pendant la revue, au ministère de la guerre et aux Invalides.
Ils ont remonté ensuite l'avenue des Champs-Elysées, et le retour du Président s'est effectué dans des conditions convenables.
A la revue, tous les offlclers généraux ont été accueillis par les cris de : « Vive Boulanger! » poussés par quelques milliers de jeunes gens ee tenant près de la cascade.
Je n'insiste pas sur les injures qui m'étaient adressées.
Ce spectacle a été le plus douloureux auquel ait pu assister un officier général dont la carrière a été toute de travail et qui, depuis 1870, n'a vécu que dans une seule pensée, le relèvement et la reconstitution de son pays, et qui n'avait accepté le ministère que pour réaliser pratiquement les ressources qui devaient rendre possible cette reconstitution.
Je n'avais à cte moment aucun motif de rendre le général Boulanger responsable du spectacle écœurant donné par des hommes se disant patriotes.
Mais si je n'ai pas fait charger les jeunes gens qui m'ont accompagné, en m'insultant, depuis la cascade jusqu'à la place de la Concorde, c*est que les cavaliers étaient séparés d'eux par plusieurs rangs de personnes inoffensives ou sympathiques, que la cavalerie aurait renversées tout d'abord. Cette circonstance seule a préservé les ihsulteurs des chefs de l'armée de la correction qu'ils avaient méritée.
Telle est la déposition de M. le général Ferron.
Pendant que se produisaient ces graves incidents, des gens apostés vendaient dans tout Paris une imitation de pièces de 5 francs à Teffigie de Boulanger. Il y était représenté avec le chapeau à plumes de général; la pièce portait ce titre en exergue : « Boulanger, ministre » — et en plus petites lettres — « de la France. »
Les bandes ne se bornèrent pas à insulter nos généraux, au nom d'un général ; malgré le découragement produit sur elles par le déploiement des troupes, elles osèrent s'attaquer à un régiment isolé, celui que commandait M. Riu, aujourd'hui général.
Il est bon de rappeler que ce régiment était celui que Boulanger a fait le plus travailler, on en a la preuve maté-
rielle dans les nombreuses pièces saisies chez le dépositaire de ses papiers et de sa cantine.
Si ce régiment composé de vétérans, modèle de nos troupes, eût été coupé et eut mis la crosse en Tair, il aurait peut-être donné Texemple funeste qui se fût communiqué à toute Tarmée.
Mais vous allez voir dans quelles conditions il a été attaqué par une bande, et quHl y a eu attaque parfaitement caractéristique du commencement d'exécution.
Voici la déposition de M. le général Riu.
déposition du général Riu.
Le général Riu explique que, dans le bois de Boulogne, il a d'abord été entouré par une troupe fort nombreuse. Cette bande, qui avait paru le quitter, fit sans doute un crochet pour le rejoindre, je Tignore ; mais ce qui est certain, c'est qu'elle était arrivée à le rejoindre et à le presser d'une manière bien autrement violente, lorsqu'il se trouva séparé du reste des troupes de l'armée, du côté de l'Arc-de-Triomphe.
Le. général Riu, parlant de ces gens qui environnaient son régiment, a dit :
J'ai dû constater qu'ils étaient très nombreux et qu'ils produisaient une pénible impression sur ma troupe.
Mes officiers et les sous-ofOciers étaient visiblement surpris de ce grand désordre et des cris qui pouvaient laisser supposer que l'armée allait voir diminuer la respectueuse considération qui lui est due.
Les cris de : « A bas Ferron! — notre ministre. — A bas Grévy ! -:- Président de la République, d affectaient mes auxiliaires et me faisaient un devoir de songer à des mesures de prudence pour assurer l'ordre strict dans la marche.
Avant de sortir du bois de Boulogne, et près de la porte Maillot, je fis arrêter le régiment caserne à la Pépinière, avec J'intention de donner le temps à la foule des crieurs de s'écouler. Après un repos d'une demiheure dans la promenade, je remis la troupe eu marche, et cette fois sans être bruyamment suivi.
Mais arrivé près de l'Arc-de-Triomphe, je retrouvai la foule encore plus considérable. Je fis ralentir l'allure, afin de donner plus de cohésion aux bataillons, et pour placer les hommes encore davantage dans la main des officiers.
La foule, à ce moment, était devenue tellement bruyante et compacte, que ma monture se cabra et se rejeta sur les tapageurs. Les mesures d'ordre furent doublées, et je pus, de la sorte, reutrer au quartier sans
m'écarler des prescriptions de sagesse el de Irèi grande prudence qui tenaient la tête des instructions reçues.
D. — En présence de celle foule qui vous seniblait disciplinée, n'avez-YOus pas songé à des mesures spéciales?
R. — Il s'en est fallu de rien que je fusse dans la pénible nécessité de prendre les mesures commandées en pareil cas pour empêcher ma troupe d'être coupée; et ce ne fut que grâce au très grand sang-froid de mes officiers et à la confiance absolue que j'ai dans ma troupe qu'une collision a été évitée.
D. — Quelle fut, en général, l'impression produite sur vos officiers et sur vous-même ?
R. — Très pénible, et, pour mettre Texpression à la hauteur de la pensée, des plus douloureuses l
Je passe la fin de la déclaration de M. le général Riu ; en voilà bien assez I Vous savez par cette déclaration, messieurs, que le régiment a été menacé, non pas par des manifestants, mais par des gens disciplinés, manœuvrant suivant un mot d'ordre et qui, en évoluant sur son front et sur ses flancs, ont à chaque instant essayé de le couper.
Je crois que cela me suffirait bien ; mais nous avons encore un autre fait.
La nuit du 14.
L'insuccès de la journée, — puisque la garde républicaine est restée ferme à son poste sous les ordres de ses chefs, — Tinsuccès de la jouinée, dis-je, n'avait point encore découragé les gens qui avaient formé le projet criminel que vous connaissez ; j'en trouve la preuve dans un télégramme envoyé par un commissaire de police au préfet et qui est ainsi conçu :
Vers deux heures après minuit, une bande de 1,500 à 2,000 individus est arrivée \ers l'Elysée par le bas du faubourg Saint-Honoré, criant : « A bas Grévy ! Enlevez-le ! A l'Elysée ! »
Prévenu par mes éclaireurs des grands boulevards, qui s'étaient repliés, je parvins à refouler la colonne. J'arrêtai six personnes, dont une armée d'un revolver.
Une autre portait sur elle un document constatant qu'elle venait de subir cinq années d'emprisonnement. C'est là un petit détail.
Mais ce que nous retenons, c'est le point principal, à savoir que deux heures encore après minuit une bande de 1,500 à 2,C00 personnes marchait sur l'Elysée en criant : « Enlevez Grévy ! »
Par conséqueni, nous n'avons aucune espèce de doute : le 14 juillet, comme le 8, il y a eu commencement d'exécution.
Cela me suffirait aussi; mais j'ai quelque chose de bien plus grave encore à vous faire connaître, messieurs.
Boulanger à Paris.
Si, le 14 juillet, ces gens-là ont été abandonnés à euxmêmes, on peut dire que Boulanger, lui, était à Oermont ; que ce n'est pas de sa faute ; qu'il peut s'en laver les mains comme Pilate, et que c*est Tenthousiasme qu'il inspirait qui a ainsi conduit à des explosions de passion ses partisans demeurés à Paris.
Messieurs, nous savons que cela n'est pas vrai ; et pourquoi?
C'est qu'il s'est passé un fait impossible à expliquer et à justifier : c'est que, pendant qu'on cherchait à faire mettre la crosse en Tair à la garde républicaine, et pendant qu'à deux heures du matin ou marchait sur TElysée en criant : € Enlevez Grévy î » Boulanger, qui ne devait pas, qui ne pouvait pas être à Paris, s'y trouvait cependant, caché, embusqué dans une petite maison du boulevard Malhesherbes ; on l'y a vu, à l'heure de la revue, se pencher furtivement, caché près du rideau d'une fenêtre, et regarder passer les troupes.
, Il avait quitté Paris le 8 juillet ; il était arrivé à Clermont le 9 au matin ; il a procédé à sa réception officielle, à son entrée officielle dans sa ville de Clermont le 10. Il lui était impossible de s'absenter — aussi ne l'a-t-il pas demandé — pendant la première semaine de la prise de possession de son commandement, et il avait lui-même, lé 14 juillet, à passer en revue lés troupes de son 13* corps ; il ne lui était donc pas possible de quitter Clermont. Cependant, Thomme qui était allé à Lyon avec un petit chapeau mou est venu, nous ne savons pas sous quel costume, mais certainement ce n'était pas sous l'uniforme de général français, il est venu, dis-je, se réfugier, je me trompe, ^'embusquer, chez Ja dame Pourpe, au boulevard Malesherbes ; il .y est resté quatorze jours. , r : >
Voici comment nous savons le fait.
Le préfet de police Ta connu, le surlendemain, 16 juillet. Un rapport de police non signé, une de ces feuilles volantes qui servent à l'informer de ce qui se passe chaque jour, est arrivé a la préfecture, et le préfet a su que le gén'éral était arrivé à Paris Tavant- veille. On ne savait même pas s'il n'y était pas encore; on n'a pas d'ailleurs fait d'abord grand état de cette nouvelle. La* pièce donÇ je parle, et qui est au dossier, je ne la considère même pas comme un véritable document du procès.
L'agent qui Ta rédigée en 1887 a disparu; par conséquent pn n'a pas pu obtenir de lui d'autres renseignements.
Mais, en 1889, nous avons fait procéder à une enquête par le préfet de police; et, tandis que nous avions fait établir par M. le préfet du Puy-de-Dôme que Boulanger n'avait pas passé en revue le 14 juillet les troupes du 13** corps, cette enquête nouvelle nous a appris que cet homme, qui se faisait porter malade à Clermont, était â Paris très bien portant ; et, par cette même enquête du pré- ^fe]t dé police, nous avons eu la preuve de ce fait ; boulevard Malesherbes, 155, dans .la matinée du 14 juillet 1887, la présence du général a été remarquée chez la femme Pourpe.
On ne s'est pas contenté de cette constatation ; les honorables membres de la commission d'instruction ont voulu que M. le préfet de police cherchât à faire plus complètement la lumière sur ce point qui, tout le monde le comprend bien, est capital. Si, en effet. Boulanger était embusqué là, Boulanger est l'homme du coup de main, et je n'ai plus rien du tout à démontrer.
On a bien senti cela, et il paraît, — car je ne lis pas ces choses — que Boulanger a fait raconter, — c'est ici qu'il aurait dû venir raconter cela; je ne connais, moi, magistrat, que les récits faits à l'audience, — il a fait raconter, dis-je, qu'il pourrait nommer ultérieurement des gens de ses amis, — peut-être de ceux dont les lettres ont été trouvées dans sa cantine parmi les pièces saisies, je n'en sais rien, — des gens qui pourraient faire connaître plus tard des faits établissant son alibi.
Eh bieni mai, j'ai une enquête supplémentaire de la préfecture de police ; j'en ai même deux ; mais il y ^ une enquêta
supplémentaire dont j'ai reçu les résultats au moment de la clôture de Tinstruction par la commission de la Haute Cour.
On répondait à cette question, que nous avions posée : Y a-t*il àii n** 155 du boulevard Malesherbes des gens capables de prêter serment, des gens pouvant offrir toutes les garanties à la justice et prêts à déclarer, sous la foi du serment, que Bqulanger était dans cette maison le 14 juillet 1887 ; qu'ils l'y ont vu, et qu'ils Tout bien reconnu ?
La première fois, on nous a répondu en nous donnant les noms de deux témoins. Ces deux témoins, bien entendu, je ne les ai pas nommés dans mon acte d'accusation. S'il y avait des débats contradictoires, vous les verriez ; mais, dans une affaire comme cdle-là, dans Tétat actuel et sans exemple de ce système de plaidoiries par la presse, je connais trop bien, par expérience personnelle, les procédés qu'on emploie dans l'intérêt de M. Boulanger pour exposer ces témoins à recevoir, comme cela m'arrive tous les matins, des lettrescontenant des menaces de mort, capables d'impressionner à la longue des gens qui ne sont pas obligés d'avoir assez d'énergie pour les braver.
De plus, comme il s'agit d'un homme qui dépense, avec ses 10,500 livres de rente, aussi facilement 1 million qu'n'n aqtre dépenserait une obole, eh bien I si grande que soit ma confiance dans les témoins, je ne veux pas les hvrer aux amis parisiens de Boulanger, qui pourraient bien leur donner 50,000 francs ce soir pour se contredire. * Oh I messieurs, soyez tranquilles : vous lirez ces renseignements dans votre chambre du conseil ; M. le président vous donnera communication de cette partie de l'enquête, et, devant garder le secret de vos délibérations, vous connaîtrez les noms sans les redire; mais si Boulanger, qui doit bien se voir à l'heure qu'il esl irrémédiablement perdu, venait, purger sa contumace, alors nous aurions un débat contradictoire, et je vous promets bien que les témoins dont il s'agit seraient là; et les menaces de mort qu'on voudrait leur adresser de la barré, je serais là, moi aussi, pour les rendre stériles.
Mais deux témoins, cela ne nous a pas suffi encore; nous avons demandé un supplément d'enquête, et hier matin, messieurs, nous avons reçu ce supplément d'enquête
avec lui rapport contenant les indications nécessaires. Par conséquent, ici, ce n*est pas la police qui parle, c'est la police qui va nous donner des noms.
Eh bien! nous avons un document dont je n*ai pas le moindre désir de donner lecture en audience publique, mais que vous devrez consulter dans votre délibération secrète, et qui vous prouvera qu'en dehors et en outre des deux témoins auxquels je viens de faire allusion nous pourrons produire, en cas de débat contradictoire, quatre ou cinq témoins qui, sous la foi du serment, attesteront la présence de Boulanger à Paris le 14 juillet 1887, et par conséquent viendront mettre à la charge de cet homme, qui ne cesse de mentir, un mensonge de plus.
Vou? aurez ces pièces, messieurs ; elles vous appartiennent ; que dis-je? elles s'imposent à vous, et c'est sur leur lecture que vous aurez à former votre opinion, qui sera certainement identique à la mienne : à savoir que le jour dont il s'agit, nous étions manifestement sous le coup apens, puisque derrière le rideau d'une femme ^ vamment tiré, le personnage que vous savez était
Par conséquent, l'affaire du 14 juillet a été un dé revanche de l'échec du 8 juillet; l'affaire du été une tentative d'émeute, comme les événemej taient passés le 8 juillet à la gare de Lyon.
Voilà ce que j'avais à dire sur ces deux points qui, pour moi, sont les plus importants.
Mais j'ai encore à ajouter quelque chose de significatif : c'est que dans les jours qui ont suivi le 14 juillet 1887, Boulanger n'a caché en aucune façon les intentions qu'il avait eues ou le désir qu'il avait caressé.
La nuit historique.
Le réquisitoire aborde le troisième fait qui caractérise la tentative d'attentat; il s'est produit lors de la crise présidentielle, à la fin du mois de novembre 1887.
M. Boulanger se trouvait à cette époque à Paris d'une façon légitime, puisqu'il y avait été appelé en qualité de membre de la commission de classement des officiers.
On se souvient, — et je ne procède que par voie d'allu-
ir.2 LE PROCÈS BOULANGER
sion, ayant le désir d'éviter tout ce qui a trait à. la politique, — on se souvient de Témotion assez générale qui s*est emparée des sphères politiques et même du monde des affaires lors de la crise présidentielle «le 1887. Les hommes s*occupant plus particulièrement de politique ont à cette époque échangé leurs idées, se sont réunis et, dans de nombreux conciliabules, sont allés, chacun suivant son humeur ou son opinion propre, à la recherche des solutions.
A ce moment, Boulanger, étant en activité de service, n'avait pas le droit de se mêler dh politique, et il^ ne pouvait commettre une faute militaire plus grave que celle de prendre part à des conciliabules politiques.
C'est cependant ce qu'il a fait, et il l'a fait dans des conditions qui rendaient safaute plus lourde et sou attitude singulièrement suspecte.
En effet, le gouvernement, justement inquiet des suites que pouv&it avoir cette crise politique, jugea opportun de suspendre les travaux de la commission militaire, et ordonna à tous les chefs de corps d'année de rejoindre le siège de leurs commandements. Tous obéirent — je n'ai pas besoin de le dire — excepté un. Je n'ai pas besoin d'ajouter que c'est M. Boulanger. M. Boulanger ne partit pas, et dans la soirée le ministre de la guerre fut prévenu que Boulanger, fidèle à ses habitudes de désobéissance, était resté à Paris,
Il envoya à 10 heures du soir un de ses officiers d'ordonnance à l'hôtel du Louvre pour le sommer d'avoir à rejoindre. Il déclare dans sa déposition orale qu'il ne sait pas où M. Boulanger avait passé la nuit. M. Boulanger partit le lendemain, et nous, plus heureux que M. Ferron, nous savons bien où il a passé la nuit. 11 était allé, la veille, à une réunion dans un restaurant près de la Madeleine. Nous le savons par un témoin, et, le lendemain, il est allé prendre part à un conciliabule d'un ordre tout particulier chez le sieur Laguerre.
Là se réunirent un certain nombre de membres de l'extrême gauche; on discuta à perte de vue — je le suppose du moins — sur les maux du jour et sur les remèdes à y apporter; et entre autres choses on. parla d'un mouvement possible dans la rue. Il paraît même que certains députés que je n'ai ni à nommer ni à juger se seraient exprimés à
oét égard d'une façon qui n'était- peut-être pas strictement correcte. Oa se demandait ce qu'en pareil cas ferait l'armée M. Boulanger, dit un témoin, — je cite fidèlement de mémoire, — rompit son silence énigmatique.
• Quand on dit; Mais que fera Tarmée? à ce moment, M. Boulanger rompit le silence et, dans une phrase qui fut remarquée et diversement interprétée, il dit : « L'armée restera dans ses casernes. » Même là, dans cette réunion, on a trouvé le propos un peu vif; on en a élé très ému ; on en a tellement parlé qu'on est arrivé à dénaturer un peu le texte, comme pour les récits qui ont passé par beaucoup de bouches : il n'y a pas de ne varietur.
Un témoin dit : « Je n'ai entendu que ces mots : « armée... c dans ses casernes. » Un second, ceux-ci: «... restera dans ses casernes. » Un troisième, et c'est bien naturel, n'a rien entendu du tout. Un quatrième et un cinquième témoin nous jettent dans de nouvelles hésitations sur la constiiution de la phrase. Mais que nous importe! Dès lors que Boulanger assistait à un conciliabule politique et que, dans ce conciliabule, on se permettait, je ne parle pas au point de vue politique des hommes que je n'ai point à juger, mais au point de vue militaire à lui. Boulanger, — du moment, dis-je,'oii on se permettait de se demander ce que ferait l'armée en face de rémeute, çn insultait l'armée, et le général Boulanger n'avait qu'une chose à faire : se retirer et se retirer en se repentant d'être venu, s'il eût été un homme discipliné.
Maïs il est resté. Et quelle que soit la phrase qu'il ait prononcée, l'émotion qui s'en est suivie, les interprétations auxquelles elle a donné lieu et le fond même de la pensée qui se retrouve chez tous les témoins, tout prouve qu'il a parlé du rôle de l'armée dans les casernes et qu'il s'est prononcé comme général sur ce que devraient faire les régiments. Eh bien ! s'il a fait cela, je dis qu'il a prononcé une ' phrase séditieuse.
Sur ce point, il y aurait là, je crois, quelques indications ' très utiles, mais nous en savons davantage.
Le ministère Andrieux-Boulanger.
En sortant de cette réunion, il est allé dans un endroit où
il se trouvait avec des gens plus intimes, et avec qui k conversation était plus abandonnée. Il y avait là des gens qui voulaient voir aboutir certains projets dans leur seul intérêt particulier.
Personne que M. Laguerre, Tamphitryon, ne pouvait connaître le complot; mais tous ces députés qui ont parlé depuis ne savaient rien. C'est le silence énigmatique de M. Boulanger qui leur a montré que le général en savait plus long qu'eux. Dans la seconde réunion, on s'est trouvé entre amis, et là on a arrêté le moyen de remplacer Grévy par Boulanger; de sorte que la chose devient infiniment plus claire.
. Voici d'ailleurs comment nous connaissons ces faits.
Quatre députéa sont venus déclarer sous la foi du serment qu'ils étaient allés, dans un restaurant de la rive gauche, dîner avec un homme très avant dans les relations du général Boulanger, avec M. Le Hérissé, tBt là, inter pocula, on a parlé de la crise présidentielle. Savez-vous ce qui est arrivé? ^-^
Il est arrivé que M. Le Hérissé a dit, à cette heure où l'on s'épanche plus facilement : « Le général Boulanger avait arrangé les choses. — Gomment donc? — Oh! c'est bien simple.
Et alors, M. Le Hérissé de raconter à ses commensaux qu'on avait d'abord décidé de conserver M. Grévy à la présidence de la République et de lui donner un ministère in extremis. Il y aurait eu alors à l'Elysée un fétiche, un semblant de chef d'État, quelque chose d'âgé et de précaire qu'on remplacerait le lendemain par un homme plus aimable et plus jeune, pouvant passer dans les environs sur un cheval noir.
Mais il fallait d'abord former un ministère pour arriver à ce but, et le mot d'ordre devait être : Vive Grévy! vive Boulanger!
Pour composer ce ministère, oh a songé au bonheur de la France et on a choisi M. Andrieux comme premier ministre ; puis on a confié les postes et télégraphes, qui étaient ainsi en bonnes mains pour les dépêches du lendemain, à M. Laguerre. Quant aux autres ministères, je les passe, je les ai oubliés.
Cela fait, on s*est dit : Mais il y a Tarmée!
Et alors M. Le Hérissé, toujours artiste, a répondu : «En ce qui concerne l'armée, Andrieux a eu un mot charmant. Il a dit : « La Chambre des députés nous gênerait, j'oublierai « d'envoyer la police du côté du pont de la Concorde; alors « les députés s'en iront par les fenêtres. » Puis quand on a ajouté : Et M. Grévy? M. Andrieux a encore eu un mot charmant: « J'oublierai d'envoyer lapolice du côté de la place t Beauvau, et alors M. Grévy s'en ira. Ce sera alors M. Boua langer qui le remplacera. »
M. Le Hérissé, à ce moment, nous racontent les quatre députés témoins, n'a pas dit que c'était Boulanger, qu'il serait monté sur im cheval noir et que le lendemain il serait maître de la France; mais il s'est borné a accueillir le portrait fait du cheval noir et du cavalier par un sourire affirmatif.
Voilà par conséquent, messieurs, ce que nous savons de ces précédents de l'affaire, et vous allez voir leur importance par ce fait que le mouvement de la rue va commencer aux cris — ce qui prouve bien le mot d'ordre donné — de : « Vive Boulanger! Vive Grévy! »
Émeutes de décembre.
Lorsque nous arrivons — et maintenant nous allons passer en revue les faits matériels — à ce qui s'est produit à la date du !•' décembre, nous voyons que M. Deroulède s'est présenté à la Chambre des députés, qu'il a voulu y entrer et qu'on lui en refusé la porte.
Alors, il a harangué la foule, et les commissaires de police qui ont rédigé les procès-verbaux, — ce qui prouve la prévoyance et la réserve de ces agents, — n'ayant pas entendu la phrase de M. Deroulède, n'ont pas voulu dire les mots qu'il avait prononcés.
Mais d'autres les avaient recueillis, et nous savons que Deroulède avait crié : « Vive Boulanger! vive Grévy 1 » Voilà le mot d'ordre.
Et alora, messieurs, la foule, qui, jusque-là, était restée calmée, devint houleuse. Il devint nécessaire, aux abords de
la Chambre des députés, de l'aire évacuer le monde au delà du pont vers la place de la Concorde.
Le commissaire de police dont je lis le rapport ajoute que les boulevards et les rues avoisinantes ont été barrés.
Une portion de la foule qui s'esl livrée à ces manifestations en recevant le mot d'ordre de Deroulède était composée de cattielots et autres personnages bien connus de la police et qu'on retrouve partout où il y a des troubles. Pour moi, j'eslime qjue ces gens-là étaient payés.
Voilà ce qui n'était pas une manifestation spontanée ! J*ai encore la déposition d*un autre commissaire de police :
Je ne peux que donner des renseignements sur la manifestation qui à eu lieu à neuf heures du soir du côté de THôtel-de-Ville, dirigée par Deroulède. *
La manifestation prenant la direction de la rue de Rivoli vers la place de la GoBCorde, et supposant, d'aprè3 la présence de Deroulède, qu'elle pourrait passer devant l'hôtel du Louvre, je pris mes disposi* tions pour l'arrêter avant qu'elle n'y arrivât. J'y réussis. Je fis saisir Deroulède, qu'on envoya à la mairie. D'autres personnes furent arrêtées. Parmi elles figurait l'anarchiste Soudey.
Ainsi voilà Deroulède qui donne le mot d'ordre, qui agit de concert avec l'anarchiste Soudey. Tout cela est bon à connaître.
Il est à ma connaissance que d'autres manifestations auxquelles M. Deroulède a pris part ont eu lieu le même jour devant la Chambre des députés. On avait, ce jour-là, essayé ses forces; la tentative sérieuse eut lieu le lendemain, et nous allons voir si, à ce moment, il y a eu commencement d'exécution.
Le lendemain, 2 décembre, dit le commissaire de police M. Montpellier, vers trois heures de l'après-midi, la foule ayant commencé à s'amasser devant la Chambre, des mesures furent prises pour l'empêcher de stationner dans les environs du Palais-Bourbon. Xe pont de la Concorde fut barré du côté de la place de la Concorde, ainsi que les autres voies d'accès.
Vers six heures et demie, la foule qui encombrait la place delà Concorde devenait menaçante. Elle avait attaqué la garde républicaine... vous voyez que c'était une manifestation... et les gardiens de la paix qui se trouvaient là pour maintenir l'ordre.
Conformément aux instructions qui me furent données, j« traversai le pont avec quatre-vingts hommes et je fis évacuer le côt^ gauche jusqu'à la hauteur des chevaux de Marly. Là, mes gardiens furent assaillis à coups de pierres. Sept d'entre eux furent blessés, dont l'un assez grièvement.
C'était au nom d'un général français — c'est bon à retenir — que sept gardiens furent blessés, dont un grièvement, sept de ces gardiens, messieurs, qui sont les seuls peut-être qui vous assurent la sécurité de la. rue, et qui ont droit à notre respect à tous, parce que par le temps qui court , où certains anarchistes, grâce à Boulanger, ont le haut du pavé, vous ne seriez peut-être pas cerlaihs sans eux de regagner vos demeures.
Je continue ma citation :
Je dirigeai alors mon mouvement vers la droite, et j'opérai de ce côté comme j'avais fait du côté gauche, non sans avoir été, ici aussi, assailli à coups de pierres. L'évacuation de cette partie de la place de la Concorde ayant été obtenue, je me massai avec mes hommes aux environs de l'obélisque. J'y restai une heure ou deux. Puis, le calme s'étant rétabli, je revins vers le pont >de la Concorde.
Je suis convaincu, d'après ce que j'ai vu, que tant du côté des Champs- Elysées que du côté de la terrasse des Tuileries les gens qui nous attaquaient obéissaient à un mot d'ordre.
Voilà un commissaire de police qui n'a constaté que sept blessés parmi ses hommes; je vais vous montrer tout à l'heure un autre commissaire qui a eu aussi des blessés parmi ses hommes et qui a vu tomber un malheureux soldat de la garde répubhcaine à moitié assommé, son casque brisé sur la tête, et cela dans l'intérêt d'un général de l'armée française!
Lisons la déclaration de M. Florentin :
Je me mis immédiatement à la tête de quarante gardiens de la paix. . .
Il était placé du côté du monument expiatoire de la rue d'Anjou quand il a été prévenu que du côté de la rue Royale Taction était très grave.
Nous papllmes au pas de course, descendîmes la rue du Faubourg- Saint-Honoré et primes la rue Boissy-d'Anglas pour éviter la rue Royale» qui était en ce moment encombrée.
Arrivés place de la Concorde, nous nous trouvâmes en présence d'une première bande postée à l'angle du Garde-Meuble et de la rue Boissyd'Anglas. Celte bande, surprise par notre arrivée, a été immédiatement mise en déroute, sans que nous ayons eu à nous arrêter.
Nous nous dirigeâmes alors vers l'endroit où se trouvait la garde, qu'on nous avait dit enveloppée.
Là, nous fûmes assaillis tour à tour par trois bandes qui finirent par nous cerner et nous attaquèrent à coups de pierres, cherchant en outre à nous aveugler en nous jetant du sable dans les yeux. — C'est cela ^u'on appelle, comme dit Rochefort, uno manifestation. — Un de mes hommes placé derrière moi reçut une pierre à la tète, qui le blessa et m'obligea à le faire transporter à la plus prochaine pharmacie.
J'eus toutes les peines du monde à empêcher mes hommes de se servir de leurs armes ; mais malgré cela nous parvînmes à nous dégager, grâce à la garde, qui exécuta une charge. (Vest alors que je me trans- .portai rue Royale. On nous disait que vers la Madeleine la foule était tumultueuse.
A Tangle du ministère de la marine, un coup de revolver fut tiré sur la garde républicaine à cheval, qui marchait derrière nous. Heureusement personne ne fut atteipt. Je ne pense pas que c'a été la faute de Tassaillant; mais on retrouva sur le mur la trace de là balle. Quelques pas plus loin, un garde républicain fut renversé sur la chaussée par suite d'un écart de son cheval. La bande des manifestants se précipita alors sur lui et le frappa à l'aide de bûches enlevées chez un charbonnier du quartier; son casque fut défoncé, et si nous n'étions pas parvenus à le dégager rapidement, nous ne savons pas ce qu'il serait advenu. Nous continuâmes notre route vers la Madeleine, jusqu'en face du café Durand.
La rue était barrée par une foule énorme, dont les premières lignes étaient composées exclusivement de curieux. Les pierres n'en continuèrent pas moins à nous être lancées, et l'un de mes agents fut blessé au-dessus de l'œil.
Je n'ai pas besoin de vous eu dire davantage ; cette déposition est la constatation du triomphe final de la police et clôt les p rocès -verbaux que j*ai eu Thonneur de vous lire, ou plutôt les dépositions écrites ; car elle a été reçue par la commission d'instruction.
- Voilà donc m aintenant des faits sur le compte desquels il ne peut pas rester le moindre doute : le 1®' décembre, 'des conciliabules politiques dans lesquels Boulanger annonce que l'armée ne sortira pas de ses casernes si la foule envahit la place de la Concorde; puis, deuxième conciliabule, dans lequel on arrête un cri : Vive Boulanger ! vive Grévy ! qui va permettre à Boulanger d'arriver à TElysée dans les vingt-quatre heures par personnes interposées.
Puis, quand, le 1®' décembre, le mouvement éclate, Derou- • lède vient déclarer, en enfant terrible qu'il est, que le mot d'ordre est : Vive Boulanger ! vive Grévy!
Voilà donc le lien incontestablement établi entre le conciliabule qui a fixé l'affaire et le premier mouvement de la place de la Concorde, qui en a été le commencement d'exécution.
Et puis,, cette échauffourée n'ayant pas réussi etDeroulède ayant été arrêté dans la soirée au bras de Tanarchiste Souday, dans la riie de Rivoli, le 2;décembre, on recom-