‹ Le procès du Gal. Boulanger-Rochefort-Dillon, devant le Haute Cour deChapitre 21 sur 29 · PAULUS · texte numérisé non relu

PAULUS

« En revenant d'ia revue ! »

que la police a l'ordre — c'est un ordre très humain, quoiqu'il ne soit pas toujours très prudent — de ne tuer personne, et l'armée ne doit sortir de ses casernes, dans lesquelles elle est consignée, qu'à la dernière extrémité. D'ailleurs, vous le savez bien, on avait pratiqué dans cette armée dans l'intérêt de l'affaire Boulanger, suffisamment d'intelligences pour pouvoir compter tout au moins sur des neutralités pariielles.

Au moyen de ces irruptions qui peuvent prendre bientôt des proporiions énormes, on paralyse par la masse les éléments de la résistance; on peut alors espérer rompre une colonne de troupes, entraîner des fidélités, envahir un palais qui se trouve dans le faubourg Sainl-Honoré et qui est l'objectif toujours avoué dos partisans de Boulanger, et envahir aussi, à la faveur d'un oubli de M. Andrieux, à qui on promet un ministère, la Chambre des députés.

Précédents historiques de compétence.

L'attentat est prouvé ; la c omplicité est prouvée. A qui en déférer si ce n'est à la Haute Cour ? La Constitution est formelle ainsi que les précédents historiques.

A toutes les époques, sous tous les régimes, les crimes politiques ont été déférés comme ceux-ci à un tribunal recruté dans les grands corps de l'État, en dehors du jury et de la magistrature, parce que le magistrat et le juré n'ont qu'une compétence strictement définie : ils évoluent dans un cercle restreint que le législateur a tracé d'une main soigneuse, et leur juriiiiction, par conséquent, est une juridiction locale, tandis que les grands corps de TEtat ont une compétence nationale.

Voilà, Messieurs, le premier poin4; dont il faut bien vous pénétrer. De tels crimes sont d'un ordre spécial et exceptionnel, et le juge qui, logiquement, doit en connaître, doit être, lui aussi, d'un ordre spécial et exceptionnel.

Et l'on ne pourra pas dire que la logique sera violée. Ajoutons qu'un aspirant à la dictature n'est pas toujours un sieur Boulanger; c'est même rare. Le plus souvent — cela a pu être et pourra encore se présenter — c'est un homme d'une grande situation qui peut invoquer des sou-

-venirs glorieux nomme ceux de Rivoli ou de Fontenoy. Alors un jury se trouvera en face de delui qui aura oublié un instant les lois de son paysd^origine, dans une position inférieure ! G'est^ ce que le législateur n*a pas voulu. Comme, devant les maj^istrats chargés de connaître des attentats peuvent se trouver des hommes supérieurs aux juges ordinaires, le législateur leur a donné pour juge éventuel, le grand corps de l'État qui ne peut être inférieur à personne.

Tout cela provientd^un droit supérieur et naturel qu'aucun homme politique, de quelque parti qu'il soit, ne peut méconnaître, tout cela provient du droit primordial de légitime défense, qui appartient à tout gouvernement.

J'en trouve d'ailleurs la preuve dans les collections qu'on a bien voulu mettre à ma disposition à la bibliothèque du Sénat, où j'ai étudié tous les précédents des Hautes Cours et où j'ai trouvé que, sous la Restauration, sous la Monarchie tempérée, comme sous l'Empire, on n'a jamais hésité à convoquer de Hautes Cours pour se défendre, pour arriver à appliquer la loi exceptionnelle par des magistrats exceptionnels. '

Vous êtes donc, Messieurs, non pas dans un cas exceptionnel ; vous êtes dans la règle, et, pour légitimer votre intervention, je n'ai qu'à invoquer l'histoire.

La loi du 16 juillet 1875 et le Code pénaL

Voici maintenant les textes législatifs et constitutionnels :

La loi organique du 16 juillet 1875 dit que « la Haute Cour connaîtra des crimes d'attentat. »

Le mot « attentat» est écrit au singulier. Alors on cherche dans le Code pénal et on y trouve rarlicie 87.

Cet article porte le mot « attentat » au singulier.

On en conclut que votre compétence est limitée par les termes mômes de Tarticle 87, et que le législateur, en 1875, au mois de juillet, a entendu vous rendre compétents seulement pour le fait prévu par cet article. « Attentat » au singulier dans la loi organique du 16 juillet 1875 ; « attentat )> au singulier, dans l'article 87 du code pénal : il y a similitude. •

Voilà Targument. C'est à moa sens, une grande erreur, et j'espère le démontrer sans peine.

Relisons, en effet, la loi organique du 16 juillet 1875. Elle ne dit pas « attentat :» tout court, comme on youdrait le lui faire dire, car alors Targumenl de similitude serait bon ; non, la loi ne dit pas « attentat » tout court, comme le fait l'article 87, elle porte « attentat commis contre la sûreté de rÉtat. » N'oubliez pas, Messieurs, ce membre de phrase qui indique une différence dans Tesprit du législateur.

Nous allons, en effet, vous montrer tout à l'heure que les mots « commis contre la sûreté de TÉtat > ont une signification juridique considérable. J'ajoute que cette loi du 16 juillet 1875 se réfère forcément à la Constitution du mois de février précédent, dont elle n'est que la réglementation. Ceci ne fait pas de doute.

Notre Constitution a été faite à deux reprises : il y a eu la Constitution de principe, et puis sa réglementation à quelques mois de date. Quand vous étudiez la loi organique du 16 juillet 1875, il faut donc se reporter à la Constitution de février 1875. « Le Sénat peut être constitué en Cour de justice pour connaître des attentats commis contre la sûreté de rÉtat.... » Ah! voilà, cette fois, le mot c attentat » au pluriel, et toujours avec cette addition « commis contre la sûreté de l'État. »

Il s'agit donc, dans Tesprit du législateur, puisqu'on se réfère à une loi qui a parlé non plus de l'attentat, mais des attentats, il s'agit, dans l'esprit du législateur, de quelque chose de générique, c'est-à-dire non pas d'un attentat spécial, déterminé par un article, mais des attentats, des faits qui menacent la sûreté de l'État. Il s'agit donc bien de cela, et il n'y a, du reste, qu'à feuilleter le code pour acquérir à cet égard la certitude. En effet, le chapitre dans lequel se trouve ce- fameux article 87 dans ' les termes étroits duquel on voudrait vous emprisonner, est relatif non seulement à l'attentat, mais aussi au complot, puisqu'il comprend l'article 89.

Ce chapitre se divise en deux sections : une première vise les crimes attentatoires contre la sûreté extérieure de l'État, et une seconde, les attentats contre la sûreté intérieure de l'État. Ce chapitre qui commence à l'article 75 du Code

pénal, et se termine à Tarticle 108, et qui est intitulé « Crimes contre la sûreté de TÉtat », s'applique à tout un ensemble d'actes. Voilà qui est bien entendu.

Il faut donc reconnaître qu'il comprend toute espèce d'attentats et de complots.

Ce n'est pas tout : Dans le chapitre suivant, le législateur jette un regard en arrière, et à propos d'une autre disposition il arrive à dire dans l'article 125 « complot attentatoire à la sûreté de l'État ».

Vous voyez donc que le rédacteur du Code pénal, qui est antérieur assurément aux inventions de Boulanger, — ce dernier ne dira pas que c'est une loi de circonstance, puisque le code est de 1810 — vous voyez donc que le législateur dit bien dans l'article 108 : « complots ou autres crimes attentatoires à la sûreté de l'État », et dans Tarticle 125 : « complot attentatoire.... » ce qui confondait dans la même terminologie le complot et l'attentat, c'est-à-dire les deux crimes qu'on voudrait rendre distincts et qui sont des crimes qui ont toujours été regardés comme faisant partie de la même connexité.

Voilà bien le complot et l'attentat réunis toujours sôus la même rubrique, et comme dans notre loi de 1875 on a parlé, vous vous souvenez -;- je l'ai souligné en faisant ma lecture — de la sûreté de TÉtat, il en résulte que le législateur a visé non pas l'article 87 qui n'en dit rien, mais la définition d'ensemble des autres articles et l'intitulé du che^pitre luimême.

Donc, le législateur de 1875 s'est reporté à la rubrique, au titre du chapitre ; donc lé législateur à voulu dire en 1875 : la Haute Cour poura être constituée pour juger les complots •attentatoires à la sûreté de l'État.

Les précédents.

Le réquisitoire résume quelques précédents :

Pour moi cela, n'est pas douteux. Il faut donc consulter les précédents, et quand je l'aurai fait, vous serez parfaitement édifiés.

A la chute de l'ancien régime, on voulut sans aucun retard armer l'État contre les complots et contre les attentats de

im LE PROCÈS BOULANGER

toute nature, — et que dans ce moment on veuille bien me faire grâce des mots que j'emploie sans dessein, mettez si vous voulez qu'on a voulu s'armer contre les crimes attentatoires à la sûreté de TÉtat, — et on comprit en même temps que la juridiction de droit commun ne pouvait pas en connaître. Mais on n'avait pas de grands corps constitués en 4791. Alors on composa un tribunal avec les plus hauts magistrats et les plus hauts citoyens, et la combinaison de ces deux éléments, les seuls qu'on eût alors sous la main, forma la Cour de justice.

Lisons la loi des 3-14 septembre 1791, article 23 :

« Une Haute Cour nationale, formée des membres du tribunal de cassation et des hauts jurés connaîtra... » — de quoi? de Tatlentat tout court? non pas, — «... des crimes qui attaqueront la sûreté générale de TÉtat ».

Voilà le point de départ. On a cherché une émanation aussi élevée que possible de la puissance et de la volonté nationales et alors on a formé une combinaison de quelques meifibres de la Cour de cassation et de ce qu'on appelait alors les hauts jurés, ce que nous appellerions aujourd'hui les citoyens notables, peu importe, et on a déclaré qu'ils auraient à juger tous les crimes qui attaqueraient la sûreté de rÉtat.

Et l'Empire, qu'a-t-il fait?

La Constitution de Tan XII, à l'article 101, décrétait ce qui suit :

Une Haute Cour impériale connaît des crimes, attentais et complots contre la sûreté de l'État.

Voilà par conséquent l'Empire qui a déclaré, comme la première République ou comme la Monarchie constitutionnelle de 1791, c'est-à-dire le commencement de la Révolution, qu'il fallait être armé, qu'il fallait une Haute Cour pour juger les crimes attentatoires à la sûreté de l'État. »

Arrive la Monarchie de la Restauration, La Charte de 1814 dit à son article 33 :

La Chambre des pairs connaît des crimes de haute trahison et des attentats à la sûreté de l'État.

Ce sont donc, vous voyez, les mêmes mots, que dans

notre Constitution de février 1875, puisqu'il y a un pluriel ff attentats à la sûreté de TEtat ».

Et vous voyez que la Monarchie de 1815, celte Monarchie qui nous a laissé des lois si admirables et (]ui a fait la plus belle loi de la presse qui ait jamais existé, la loi de 1819, avec les hommes remarquables qui composaient ses conseils, est arrivée, sachant bien ce qu'elle voulait dire, à léj^uer la formule exacte qu'ont employée les législateurs de 1875.

La Charte de 1814 a ajouté quelque chose ; il faut que je vous l'indique, quoique cela n'ait pas d'importance : elle a ajouté « des crimes qui seront définis par la loi ».

Cette loi, elle n'a jamais été faite, tout le monde Ta reconnu. Il s'agit donc, par conséquent, uniquement de se reporter au Code pénal pour voir où sont le complot et l'attentat.

La Monarchie de 1830 n'a pas hésité non plus, elle, à insérer dans la Charte une disposition identique. Quels crimes a-t-elle entendu faire juger par la Chambre des pairs? Lors de la discussion, M. Dupin déclara foraiellement que la Chambre devrait s'assembler dans Je cas où la sûreté de l'Etat tout enlière ser^ïit mise en péril. Ces mots, je crois, indiquent clairement que le complot rentrait dans'sa compétence. Et comment enanrait-il pu être autrement? La Monarchie de juillet qui avait trouvé, à juste titre, la Charte de 1814 bien inspirée, s'est contentée d'insérer exactement le même texte d.ms sa Charte de 1830.

En 1848, la deuxième République fit de même, et on trouve à l'article 91 de la Constitution :

Une Hauta Cour de justice juge toutes les personnes prévenues de crime, attentats ou complots contre la sûreté intérieure ou extérieure de l'État,

Vous voyez la suite historique de toutes ces lois; c'était là tout le chapitre du Code qui était embrassé; la tradition était fidèlement suivie.

M.. Dupin, qui avait été le commentateur en 1830, qui a été longtemps le commentateur éclairé deWen des choses, a pu, en 1848, donner encore le pourquoi de la loi. Et voici ce qu'il a dit à l'Assemblée nationale :

Une semblable juridiction a toujours existé sous une forme ou sous

une autre, depuis le commencement de la Révolution. Aujourd'hui vous créez une Haute Coup qui remplace la Chambre des pairs, mais qui est toujours la haute juridiction que toutes les Constitutions ont établie pour punir les crimes d'une certaine espèce.

Et un homme que plusieurs d'entre vous ont pu connaître, et dans les lumières duquel on avait assez de confiance lorsqu'il vivait, M. Thiers, a apporté lui aussi son commentaire, et voici ce qu'il a dit :

La Charte a entendu envoyer devant la Chambre des pairs le jugement de tous les attentats, c'est-à-dire de tous les crimes qui, à certains degrés, peuvent compromettre la sûreté de l'État.

Voilà, à mon avis, la meilleure définition qui se puisse trouver. Nous avons vu la seconde République, voyons le second Empire? Le second Empire a constaté la même nécessité.

Il a trouvé le principe bon et nécessaire à appliquer; et aussi, dans l'article 54 de la Constitution de 1852, il a été dit:

Une Haute Cour de justice juge sans appel ni recours en cassation toutes personnes qui auront été renvoyées devant elle comme prévenues de crime, attentats ou complots contre la sûreté de J'Etat.

Ainsi, vous voyez que toujours les complots sont compris avec les attentats. Et c'est à la suite de toutes ces institutions successives que la Constitution de 1875 a été votée sans discussion. Impossible de ne pas reconnaître qu'elle en a été la continuation, ou du moins le reflet exact.

Si l'on avait voulu déroger aux lois précédentes, il est de toute évidence — c'est élémentaire — qu'on l'eût exprimé.

Notre Constitution s'est assimilé une disposition protectrice et nécessaire, que TEmpire, la Royauté tempérée, avaient jugée telle. Elle a voulu que la Chambre Haute défendît, non pas un demi-article, mais défendît au point de vue le plus élevé — et nous ne pouvons nous placer ici qu'à un point de vue élevé — la société de TEtat; et elle a donné à juger non pas un acte isolé, mais toute la catégorie des crimes pour la répression desquels la Haute Cour était précisément instituée.

Doctrine et jurisprudence.

Aussi bien les jurisconsultes qui se sont préoccupés de la question soutiennent la même thèse.

Voilà ma démpnstralioa, et je vous démontre que je n'ai pas trouvé contre cette théorie la moindre opposition en doctrine. 11 y a d'abord- un ouvrage sur le Code pénal, de M. Garaud — professeur de droit à Lyon, je crois — mais -peu importe. Il dit expressément que c le Sénat peut être saisi par décret du droit de juger, non pas l'attentat de Tarticle 87 seulement, mais tous les crimes compris dans le chapitre relatif à la sûreté de TÉtat ».

Ce n'est pas moi qui le lui fais dire. C'est un professeur de droit; et je m'abrite sous son autorité.

Voici maintenant la doctrine de Dalloz :

« Le Sénat peut être constitué en Cour de justice pour juger toute personne prévenue d'attentats commis contre la sûreté de l'Etat. » Ces attentats n'ayant pas été définis par une loi spéciale, on doit comprendre sous cette dénomination les crimes prévus et punis par le livre III du Code pénal, c'est-à-dire le complot, comme les autres, ou, si vous voulez que je prenne la véritable expression juridique, tous les faits attentatoires à la sûreté de l'État.

Je crois, Messieurs, que la preuve est faite.

Maintenant, que la Haute Cour me fasse encore crédit de quelques minutes. Je veux lui faire remarquer que la jurisprudence est conforme àla doctrine. En effet, il n'y a rien eu de changé en 1833 quant au Code pénal, c'est conv enu; il y a eu une discussion justement pour bien établir la chose; on a toujours été sous l'empire du Code de 1810.

Eh bien ! en 1821, sur les conclusions conformes d'un de mes plus illustres prédécesseurs, M. de Peyronnet, la Chambre des pairs a jugé en matière de complot seul. Voilà le fait matériel qu'il était intéressant de vous signaler.

Il s'agissait d'une affaire qui ressemblait beaucoup à la notre; pour vous en donner une indication, je dirai qu'il s'agissait d'un commencement de conjuration militaire, et que l'âme du complot, l'un des plus influents, c'était, comme

dans Taffaire actuelle, un officier de l'armée; il n'avait pas rhonneur de marcher à la tête d'un corps d'armée ; il avait un grade inférieur; c'était un officier suhalterne^ un capitaine qui s'appelait Nanti! , et il y avait ceci de particulier que Nantit savait, comme M. de Peyronnet l'a raconté dans l'acte d'accusation, dire aux amis de l'Empire qu'il travaillait pour l'Empire; — c'était sous la Restauration, — dire aux amis de la République qu'il travaillait pour eux, et à ceux qui n'avaient pas d'opinion bien marquée qu'il travaillait pour tout le monde ! Le sieur Nantit avait de plus celle habitude très frappante, à laquelle il a du reste dû son salut, celle de se déguiser assez ingénieusement et de savoir se mettre, quand il allait quelque part incognito, une paire de lunettes.

Voilà le fait; je l'ai examiné avec le plus grand soin; nous avons en 1821 ce complot poursuivi contre Nantit et autres, et la Chambre des pairs a rendu, conformément aux réquisitions de M. le procureur général de Peyronnet^ l'arrêt suivant :

En ce qui concerne Nantit et autres :

Attendu qu'il résulte du procès et de l'instruction écrite qu'ils sont convaincus d'avoir adtiéré et participé à un complot ayant pour but de changer la forine du Gouvernement et d'exciter les citoyens à s'armer contre l'autorité royale, les condamne, etc.

Il n'y avait jamais eu de commencement d'exécution.

Donc, en doctrine, en jurisprudence, il y a un fait bien certain : c'est que la Haute Cour de justice et toutes les Hautes Cours de justice, c'est-à-dire celle de 1889 comme toutes celles qui Tont précédée, sont compétentes eu matière de complot, et que vous aurez. Messieurs, en prononçant la condamnation pour attentat, à retenir le complot et les détoiu'nements qui y sont connexes.

A ia reprise de Taudience, le procureur général aborde, avant de terminer, le chef des détournements et de concussion :

Les fonds secrets.

Je dois d'abord vous dire dans quelles circonstances on est arrivé à faire ces découvertes.

Le bruit courait, dès 1887, que Boulanger n'était pas sorti

les mains nettes du ministère de la guerre, et qu'il avait gravement abusé du maniement des fonds secrets. Il était même dénoncé à l'opinion publique par des gens qui n'ont pas toujours été ses ennemis, en particulier par le journal rAutorilé.

A la date du 11 juillet 1887, VAutarité disait :

Après s'être soustrait surtout à la reddition de ses comptes, en matière de fonds secrets, ce qu'aucun ministre n'a jamais fait, il est parti..,, etc..

Rochefort lui-même avait donné l'éveil avec cette courtisanere maladroite qui lui fait commettre tant de bévues, qu'il ne commettait pas autrefois; peut-être avait-il alors plus d'esprit qu'aujourd*huiI

Dans V Intransigeant du 9 mars 1888, il écrivait, en parlant du gouvernement :

Ces malheureux se demandent, avec un surcroît d'affolement, par quels procédés inconnus du monde politique cet ancien ministre de la guerre est parvenu à laisser dans le pays des traces aussi profondes, sans avoir eu besoin de distribuer des fonds secrets à personne.

Or, on savait qu'il n'avait rien et qu'il avait payé sa popularité très cher. Les soupçons grandissaient.

M. le général Ferron, entendu dès le 20 avril, avait révélé l'opinion courante des bureaux et fourni quelques bases d'appréciation.

J'ai constaté, disait-il à M. le président de la commission d'instruction, que les fonds secrets du ministère de la guerre étaient à jour au point de vue de la dépense par douzièmes. Le général Boulanger m'a demandé de payer sur les fonds secrets certains travaux d'amélioration qu'il avait fait exécuter dans son cabinet sans avoir les crédits nécessaires.

Je s'iis autorisé à vous dire que, de vive voix, M. le général Ferron, après sa déclaratron écrite, a dit à ces messieurs «le la commission, qui étaient a-lors tous réunis, que les dépenses qu'il a acquittées pour M. Boulanger, après le départ de celui-ci, s'étaient élevées à 30 ou 32,000 francs.

" Il ne m'a pas parlé de la caisse de réserve, et ne m'a demandé, par conséquent, aucun reçu des fonds de cette caisse. — Il cherche à s'en prévaloir! — L'ancien ministre était accusé par beaucoup de personnes de s'être servi des fonds de réserve pour payer la propagande effrénée qui se faisait sur son nom.

L'honorable témoin avait dit aussi :

Coclraircment à l'usage, le général Boulanger n*a pas rendu compte à M. le Président de la République de Tusage des fonds secrets I

On pressentait bien, Messieurs, qu'il y avait de ce côlé-là des ténèbres à éclairer.

L'incident Reichert.

• Eh bien, comment faire ? Un témoin avait affirmé dans sa déclaration que le colonel Vincent s'était trouvé un jour en vive discussion avec son chef, le général Boulanger, parce que celui-ci le sollicitait en vain de lui remettre, pour ses besoins personnels, des fonds appartenant à la guerre.

Le colonel Vincent avait résisté. Le sieur Geysen, employé au ministère, qui avait entendu de la chambre voisine la conversation confinant à Taltercation, constata le lait.

Le colonel Vincent a été entendu, à son toiu», à la fin de mai, et a nié le fait dans une déposition au cours de laquelle il eut une attitude qui frappa très péjiiblement les membres de la commission d'instruction.

Il a fait voir suffisamment qu'il était bien l'homme capable d'aller, — comme je vous Tai montré hier, par certains renseignements, — dîner chez le sieur de Mondion, et, dans tous les cas, qu'il était hien l'homme qui a permis à V Intransigeant, il y a huit jours, d'abuser de son nom pour éditer un mensonge.

En résumé, le colonel Vincent démentant M. Geysen, le fait a été considéré comme non avenu, parce que nous, n'avons jamais voulu marcher qu'avec des preuves indiscutables.

On en était là, quand le hasard a livré la révélation décisive. Au commencement de Juin, M. le général Yung, ancien chef de cabinet de Boulanger, déposant comme témoin, dit :

Si vous voulez avoir des renseignements précis, demandez-les à M. le sous-intendant Reichert, payeur attaché au cabinet du ministre.

Aussitôt, avec une prudence et une sagacité à laquelle on ne saurait trop rendre hommage, M. le président de la commission d'instruction a fait, sur l'heure même, de-

mander par exprès M. Reichert à son cabinet de la rue Saint-Dominique , et l*a fait venir au Sénat par une invitation courtoise, mais pressante, et il faut ajouter que s'il y avait eu à ce moment une heure perdue, on n'aurait jamais rien eu en fait de papiers, sur cette partie de l'instruction.

M. Reichert a donc été introduit, et ce fut, il faut bien le dire, l'épisode le plus dramatique de l'instruction.

M. Reichert, lorsqu'on Ta interrogé, a commencé par changer de couleur, par balbutier, et par rester sans voix. Tout cela est établi sous forme d'observations nécessaires dans son interrogatoire.

On lui a demandé de suppléer à son défaut extraordinaire de mémoire en produisant sa comptabilité. Il a répondu qu'il n'avait plus ses livres.

Pressé de questions, ce sous intendant marqua un trouble croissant, puis déclara qu'à l'annonce des poursuites diri^ gées contre Boulanger, il avait remis ses papiers, sa comptabilité du ministère, à Dillon.

Ensuite, il modifia son système, en alléguant qu'il était allé sans doute chez Dillon au premier bruit du procès intenté à l'ancien ministre — il n'a pas retranché cela — et qu'il avait voulu remettre sa comptabilité qui l'embarrassait beaucoup, mais que Dillon, qui n'avait pas voulu s'en embarrasser lui-même, avait dit qu'on lui rendrait réponse et s'était contenté d'ajouter : « On vous enverra des instructions ; en attendant, mettez vos papiers en lieu sûr. »

"Sur nouvel interrogatoire de M. le président, il ajouta que des papiers étaient cachés, et lorsque M. le président lui demanda le nom de la personne qui en était dépositaire, il refusa de la faire connaître.

Les réponses contradictoires du témoin, son trouble croissant, l'obstacle qu'il apportait systématiquement à la manifestation de la vérité le rendaient plus que suspect. Son entrevue secrète avec Dillon au moment où celui-ci allait fuir et l'importance probable d'écritures qu'il mettait tant de soin à soustraire aux regards, ne permettaient pas d'hésiter : il y avait indices graves de complicité contre lui. M. le président l'adjura en vain ; je fus introduit dans la pièce d'instruction, je l'adjurai à mon tour, et, comme il refusait de

19i LE PROCÈS BOULANGER

dire la vérité, je crus qu'il était de mon devoir de prendre des réquisitions contre lui.

M. Reichert, prévenu de complicité, de complot et d'attentat — de complot, ce n'était pas douteux ; il s'agissait même de faits connexes au complot — fut à ce moment l'objet d'un mandat de dépôt.

Mais par égard pour le grade qu'il occupe, la prison oii il fut déposé fut la prison du Cherche-Midi, prison militaire, et il y fut amené librement par un commissaire de police, parce qu'au dernier moment, il se décida à dire : « Mes papiers sont cachés chez un officier. » — Il s'agissait d'un capitaine du 74« de ligne, attaché au ministère de la guerre, et fort ami de Boulanger.

Alors on le mena chez cet officier où Ton trouva les papiers.

Le commissaire de police dit alors à Reichert, avec autorité — car c'est comme cela qu'il faut procéder avec lui, sans cela, il ne dit rien spontanément : — « Vous devez avoir encore d'autres papiers déposés ailleurs. » Reichert répondit : a Oui, j'en ai encore une partie chez un inspecteur des forets. »

On y alla sur l'heure, si bien que la promenade se prolongea jusqu'à 11 heures du soir, et, chez cet inspecteur des forêts, Oii retrouva de nouveaux plis cachetés.

Le lendemain, Reichert comparut devant la 'commission pour y être de nouveau interrogé ; on ouvrit les scellés en sa présence et on provoqua de nouvelles explications.

Il a été alors dans la nécessité d'avouer qu'il avait été le comptable de M. Boulanger au ministère et que les écritures qu'il avait cachées étaient des écritures établissant les dépenses du ministère Boulanger ôt du ministre M. Boulanger lui-même.

Nous étions dès lors certains que jamais M. Boulanger, à moins d'une mauvaise foi insigne, ne pourrait discuter avec nous, puisque, prenant pour base les écritures de Reichert, nous avions évidemment la comptabihté de Boulanger luimême.

Mécanisme des fonds secrets et de la Caisse de réserve.

Le réquisitoire expose quelles étalent les sommes mises à la

LE PROCÈS BOULANGER . lî»5

disposition du ministre de la guerre, et suivant quel mécanisme elles étaient divisées et réparties.

Les ministres de la guerre sont pourvus d'une somme annuelle pour faire face aux dépenses secrètes de l'armée. Cette somme, en 1886-1887, s'élevait à 700,000 francs. Depuis, elle a été réduite — mais depuis lors seulement, veuillez le remarquer, car on a encore essayé de créer une équivoque sur ce point — à partir de 1888 seulement elle a été réduite à 500,000 francs.

Les ministres n'ont pas à rendre compte de l'emploi de cet argent, mais à la condition expresse que sa destination générale sera respectée, puisque c'est le trésor secret de l'armée.

Depuis 1872, et surtout depuis 1878 — car c'est à partir de cette époque que le fait a été bien réglementé — MM. les ministres de la guerre se sont appliqués à faire des économies sur le chapitre des fonds secrets afin de constituer une épargne, et cette épargne a été la caisse de réserve.

Cette caisse s'est enrichie de leurs économies accumulées, et ils ont estimé tous que leur devoir étroit était d'y ajouter sans cesse et de n'y puiser jamais. Ce fonds de réserve n'avait qu'un seul emploi possible, aux yeux de tous les généraux patriotes : il devait être appliqué aux besoins imprévus de la défense en cas de déclaration de guerre.

Jamais on n'a confondu, même en comptabilité, la caisse des fonds secrets avec la caisse des fonds de réserve. C'est à ce point que si, parfois, les disponibilités de la caisse des fonds secrets se trouvaient épuisées, on empruntait — remarquez le mot — à la caisse de réserve, mais en ayant soin de porter sur les écritures la mention suivante : « Doivent les fonds secrets à la réserve la somme de tant. » Et dès qu'on avait touché les fonds secrets de la mensualité suivante, on s'empressait de rembourser la réserve.

J'espère que cette explication est claire.

Ajoutons, comme conséquence, que le ministre est comptable des moindres mouvements de la caisse de réserve, et que le chef de l'État, en donnant tous les ans un quitus sur les fonds secrets de l'armée, n'y comprend jamais l'emploi des fonds de la réserve. Le quitus se trouve restreint. Il

s'applique exclusivement aux fonds secrets, en dépit des mensonges que fait répéter le sieur Boulanger depuis qu'il est en fuite.

Le général Ferron a très bien exposé ce point dans sa déposition.

La caisse de réserve, dil-îl, dont l'objet était de mettre des fonds en espèces métalliques à la disposition du ministre de la guerre pendant la période de préparation à la guerre, était le produit des économies faites sur les fonds secrets par les généraux Farre, Campenon, Billot et Thibaudin.

Un employé du ministère de la guerre nous a renseignés au point de vue du mécanisme pratique de la chose. C'est un agent comptable nommé Desassis, qui a été entendu comme témoin.

D. — Quelles sont les fonctions auxquelles vous êtes préposé au ministère de la guerre?

« R. — Je suis chargé de payer le personnel du ministère, diverses dépenses urgentes, et toutes les dépenses concernant les fonds secrets.

C'est moi qui seul ai qualité pour aller toucher au Trésor les mandats relatifs aux fonds secrets, imputables sur le chapitre du budget du ministère de la guerre intitulé : « Dépenses secrètes. »

Je ne suis nullement chargé de ce qui concerne les fonds dits « de réserve ». Mais je sais que ces fonds étaient enfermés dans un- coffret à demeure qui se trouve dans le coffre-fort de mon service.

Les clefs de ce coffret ne sont pas à ma disposition.

Quant à répondre aux mensonges que M. Boulanger a fait débiter depuis la saisie des pièces Reichert, ce serait vraiment puéril. Il a dit, en effet, avoir remis la réserve intacte, parce qu'il en a remis une partie en espèces et une partie en reçus provisoires. Qu'est-ce que c'est que des reçus provisoires, surtout lorsqu'ils s'appliquent au cercle militaire et qu'ils représentent, par conséquent, une somme irrecouvrable ? Ôes morceaux de papier ! De quoi, au contraire, a besoin, pour parer aux dangers de la patrie, un ministre de la guerre qui, au moment des dernières négociations diplomatiques, et alors que la menace d'une guerre peut éclater en quelques heures, met en mouvement les premiers éléments de la défense ? Est-ce qu'il a besoin de chiffons de papier ? il a besoin d'avoir deux ou trois millions en attendant que les caisses de l'Etat lui fournissent de l'argent ! Et n'avez-vous pas entendu M. le général Ferron vous ap-

prendre tout à Theure que ces réserves ne peuvent consister qu'en espèces métalliques ? Les respectables généraux qui ont été minisires de la guerre depuis quelques années, Font si bien compris qu'ils ont caché ces écu.s sacrés de la défense dans un coffret dont leurs employés de confiance euxmêmes n'ont pas la clef. Et Boulanger vient nous dire : Moi, j'ai mis dans ce coffret — voyez quel honnête homme je fais 1 — j'y ai mis des reçus provisoires !

Voilà pour cette première objection.

Mais l'accusé en fait une autre : 11 fait dire, par je ne sais quel faméhque de sa troupe, qu'il n'avait besoin ni de Reichert ni de personne, qu'il était le maître au ministère, et que s'il avait voulu puiser dans la caisse, il n'avait qu'à se baisser pour prendre... Allons donc! Est-ce qu'un ministre est son propre caissier ?

Est-ce que dans tous les ministères, la comptabilité n'est pas organisée de telle façon qu'on ne doit procéder que par mandats, dont les fonds sont délivrés par dés subalternes intermédiaires ?

Quand Boulanger a dit de pareilles choses, il a peut-être voulu tromper les petits enfants ; mais assurément il n'a pas formulé là une réponse que l'on puisse discuter devant la Haute Cour, sans s'exposer à l'accusation de lui manquer de respect, parce que, assurément, ce n'est pas un argument sérieux.

Emploi et réserve des fonds secrets.

La réserve, quand Boulanger est entré au minislère, était en écus sonnants sous clef, de 2,200,000 francs, en chiffres ronds ; c'était l'obole de la première heure de la défense.

Eh bien, qu'a-t-il fait pendant son passage au ministère ? Il a pris — je dis « pris » — 279,000 francs dans la caisse sacro-sainte de la réserve. Il n'y a pas de discussion possible, entendez-le bien l

Boulanger ne peut rien contester, puisque, je ne saurais trop le redire, c'est avec la comptabilité de son sous-intendant Reichert qui a mieux aimé, lui officier supérieur, aller coucher au Cherche-Midi que de vendre son patron le premier jour, c'est avec la comptabilité <le celui qui demande des ordres à Dillon, qui cache en lieu sûr, chez des officiers

L'.fll'^-^. .*s lic-.'s ir^::rr's t:L gi -L^ -'O- y-est arec la c, :r. :: -à:. . .. -f i'"^!:^ rp^i:.ire -ie B: ^ .i=^er rie je vais disc»-

l*;kr riu^^ ^^T^"., il ri'est c-isêCî.^ 4 ;er=i:=re de m'opposer la Hr.'.r.:r^ sr ,-^:rt^:a.

Flr* :.• ea, Mii:i^-rii: »-%-iI e::i;::Té ces ??^jJ>} francs?

C •r^ cr* :o.'.; reier^é ; -ri'l ::ie su ji^ ;e lire, ea attenlâ^:, ;'.'^-: .Le i-^z«î^^*e n'a é:é l»ezit:ne. et *rie ce qui na '.dâ ■4*.'^ ^.ei'^T.-A est :.:2:L«r i-.is la c.rjilii.:^- dans le mouv-r;;.^:.: ^-r:.4r^. î-rî f:r. -5 'i-i Icl::::^:r^e et s'est ajouté ainâ am :::.::-r «s-^ireU c^ .1 ^aspi^-î:: â p.eines niàios.

Au norr.Lre -ie ces falis de g^scilu^ d^ fDaîs secrets. j'en re.rve Fjn 'i^l Qj'is appa*;.e:;t, ^^rce qu'il consUlae an ^e* ac;ei% dj ccrrirljt, ou du miîcs s't ratiaclie indiseutar^.rrrr.-ïrr.t p^r ie l.-ea >e la connexité.

Boi.^r-;?-rr. en i-ï-s<r:.l m jls de mîal>»ère, a détourné 'l\t:f. } fr^Ti :s et une fra:-ti3Q p:-ur sibveair à ses réciames p v./.. 4 je% : 2»2,'»J francs •:fui api^rtenaieatà la France, qui f:ihie:^i de^îtioés à la protection, à la surveillance de nos fror/'-res. Tout soldat, tout patriote se serait laissé mourir *;e r^i i.'fi a c^'.é :e cette somme d'argent, pl'i-ôt que d'ouvrir \h v-rrire ^^/creîe. Lui, il l'a prise et il Ta jetée à poignées h'jx ^ourr.aux et aux journalistes pour préparer sa dicMure*.

Ali' sans doute, un mmlstre de la guerre a bien le droit de donner a la presse sérieuse quelques faibles sommes pour oMenîr, par exemple, l'insertion d'articles techniques destinés « encourager un progrès en vue, une invention nouvcUs; cj'A'A s'est fait peut-être, et cela se C3mprend très bien. Mais, Messieurs, notez ce point capital : jamais Boulariîr^rn'a fait une dépense de cette nature. Lesâ4:2,OO0 francs ont été dé|>erisés en totalité pour la fabrication de son inévitable portrait, pour le tirage de ses biographies césariennes, pour sa glorification personnelle.

Voilà bien l'abus de confiance, le détournement. Des fonds sont remis à Boulanger pour un usage déterminé, pour les nécessités du ministère de la guerre; il en saisit une partie, et les afipli({ue à son usage propre. C'est non seulement ractf5 odieux, Tacte vil : c'est aussi l'acte prévu par le Code pénal.

Le bureau de la presse.

Voici maintenant quelques détails, tous copies sur les cartons saisis dans la cantine.

Courtisan de tous les publicistes, Boulanger avait organisé au ministère de la guerre un bureau de la presse confié à un ofticier supérieur, le commandant Plet, qui recevait et donnait les nouvelles, et qui, d'ordinaire, payait les subventions. Mais cela ne suffisait pas ; et un de ses officiers d'ordonnance, qui ensuite est devenu son gendre, Driant, prenait aussi des fonds; il émargeait avec cette indication entre parenthèses : « Service de la presse. »

Les écritures portent que Driant, lui qui n'avait rien à faire avec la presse, puisque cela regardait le commandant Plet, spécialement chargé de ce service, a reçu sous la rubrique «presse» 16,500 francs; et nous savons, d'autre part, par la déclaration d'un sieur Giely et de deux autres imprimeurs, que Driant était le représentant de Boulanger auprès de ces imprimeurs et du dessinateur Pech de Gadel, pour ce qui concernait la confection et la vente des biographies héroïques.

Voilà donc 16,500 francs que nous voyons tomber dans les maips de Driant, et nous savons où va Driant à la même époque : il y a des gens à payer : c'est Pech de Gadel, ce sont les imprimeurs.

Mais Boulanger lui-même, de sa personne, émargeait pour la presse; il émargeait avec la mention entre parenthèses : « Service de la presse, » comme un simple rédacteur der dithyrambes boulangistes. Voici une pièce qui le révèle, et je cite ici le relevé des carnets de Reichert :

Paris, le 28 avril 1883.

Le sous-intendant M. Reichert remet à M. le ministre, par Tinlermédiaire de M. le colonel chef du cabinet, la somme de dix mille francs (tOjOOO fr.) pour subventions aux journaux.

Le Sous-Intendant, Signé : Reichert.

Le 26 août 1886, il a encore touché personnellement 10,000 francs, sous la rubrique « presse », mais cette fois

par un commandant et non plus par M. le colonel Yung.

Ainsi Boulanger lui-même se faisait attribuer des sommes sur le fonds de la presse, sans doute pour donner de petits pots-de-vin secrets ou d'autres allocations de même nature aux rédacteurs de ses biographies.

Et voilà deux sommes de 10,000 francs, soit 20,000 francs, qui, avec les 16,500 francs délivrés à M. Driant, constituent, dans ce chapitre inexplicable, un détail plus inexplicable encore.

Voici maintenant les payements faits par le commandant Plet. Ceux-là rentrent bien, étant donné le point de départ faux, dans le système régulier des subventions à la presse : Boulanger a donné 25,000 francs au journal V Action, Là, nous avons à l'appui des écritures, la déposition d'un sieur Gelez (cote 212 du dossier).

M. Hanotaux, député, dans sa déposition, nou^ apprend que, de plus. Boulanger avait dans sa main le National, au moyen d'un achat fictif de 1,000 numéros par jour.

Enfin, un journaliste a reçu 10,000 francs de subventioa pour articles laudatifs.

Vous croyez peut-être que c'est pour plusieurs années, non, c'est pour sept mois.

Un autre a touché 5,000 francs par trimestre.

Et ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ce prétendu agent de la presse a été de ma part et de la part des membres de la commission Tobjetde certaines recherches. Nous avons consulté le Bottin, et nous avons trouvé qu'il n'avait d'autre profession que celle de représentant de commerce.

\^eut-on voir quelque chose de plus invraisemblable encore? On trouve toujours sous la rubrique « presse » des subventions provisoires et des subventions remboursables.

Je demande ce que signifient ces deux mots qui hurlent de se trouver ensemble. Comment une subvention est-elle remboursable si elle n'est pas un prêt? et comment une subvention qui est définitive peut-elle être provisoire?

Mais cela m'est égal, je ne m'arrête pas à une invraisemblance de plus ou de moins, je vois là des gens dont on achetait avec l'argent des autres les services secrets, et je ne m'arrête pas à la phrase plus ou moins mensongère ou plus ou moins mal faite au moyen de laquelle on a cherché

à cacher cette vilaine action. Ce qui m'importe, c'est de vous faire connaître que sous cette initiale mystérieuse de B, qui est rinitiale de Boulanger ou d'un monsieur Barthélémy qui a reçu aussi des subventions, ou qui est l'initiale de bien d'autres, on distribuait des sommes importantes.

Je veux croire M. Reichert, je veux croire que c'est un journaliste dont le nom commence par B qui a reçu 19,500 francs en trois mois.

Voici d'ailleurs comment se décompose cette somme :

9 octobre (c'est en 1883, bien enlenda) 2,000 fr.

Le 16 octobre 5,000

Le 23 octobre 4,000

Le 27 octobre 4,000

Le 24 novembre 1,000

Le 4 décembre 1,000

Le 23 décembre 1,000

Le 26 janvier 1837 500

Chiffres que je vous ai lus très vite, et je ne veux pas vous obliger â en faire le décompte ; je vous prie seulement de remarquer cette circonstance très curieuse, à savoir que le sieur B. ouïe prétendu B. a reçu 15,000 francs dans le même mois d'octobre, dont 8,000 francs en quatre jours.

Voilà ce qui résulte des mentions que j'ai eu l'honneur de parcourir devant vous. Boulanger payait la presse de cette façon avec les fonds secrets.

Il y a aussi 5 reçus délivrés par un sieur Jouve, qui sont chacun de 5,000 francs.

Jo veux ajouter que Boulanger allait jusqu'à faire travailler ses historiographes sur commande, et que; quand la police se trouvait en travers de ses secrètes manœuvres, il payait des dédits avec l'argent de la France. Témoin la pièce que voici dont je vais vous donner lecture.

Elle émane du commandant Plet :

Recula somme de 1,000 francs (indemnité à l'auteur et à Téditeur du Général Revanche^ auxquels on a interdit la publication). Paris, le 12 avril 1886.

Signe : Plet.

Ainsi, c'est un officier supérieur qui a prêté sa plume, et c'est un général de l'armée française qui a pris dans la caisse.

Nous assistons de cette façon à des détournements qui ont quelque chose de commun avec une mascarade 1

Faits d'indélicatesse.

Les faits suivants doivent-ils être juges par un conseil de guerre? Ils peuvent l'être. La Cour a-t-elle le droit de les retenir? Laconnexité est formelle. En tous les cas, voici le fait : Boulanger, dans ces mêmes fonds secrets, a pris une somme indéterminée, mais qui, en tout cas, est supérieure à 100,000 francs, pour faire face à ses besoins personnels.

Examinons. Boulanger n'avait aucune fortune, il n'avait que son traitement. Je crois même, si mes renseignements sont exacts, qu'il avait des dettes. Dans tous les cas, lorsque son père est mort, en 1884, il a été obligé — il était alors directeur de l'infanterie au ministère — de renoncer à la succession.

Et ce général français qui avait une haute situation, car il était alors divisionnaire, n'a pas pu payer, puisqu'il ne l'a pas fait, les frais de dernière maladie !

Nous avons, en effet, trouvé sur la liste des créanciers de la succession, le médecin des derniers jours, pour 150 francs et le pharmacien pour 41 francs.

Quand je dis cela, je n'ai qu'un but, c'est de^ bien établir que Boulanger n'avait aucune espèce de ressources.

En conséquence, si nous trouvons des capitaux entre ses mains, dès qu'il sera devenu ministre, on ne pourra les attribuer ni à son patrimoine, ni à ses épargnes, car il est assez connu qu'il n'a qu'un goût modéré pour les mœurs de Sparte. Et alors comme ce ne sera ni le patrimoine, ni l'épargne qui lui auront fourni des capitaux, nous aurons lieu de nous étonner et de trouver que ces capitaux sont suspects. Lorsque nous saurons qu'il n'a pas eu de cens cience pour se retenir devant un détournement de. 242,000 francs en faveur de sa réclame politico-commerciale, nous aurons bien le droit de supposer que les capitaux qu'il a ainsi entre les mains sont de source impure.

Voyons! je vais préciser, pièces en main, comme toujours, et vous montrer que, dès qu'il a été ministre de la guerre, il a eu des capitaux très importants dans les mains,

des capitaux s'élevant à une somme supérieure à 100,000 fr. ; et je n'ai pas trouvé : on ne trouve jamais tout dans ces affaires-là.

En 1884, il n'a donc pas payé les dettes de son père. En 1886, il a été l'objet non seulement de réclamations, mais de menaces qui pouvaient même — si le mot était à sa place dans cette matière — confiner au chantage : Il a eu peur que, dans le public, on n'apprît que lui, q*ui occupait une des plus grandes situations de France, ne voulait pas donner 41 francs au pharmacien qui avait donné les derniers calmants pendant l'agonie de son père. Alors, il a payé les dettes de son père.

Quelles étaient ces dettes.

L'actif avait été réalisé et le montant, 38,000 francs, en avait été déposé à la caisse des dépôts et consignations. Le 1®' septembre 1886, Boulanger était maître des fonds secrets. Ce jour-là, il prend 25,000 francs aux fonds de réserve. Et comme s'il y avait ajouté une certaine somme prise aux fonds secrets, il a dans sa poche une liasse de billets de 60,000 francs, et il va déposer ces 60,000 francs chez M® Transart, notaire, dont voici le reçu :

l" septembre 1886. — Reçu de M. le général Boulanger, pour payer les créanciers de la succession de M. Boulanger père, 00,000 francs (cote 304).

€'est bien clair!

Il est vrai que l'emploi des 25,000 francs pris ce jourlà sur la réserve est expliqué autrement sur les carnets de Reichert; mais le versement de 60,000 francs chez le notaire n'est pas moins certain. 11 est vrai aussi que, d'autre part, le 1*' avril 1887, Boulanger a retiré de la caisse des dépôts et consignations les 38,000 francs auxquels sa quittance générale lui donnait droit. C'est la déposition du directeur de la Caisse des dépôts et consignations que je cite là. Il a pu ainsi réduire son sacrifice, puisqu'il était rentré dans 38,000 francs, et que, tous frais et faux frais payés, les dettes de la succession s'élevaient à 78,000 francs.

C'est donc, seulement un sacrifice de 40,000 francs qu'il a ainsi fait : c'est mathématiquement prouvé. Donc, il est resté

en définitive, bénéficiaire de 40,000 francs — sans avoir jamais pu dire où il les avait pris — puisqu'avec celte somme il a éteint les dettes de son père.

Je lui dis, moi : Vous étiez un homme sans un sou vaillant; vous aviez déjà commis un abus de confiance de 242,000 fr. pour vous journaux, et je vois dans vos mains 40,000 francs ; il vous est impossible de me dire où vous les avez pris, mais je sais à quoi vous les avez employés. Eh bien ! moi, je vous accuse de les avoir pris. Vous ne pouvez pas, en effet, soutenir que vous les avez empruntés à un ami. Donc, je vous vois ayant entre les mains 40,000 francs, et je vous dis : C'est 40,000 francs que vous avez détournés,

D'aille«rs^ ce n est pas tout.

Le journal f Avenir.

Boulanger a tenté à la même époque une opération de publicité. Ministre, il a pris pour lui un journal, F Avenir nationaly dont le direcJeur, son homme de paille, était un failli non réhabilité. 11 aime ces gens-là, que voulez-vous y faire? C'est la déposition du sieur Nagorski, journaliste, qui nous l'apprend. Pour Boulanger, il ne s'agissait pas de subventionner un journal dans les conditions ordinaires; il cherchait à créer un système économique de clichage qui permettrait de répandre la rédaclion de F Avenir dans toute la presse départementale, moyennant un prix rémunérateur.

C'était une véritable opération commerciale. La tentative, suivie d'un échec complet, se traduisit pour lui par une perte qu'on a évaluée à près de 40,000 francs. Ce chiffre n'a pas été contesté par le commandant Plet, auquel on a posé incidemment la question au moment où il allait se retirer, sans qu'on ait reçu sa déposition écrite.

Le fait est certain; j'ai donc le droit de dire : Tout à l'heure Boulanger prenait 40,000 francs, c'est maintenant 40,000 francs..., cela fait 80,000 francs.

Où donc, vous qui n'aviez pas un sou vaillant — je reprends ma phrase — où donc avez-vous pu trouver ces 80,000 francs, c'est-à-dire les 40,000 francs pour payer les dettes de votre père et les 40,000 francs de votre entreprise commerciale de clichage? Où avez-vous donc pu prendre ces 80,000 francs?

car à cette époque-là vous ne receviez pas de subventions secrètes comme aujourd'hui!

Vous avez donc pris cet argent dans la caisse militaire, où je vous ai déjà vu puiser à propos du crime de détournement en faveur de la réclame par la presse. Voilà donc 40,000 francs, en voilà 80,000.

Appartements en ville.

Ce n'est pas tout!

Boulanger a chargé en troisième lieu son amie, la femme Pourpe, de meubler pour lui de petits appartements en ville. Elle en a meublé deux, et elle a payé les fournisseurs. Bornons-nous à extraire les pièces indiscutables du dossier. M. le conseiller à la Cour de cassation Bernard a fait la déclaration suivante :

Je me souviens d'une façon formelle qu'au moment môme où on me parla de M*" Pourpe pour la première fois en mai ou on juin 1886, M. Bouchez ou M. Ditte me racontèrent que le général Boulanger, (>tant ministre de la guerre, est intervenu dans une affaire concernant cette dame et un tapissier dont je ne sais pas le nom, et qu'il avait versé à ce dernier une somme de 15,000 francs.' Je ne puis fournir de renseignements plus précis sur ce fait antérieur à mon entrée en fonctions. Mais le récit qui me fut fait de ce versement de 15,000 francs par le général Boulanger étant ministre, me frappa suffisamment pour être resté parfaitement présent à ma mémoire.

M. le substitut Ditte a été entendu aussi comme témoin et il a déclaré :

Enfin, un aulre tapissier, M. Gaillon, a fait également à la dame Pourpe, pour meubler un appartement, n"» 155, boulevard Malesherbes, des fournitures de meubles et tentures qui devaient lui être payées par une personne dans une grando situation, dont la dame Pourpe ne lui avait paru être que la mandataire.

Le préfet de police nous a fait parvenir les renseignements complémentaires que voici :

Pendant son séjour à l'Iïsle-Adara, M™« Pourpe se fit remarquer par son inconduitc et l'indélicatesse de ses procédés à l'égard des voisins. Elle s'absentait ordinairement tous les deux jours, laissant son établissement... — un pensionnat de demoiselles! — ... confié à la garde d'une sous-raailresse, pour venir à Paris, où elle avait loué un appartement rue du Faubourg-Saint-Honoré, 178. A cette adresse, elle se

206 LE PROCÈS BQULANGER

faisait appeler quelquefois M"* veuve Paillet; puis, en dernier lieu, elle avait décliné son véritable, état civil.

L'appartement dont le mobilier avait été cédé à crédit, sur Testimation • de 12,000 francs... — vous voyez que ce n*cst pas le mCme; Tautre est au boulevard Malesherbes — ... par un marchand de meubles du faubourg Saint-Honoré, avait été loué au nom de celte aventurière, mais en féalité pour le général Boulanger, qui, effectivement, y venait tous les jours passer trois ou quatre heures, tantôt avec une femme, tantôt avec une autre, et jamais avec la même. Pendant ce temps, son attelage... »

— voyez comme il se respectait — ... avec cocher à la cocarde tricolore, que lout le monde a pu remarquer, stationnait devant la porte ou à proximité. Ces allées et venues du ministre de la guerre dans cette maison se prolongèrent jusqu'au mois de septembre 1886.

Elle alla ensuite demeurer boulevard Malesherbes, 155. Là, elle loua, toujours à son nom, mais pour le général Boulanger,' un appartement de 1,200 francs de loyer, dont l'ameublement, très luxtaeux, paraît-il, et d'une valeur approximative de 15,000 francs, avait été procuré à crédit...

— ce n'est pas celui du faubourg Saint-IIonoré — ... par un §ieur François, ébéniste, 110, même boulevard. »

Le général Boulanger était le seul homme reçu dans ce local : il venait là passer quelques heures par jour avec des femmes qui, si Ton en croit certains propos, devaient être mariées, car elles avaient toutes un voile qui leur cachait le visage. Le général avait ude clef particulière de l'appartement; lorsque la femme Pourpe ïe voyait venir, elle se retirait dans une pièce à part et ne reparaissait qu'en cas d'appel de son hôte, qui, souvent, après ses moments d'intimité, l'envoyait chercher des victuailles dans les restaurants voisins.

Ainsi, voilà un mobilier de 12,000 francs d'une part et un autre de 15,000 francs d'autre part, total 25,000 francs, sans compter ce qui se trouve dans une autre déposition, à savoir que le général ministre s'était fait, à ce moment, pour ses petites maisons, fabriquer un linge de table très luxueux, marqué de trois étoiles entre deux drapeaux, et coûtant fort cher; mais comme je n'en sais pas le prix, je passe.

Ce que je retiens , ce sont les 25,000 francs des deux mobiliers que j'ajoute aux 80,000 francs de tout à l'heure, et je pose à Boulanger, qui a eu bien soin de ne pas se trouver en face de ma demande, cette question : Où aviez-vous donc .pris les 105,000 francs dont je viens de parler?

Vous qui puisez dans les fonds secrets et donnez 242,000 francs par an aux journaux, vous qui n'avez pas un sou en dehors de votre traitement, n'est-ce pas aussi dans les fonds secrets que vous avez pris ces 105,000 francs pour payer vos plaisirs, vos petites dépenses et votre libertinage?

Le cercle militaire.

Ce n'est pas encore tout. Ici j'arrive à un quatrième groupe de dépenses.

Il a remis environ 7,000 francs à son agent, ami et dessinateur, Pech de Cadel, celui qui n'a été coniamné qu'une fois : il est vrai que c'est devant la cour d'assises.

Il lui a remis 7,000 francs et j'ai la déposition du témoin Gelez, un maître imprimeur, qui dit :

« Je sais de la même source que lors de la confection de cettebrochure, Pech de Cadel reçut du général Boulanger une gratification de 6 à 7,000 francs. »

Nous voilà maintenant à 112,000 francs dépensés sans conteste et provenant d'une source inavouable. Nous ne savons certes pas tout. Il était impossible que nous sussions tout, puisqu'il est établi que le général Boulanger menait une vie de dissipateur. Mais jai trouvé que, pour une somme de 105,000 francs, il n'a pu prendre que dans les fonds secrets, comme je l'ai montré tout à l'heure; c'est écrit de la main de ses amis.

Il a pris dans les mêmes fonds secrets une somme de 242,000 francs qu'il a détournée.

Je pourrais, Messieurs, muUipher les exemples à l'infini; je pourrais cit^r un autre fait; je ne veux pas le faire parce que, pour moi, le fait n'a peut-être pas suffisamment le caractère du crime : je pourrais vous dire qu'il a pris, cet homme qui voulait faire le généreux et qui voulait se populariser d'une façon malsaine, je pourrais vous dire qu'il a souscrit des- titres au cercle militaire, pour une somme de 10,000 francs. Jamais on ne les a revus. Je ne crois pas que ce soit là un capital très productif et je ne pense pas qu'il en ait tiré de grands bénéfices. Mais vous voyez que c'était en mettant au pillage les fonds de l'armée française qu'il arrivait à des détournements qui, s'ils ne sont pas criminels, comme ceux dont je viens de parler, sont du moins de telle nature que Boulanger demeure taré et flétri par Jeur révélation.

Par quel jeu d'écritures a-t-on masqué ces détournements? Impossible de le savoir, puisque Reichert s'est refusé jusqu'ici à parler. On en est réduit aux conjectures : on est

bien certain qu'il a pris cela dans les fonds secrets; il est mathématiquement impossible qu'il lésait pris ailleurs; mais on ne trouve pas aux fonds secrets la sortie de ces mêmes fonds indiquée. Dans les écritures, il y a pourtant des invraisemblances frappantes qui, suivant nous, ne sont que des trompe-l'œil et qui nous permettent de voir à quel moment les fonds sont sortis de la caisse de l'armée pour aller se répandre chez la femme Pourpe et ailleurs. Je vais vous signaler seulement une de ces invraisemblances ; ici ce n'est qu'une conjecture. Voici ce que j'ai à vous faire connaître, afin que vos esprits aient satisfaction complète.

Les officiers du cabinet ont leurs appointements suivant leur grade. Ils ont de plus les sommes que Reichert inscrivait sous le titre « Indemnité aux officiers du cabinet ». Ainsi, ils ont donc leur solde d'officier à laquelle s'ajoute leur indemnité d'attachés militaires au ministère de la guerre.

Nous croyons que ces deux éléments réunis constituent Tensemble des émoluments auxquels ils ont droit, et cependant nous trouvons qu'en 1886, le capitaine Driant, en dehors de sa solde, en dehors de ses émoluments d'attaché au cabinet, a perçu sans explication possible 21,000 francs et qu'en 1887 il s'est fait attribuer, conjointement avec un sieur Laage — qui est un ami, un officier d'administration, je crois, dont nous avons trouvé le nom dans la procédure, une somme de 21,700 francs d'une façon :qui nous semble inexplicable.

Nous trouvons au même article que M. MoUard a touché, en 1886, 52,700 francs et que M. Doyen a touché, en 1887, en dehors des gratifications réglementaires, une somme de 24,000 francs.

Ainsi, en dix-sept mois, 120,000 francs en chiffres ronds, ont été absorbés par Tentourage du ministre, en dehors du service régulier des renseignements.

Il est fort possible que quelques-unes de ces personnes n'aient figuré là qu'à titre d'hommes de paille, pour masquer une perception illicite qu'aurait réalisée Boulanger sur les fonds secrets; et enfin, ce qui me frappe beau/joup, c'est quej'arrive, avec. le décompte auquel je me suis livré, à une somme de 120,000 francs et que tout à l!heure je suis

arrivé, par Taddition des différejits payements de Boulanger, à une somme égale de 120,000 francs.

Je n'en tire pas argument, mais je crois qu'on y peut trouver explitîation.

Secours aux orphelins et aux veuves des militaires indigents.

D'ailleurs — et c'est là le point lamentable, c'est très triste à dire, mais enfin ces temps-là sont passés et aujourd'hui nous sommes armés de manière à pouvoir oublier le passé — car le passé tel, que nous Tavait créé Boulanger était bien triste au point de vue de la défense ! Et lui, qui a prétendu avoir été un ministre patriote, il a été un ministre antipatriote et antifrançais!

En voilà les preuves écrites : Boulanger a donné bien moins de secours que ses prédécesseurs aux orphelins et aux veuves des militaires dans l'indigence.

C'e&t cependant un des chapitres les plus intéressants pour les ministres do la guerre, un de leurs devoirs les plus sacrés. Et vous allez voir, bien qu'il parle toujours si bruyamment de son amour pour les déshérités — et j'en demande pardon à ses amis de la Commune — il a donné moins que les autres aux pauvres. Les secours distribués sous son ministère ont été de 16,500 francs pour 1886 et de 5,000 francs pour les cinq mois de son ministère en 1887.

Il est vrai que ses souscriptions aux œuvres de charité mondaine et à tout ce qui relèVe de la mode l'entraînaient à un gaspillage effréné de nos fonds, et l'on peut constater que pendant qu'il donnait 16,500 francs aux pauvres, il dépensait 61,000 francs pris sur les fonds secrets pour ses réceptions et pour ses voyages, qu'il n'avait pas le droit de prélever sur les fonds secrets. Il n'a jamais dépensé, je l'ajoute, pour la défense des frontières, il n'a jamais dépensé de sommes indiquant une sollicitude comme- celle dont il s'est toujours targué avec fracas. Son chapitre des renseignements, le plus important de tous, n'a compris que 294,000 :francs pour l'année 1886, soit une moyenne de 24,500 francs par mois, et que 120,000 francs pour les cinq premiers mois de 1887, soit une moyenne mensuelle de

24,000 francs seulement. Ce genre de dépenses a même faibli légèrement de janvier à lin mai 1887, et cela arrache du visage de Thomme le dernier lambeau du masque, parce qu'il a réduit ses dépenses de renseignements — nous nous entendons — en face de Tincident Schnœbelé dont il parle toujours et qui remonte au mois d'avril 1887,

Par conséquent, lorsqu'il a été question de l'incident Schnœbelé, monsieur Boulanger, j'en suis bien fâché, mais je suis obligé de vous le dire à distance, vous avez encore altéré avec audace la vérité, car l'incident Schnœbelé vous a été indifférent, et vous avez liardé, pour y faire face, pendant que vous prodiguiez les fonds de la France et les jetiez par les fenêtres pour vos plaisirs et votre réclame.

Emploi des fonds de réserve.

Voilà pour les fonds secrets. Arrivons, maintenant, aux fonds de la réserve .

J'ai dit qu'il avait sorti de cette caisse, à laquelle aucun ministre français ne voudrait toucher, une somme de 279,000 francs. 11 a pris sur cette somme 140,000 francs, donnés sous forme de prêt irrecouvrable, au Cercle militaire. Or, on sait ce qu'était pour lui le Cercle militaire : le général Saussier Ta dit dans sa déposition. Sur cette question, M. le général Saussier répond : « C'est l'opinion générale répandue dans l'armée que la création de ce cercle n'a été pour le général Boulanger qu'un moyen d'augmenter sa popularité. »

Je ne le suivrai pas dans l'emploi illégitime qu'il a fait du surplus de la somme de 140,000 francs. C'est un acte de parfaite indélicatesse ; il n'avait pas le droit d'aller faire le généreux au Cercle mihtaire en dépouillant la caisse de Tarmée. 11 l'a fait, c'est indélicat, mais il ne s'est pas approprié les 140,000 francs et par conséquent il n'a été là qu'un faiseur.

11 restait une certaine somme de ces 279,000 francs des fonds de réserve, et alors les comptables ont procédé à une opération toute naturelle et qui s'imposait pour eux : ils ont, comme on dit vulgairement, grapillé et repris de ces fonds de réserve quelques milliers de francs ; ils y ont ajouté des

fonds secrets qui par fortune se trouvaient momentanément disponibles, el de tout cela ils ont formé un groupe ou un sac de 30,000 francs, laquelle somme de 80,000 francs a été étiquetée par eux comme appartenant à la réserve et devant être reportée — cela aurait été un remboursement d'autant — dans les fonds de la réserve.

Cette somme de 30,000 francs était si bien sortie des fonds secrets que Reichert, le sous-intendant comptable, en a débité les fonds secrets, parce qu'il y avait là une sortie de fonds» Puis le sac est resté, je ne dirai pas en souffrance mais entre les fonds secrets, dont il était sorti, et la caisse de réserve, dans laquelle il devait être versé.

Le versement matériel, effectif, dans la caisse de réserve n'a pas été opéré ; le sac n'a pas été remis dans cette caisse, dont personne n'a la clef; mais la somme est restée à part, et M. Desassis, le comptable, Ta étiquetée en mettant : « Ces fonds appartiennent à la réserve », et Reichert, qui, dans cette aff^iire, a été d'une complaisance, d'une incurie, d'une culpabilité morale très grande, mais que je ne considère pas comme un malhonnête homme, et qui suivant moi a été l'être passif se chargeant de l'enregistrement des vilaines choses, — je suis convaincu qu'il en est sorti les "mains vides, telle est du moins mon opinion que je suis heureux de vous faire connaître, — Reichert savait si bien que celte somme de 30,000 francs était facile à détourner, puisqu'elle n'était pas encore au fonds de réserve et qu'elle n'était plus aux fonds secrets, que c'était pour ainsi dire un sac en l'air, Reichert savait cela si bien qu'il a écrit sur ses livres à l'encre rouge et en travers : « Celte somme appartient à la réserve spéciale. »

Par conséquent, aucun doute à cet égard ; c'était bien un fonds de réserve.

. La crise ministérielle a éclaté le 17 mai et elle a pris lin le 31 mai. M. Boulanger a remis le service et quitté le ministère le 31 mai ; il a donné à ce moment une décharge générale à Reichert, son comptable. C'est Driant, naturellement, son officier d'ordonnance, l'homme de confiance qui a donné décharge. C'était régulier.

En donnant la décharge de toute la comptabilité en général, M. Boulanger a pris les 30,000 francs de la réserve —il

ne s'agit plus de fonds secrets — et les a emportés. Le fait a été nié par lui. Gomment donc ! Il a écrit, il y a quelques jours, en se faisant délivrer un reçu de Mondion. Je vous al fait savoir ce qu'était que Mondion qui a donné la semaine dernière à V Intransigeant un fac-similé de reçu et qui, à ce moment, arrivait d'Angleterre, après avoir lu le modèle ou l'impression du reçu à délivrer et rapportait 3 ou 4,000 francs de Boulanger dans sa poche.

Ce n'est* pas une preuve contre. La preuve pour est ma- . tériçlle. Reichert a délivré le sac de âO,000 francs, la fait est certain ; il a le reçu, et il a remis à M. Driant le sac de 30,000 francs au moment où on lui a donné la décharge.

Au moment où Boulanger partait, qu'avait-il à faire ? Ce que font tous les ministres démissionnaires : à assurer l'expédition des affaires courantes. Il n'avait pas à s'engager dans des dépenses, el s'il avait à en engager, c'étaient .seulement des dépenses quotidiennes. Or, je vous affirme — les pièces écrites sont là sous mes yeux — que, d'après la déclaration de Reichert, Boulanger a pris, le 30 et le 31 mai, 1,000 francs d'une part et 2,000 de l'autre, pour faire face à ses dernières dépenses courantes de ministre.

Donc, en dehors de cela, il n'avait rien à payer, et la preuve c'est que jamais il n'a dit à Reichert ce qu'il avait fait de ces 30,000 francs. S'il avait payé quelque chose, Reichert aurait dû l'inscrire dans sa comptabilité ; mais il n'a rien payé, et la preuve c'est qu'il a légué 32,000 francs à payer à son successeur, le général Ferron.

Il a dit au général Ferron : J'ai un arriéré ; j'ai acheté un mobilier — ce n'étaient pas les petits appartements, c'était le vrai, l'appartement de la rue Saint-Dominique — j'ai fait là des dépenses, et je me trouve en retard d'une trentaine de mille francs, veuillez donc vous en charger sur les fonds secrets à venir.

M. le général Ferron, très galamment, s'est prêté au règlement de la chose, et Boulanger en arrivé à dire aujourd'hui, en se heurtant à la déposition du général Ferron : Moi, mais j'ai payé un arriéré avec les 30,000 francs ; j'ai même été obligé d'y ajouter 2,000 francs de jna poche !

Vous voyez l'énormité du mensonge ? il n'a rien payé, il a vécu jusqu'au dernier jour avec les billets de mille francs

qu'on lui donnait quotidiennement sur la demande de Driant, et ces 30,000 francs n'ont jamais "eu le moindre emploi, parce que jamais sur aucune comptabilité ils n'ont figuré ! Boulanger, a emporté les 30,000 francs; le détournement est clair comme la lumière du jour, parce que nous voyons qu'il les .prend et qu'il lui est impossible d'en expliquer l'emploi. Donc, aux termes de la définition du Code pénal, il se trouvait avoir entre les mains des fonds qui ne lui appartiennent pas, il en a disposé dans son intérêt personnel, il est coupable d'abus de confiance.

Comptes de fantaisie.

Il l'a très bien saisi, et je crois qu'il faut attendre jusqu'au bout les explications, parce qu'il est possible que le dernier aveu de Boulanger vous semble un argument décisif. Boulanger l'a très bien vu; il a cessé d'être ministre le 31 mai, et il s'est trouvé visiblement très mal à son aise; il y avait VAutorité qui l'accusait, en juillet, il y en avait d'autres encore ; il a senti que sa situation était extrêmement périlleuse au point de vue pécuniaire.

Je vais vous en donner la preuve matérielle !

Au mois de septembre, il était à Clermont ; pourtant très engagé dans les intrigues politiques, il a trouvé le loisir de s'occuper de sa situation financière ; il a envoyé Driant trouver le sous-intendant Reichert, et il a chargé ce dernier de lui établir un compte justificatif.

Nous avons vu ce projet de compte justificatif.

Reichert, pressé de questions par M. le. président de la commission, a été obligé de reconriaitre que c'était un compte de fantaisie, que les justifications n'étaient qu'apparentes, que des trompe-l'œil.

A ce compte de fantaisie, Boulanger a joint un projet de lettre au Président de la République pour solliciter un quitus, et il devait aller porter le tout à Mont-sous-Vaudrey. . Boulanger n'a pas fait que cela, et, par une tentative d'escamotage qui est la meilleure démonstration de sa culpabilité, il a envoyé une note supplémentaire à Reichert; dans cette note, il lui dit qu'il serait peut-être bon de faire comprendre dans le quitus de M. le Président de la Repu-

blique les fonds de la réserve en même temps que les fonds secrets.

Nous savons, nous, gens de palais, -que les quittances obtenues ainsi par fraude ne valent pas, et qu'ont peut même y revenir quand il y a une simple erreur dans le compte. Mais quand nous voyons un homme qui a détourné une somme, d'argent et qui cherche à extorquer avec des combinaisons de fraude aussi bien caractérisées une espèce de quitus, parce qu*il sait qu'il a besoin d'une ressource suprême, nous avons le droit de dire, comme je l'ai dit tout à l'heure, que Boulanger, au mois de septembre, a plaidé coupable, par la façon dont il a cherché à extorquer au chef de l'État une justification.

Il a senti, sans doute. Messieurs, que cette démarche à faire à Mont-sous-Vaudrey pour demander un quitus était imprudente.

Il avait à faire à un chef d*Etat qui présidait aux destinées du pays depuis un certain nombre d'années ; qui avait traité plus d'une fois, par conséquent, avec des ministres de la guerre, et nous savons quels généraux nous avons d'habitude pour ministres de la guerre ! On peut dire que le chef de l'État était renseigné sur la façon dont procèdent les hommes honnêtes, d'une haute délicatesse, qui occupent le ministère de la guerre. Il fallait aller chez un homme d'affaires consommé, et il s'exposait à subir un contrôle périlleux 1

Alors Boulanger qui, en ce moment-là, espérait son avènement prochain à la dictature, n'a pas osé risquer le voyage à Mont-sous-Vaudrey.

Mais sa tentative de justification criminelle h'en subsiste pas moins; eh bien, il a fait dire par Dillon qu'il fallait en mettre les preuves en lieu sûr.

Nous avons maintenant, Messieurs, je crois, avec ces pièces une démonstration suffisante, et j'étais fondé à vous dire : Le ministre de la guerre a détourné des fonds secrets; le ministre de la guerre a détourné des fonds de réserve; le ministre de la guerre a commis des abus de confiance.

L'affaire des cafés. 4

Le réquisitoire a brisé l'ordre chroaologique ; il était nécessaire de commeacer par Boulanger ministre: il faut revenir maintenant aux faits délictueux relevés contre Boulanger lorsqu'il était commandant de corps en Tunisie.

Entre autres amis intimes, j'ai déjà montré que Boulanger avait Buret, son représentant à Paris, celui qu'il chargeait de salir dans la presse certains généraux de Tarmée, je vous l'ai montré il y a une heure. J'ai prouvé, pièces en main, leur liaison étroite ; j'ai établi par les lettres de l'accusé, que son confident était chargé par celui-ci de certaines missions politiques. Mais à cette époque, lorsqu'il était en Tunisie, Boulanger était à court d'argent. C'était le moment où il n'avait pu payer ^ les frais de la dernière maladie de son père. Et si Buret n'était pas à court d'argent, il l'était toujours un peu, mais il était souvent en quête d'affaires.. Les deux amis se livrèrent donc de ôompte à demi à deux opérations que nous allons passer successivement en revue.

D'abord, il s'agit de l'affaire des cafés. Buret l'expose ainsi dans sa déposition écrite :

Uq sieup Maréchal avait imaginé de préparer dos rations de café sous forme de tablettes, ce qui pouvait être une simplilication de la préparation du café pour l'armée.

Il s'adressa à moi pour faire expérimenter ce produit, et mo promit une commission importante, si je réussissais à lui faire passer un marché avec le ministre de la guerre.

Je m'adressai alors au général Boulanger pour lui demander de faire faire l'expérience de ce produit par les troupes dont il avait le commandoment en Tunisie. Il accepta, et il fut convenu entre nous que, si l'affaire aboutissait, nous partagerions la commission qui m'était promise. Cette commission devait être du chiffre de 210,000 francs, et vous devez trouver l'indication de ce chiffre dans une lettre qu'il m'engagea lui-même, pour plus de siirelé, à me faire écrire par M. Maréchal.

Le général Boulanger recrut ensuite les explications personnelles de M. Maréchal, et il m'adressa de Tunisie une dépêche m'annonc^ant que je pouvais compter sur lui, que l'expérience du café allait être utile.

Cette expérience eût lieu en effet à l'aide de dix mille rations qui lui furent expédiées, mais les résultats n'en furent pas satisfaisants^ et les rapports des fonctionnaires sous les yeux desquels elle avait été faite, y furent défavorables.

C'est alors que le général Boulanger, de retour en France, m'adressa une carte pour m' annoncer qu'il n'y avait rien à faire.

Voilà la déclaration de Buret. Si cette déclaration était isolée, je ne raceueillerais qu'avec une extrême réserve; mais cette répugnance, notez-le bien, ne pourrait venir que de moi, car Boulanger, lui, n'a pas le droit qu'il a essayé de s'arroger, de déclarer que Buret est un témoin indigne.

Quand vous chargez Buret, par exemple, d'aller dire des infamies sur le compte des généraux Thomassin, Tricoche ou de M. Cambon, vous trouvez que la parole (le Buret vaut quelque chose parce que, ce jour-là, elle pourra vous rapporter. Vous êtes donc condamné à la subir comme celle d'un homme qui vous est moralement égal le jour où il vient nous dire quelles ont été avec lui vos relations. Il faut bien que je dise aussi cela : quand on est Boulanger, on n'a pas le droit de discuter les témoignages.

Je vais vous dire pourquoi. Tenez, quoique nous soyons en Tunisie, permettez-moi d'aller pour deux ou trois minutes à Glermont-Ferrand. A Clermont-Ferrand, Boulanger y arrive au mois de juillet. Quatre jours après son arrivée, il vient clandestinement à Paris. Il le nie, et, pour faire croire qu'il n'est pas- à Paris pendant qu'il y est, il écrit à un de ses amis, M. Laur, une lettre destinée à la publicité, un manifeste politique, et il le date du 14 juillet. Voilà la sincérité de l'homme ! Lorsqu'il va se faire interroger par certains journalistes pour calomnier le ministre de la guerre à propos de l'affaire Gaffarel, le ministre lui dit : « Oui ou non, est-ce vous qui avez répondu cela aux journalistes ?' »

Savez- vous ce qu'il a répondu ?

Mais je ne sais pas de quels journaux vous voulez parler? Le Matin ? « Je ne connais pas le Matin à Clermont. » Or, le ministre lui répond par ce télégramme, qui pour tout autre eût été très cruel et qui, pour lui, n'était que juste:

On lit le Matin à Clermont dans les journaux qui le reproduisent. Voilà la réponse que je vous convie à me faire avant neuf heures et demie : Oui, c'est moi qui ai dicté l'article, ou ; non, ce n'e&t pas moi qai l'ai dicté.

Et, à neuf heures et demie moins cinq minutes, Boulanger répond :

« Oui, je suis l'auteur de l'article. »

Voilà la sincérité de Thomme !

Plus tard, Boulanger se trouve interpellé sur la question des voyages clandestins de Pans. Il donne sa parole au ministre qu'il ne viendra pas à Paris sans permission, il la lui envoie par une lettre antidatée, et au moment où il écrit cela, il y est caché à Thôtel du Louvre.

.11 se porte candidat aux élections et il écrit au ministre : « Je donne ma parole l'honneur que je ne m'occupe pas de politique. » Voilà l'homme. Sa vie tout entière n'est qu'un mensonge.

Et lorsque je trouve devant moi la déposition de Buret et la déclaration de Boulanger en opposition à ce témoignage, j'ai le droit de dire : La déposition peut être combattue par des magistrats qui ont peur de se tromper; mais vous, Boulanger, vous êtes condamné à vous incliner devant elle. Voilà la déposition de Buret ; je la trouve insuffisante pour moi. Je vais donc chercher si cette déposition s'appuie sur des faits matériels.

Nous avons d'abord la déposition d'un homme qu'il est inutile de nommer, quoiqu'il ait joué dans cette affaire un rôle parfaitement honorable.

Il a été bailleur de fonds, et sang connaître l'emploi qui devait être donné à son argent, il est resté à découvert envers Tentreprise de Maréchal qui lui semblait bonne : c'est à ce titre qu'il s'est trouvé en relation avec l'intermédiaire et même avec le général Boulanger; car, à cette époque, il faut bien le reconnaître, tout galant homme pouvait bien se trouver avec le général Boulanger, dont le masque n'était pas levé.

Voici donc ce que dit ce témoin très honorable :

J'ai été mis au courant de l'affaire de M. Maréchal par un des mes amis, M» Lange, qui me proposa de m'y intéresser avec lui. J'acceptai et il fut convenu que je ferais toutes les avances nécessaires au succès de l'affaire et que nous en partagerions les bénéfices.

Des négociations ont été suivies pendant plusieurs années pour faire accepter par le ministère de la guerre le -café de M. Maréchal; mais elles ont échoué, et j'ai dû passer par profils et perles les avances que j'avais pu faire et qui s'étaient élevées à 40,000 francs.

Je dois dire cependant que j'ai été remboursé de la moitié de ces avances par les héritiers de M. Lange, qui était mon cojntéressé.

D. — Pouvez-^vous dire si le général Boulanger s'est occupé de celte affaire, et quelles auraient été vos relations avec lui au cours de ces négociations?

B. — Je sais que le café de M. Maréchal a été expérimenté dans le corps de troupes en Tunisie, alors que le général Boulanger en avait le commandement. El J*al eu l'occasion de m*entretenir avec lui du résultat de ces expériences, particulièrement après sa rentrée en France, pendant la période qui doit êlre comprise entre le mois de juillet 1886 et son avènement au ministère.

Je me rappelle même avoir accepté dans ce but une invitation à dîner chez un M. Buret, qui était l'ami du général Boulanger, et dans la maieon duquel je devais me rencontrer avec ce derni^^r. Nous dégustâmes la préparation de M. Maréchal à la fin du repas, et je reçus les renseignements que M. Buret m'avait fait espérer. Noire conversation porta dVlIeurs sur beaucoup d'autres sujets que sur celui qui avait fait l'objet précis de cette entrevue.

D. — Connaissiez-vous M. Buret avant cette acceptation d'aller dîner chez lui?

- H. — Je ne connaissais pas M. Buret avant d'accepl«r son invitation. J'avais pris des renseignements sur lui, et ces renseignements ne lui avaient pas été alors défavorables. J'ai, du resle, rendu plus tard à M. Buret sa politesse en lui envoyant une pièce de vin.

D. — N'avez-vous pas été surpris que le général Boulanger viot ainsi dans une maison tierce pour s'entretenir avec vous d'aune affaire de cette nature ?

R. — L'intimité des rapports qui existaient eutre le général Boulanger et M. Buret, d'après ce que m'avait dit ce dernier, était une explication suffisante, et je constatai, en effet, que l'affirmation de cette intimité n'avait pas été exagérée : car le général et M. Buret se sont tutoyés pendant toute la durée du repas auquel j'ai assisté.

Grâce à cette déposition, nous avons, comme vous le voyez, la preuve que Buret a dit la vérité.

Lisons maintenant une lettre de Maréchal qui, lui, a été rinventeur de ce café en tablettes, et qui cherchait à le faire adopter dans l'armée, ce qui eût été poui* lui la fortune.

Ce 28 juillet '.1885* A Monsieur Buret.

Cher monsieur.

J'ai reçu hier votre télégramme consolateur, et je suis heureux de partager votre .confiance dans le résultat final qu'il m'annonce, puisqu'il s'agit d'un homme dont j'ai si grand besoin pour ma fabrication.

En attendant que je redevienne libre de mes mouvements et pour répondre au désir de « G. » — c'est une grande lettre entre guillemets

— que vous me manifestez dans votre lélégraiùme, je viens vous répéter ici ce que je vous ai dit de vive voix,, savoir : que je m'engage et m'oblige à vous verser la somme de 210,000 francs aussitôt que mes rations réglementaires de café et sucre seront adoptées pour les armées françaises.

LE PROeÈS BOULANGER 219

Il est bien entendu qu'il ne s'agit que de la consommation réglementaire.

Je croîs bien que c'est là ce qui a été convenu. Dites-moi, je vous prie, fil je ne me trompe pas et si je vous trouverai jeudi prochain, à midi, chez vous.

Voilà la lettre de Maréchal.. Encore trois points acquis en dehors de la déposition écrite de Buret :

1* Buret devait recevoir une commission de 210,000 francs ; c'est acquis; c'est Maréchal qui la promet; et, comme cela va coûter à Maréchal 210,000 francs, il faut que cela soil deux fois vrai pour que Maréchal le dise ;

2*» Buret devait partager cette commission Bvec un tiers, et ce tiers exigeait un engagement écrit — cela vient d'être dit dans la lettre — « pour satisfaire au désir de notre ami »,

Ce tiers était désigné par Maréchal sous l'initiale G.

G. Désigne-t-il Boulanger, qui signslit presque, tous les jours les écrits de celte période î G. B., ou bien, comme on Ta dit, M. Qranet, député ?

M. le président de la commission d'instruction a entendu M. Granet comme témoin pour savoir si c'était de lui qu'il était question. Voici, sur ce point, la déposition textuelle de M. Granet :

Je remercie la commission d'instruction d'avoir bien voulu me permettre de lui donner des explications sur les conditions dans lesquelles mon nom aurait été indiqué dans les dépositions ou documents qu'elle a reçus.

J*ai été mis en rapport avec M. Maréchal, non par M. Bure, mais par une personne fort honorable. M. Maréchal, après m'avoir exposé les propositions qu'il devait soumettre à l'administration de la guerre, me demanda une introduction auprès de M. général Campenon.

Je la lui donnai, et depuis ce moment, dans aucune circonstance, je n'entendis reparler ni ne reparlai moi-même de cette affaire.

Là se bornent mes rapports avec M. Maréchal, qui est mort.

Voilà la déposition de M. Granet. N'est-ce pas assez? Il déclare que ce n'est pas lui qu'on a désigné sous l'initiale G.

Admettons que ce ne soit pas assez — je ne dis pas cela à cause de M. Granet, mais à cause de la ditticuUé de lire le mot de Boulanger sous l'initiale G ; eh bien ! cherchons autre chose.

Qui pouvait autoriser ou patronner l'expérience dans un corps de troupes? Voyons ! Qui est-ce qui pouvait, dans une division d'occupation, autoriser l'emploi ou la tentative d'emploi de rations quelconques? Ce n'était certainement pas M. Granet; il fallait bien que ce fût un général exerçant un commandement sur ces troupes. Voilà, je crois, un argument de bon sens.

Ajoutons ceci : (Quel général commandant des troupes était-ce? Le témoin, bailleur de fonds, vous Ta appris tout à l'heure : c'est Te général qui commandait les ti'oupes de Tunisie qui devait autoriser l'expérience.

Quel était le général commandant en chef de Tunisie? C'était bien celui qui signait d'habitude G. B., c'est-à-dire Boulanger.

Mais il y a mieux.

C'est, veuillez bien le remarquer, le 28 juillet 1885 — le 28 — que Maréchal promet 210,000 francs pour répondre au désir de G.

Or, treize jours avant, c'est-à-dire le 15 juillet, Boulanger envoyait de Tunis à Buret un télégramme commençant ainsi :

Tunis, 15 juillet, 6 heures 55 du soir. — Reçu lettre du 11; merci. Comptez sur moi pour café.

Ah! commençons-nous à voir clair?

Mais ce n'est pas tout, et je demande à la Haute Cour de vouloir bien me faire encore crédit de quelques minutes d'attention.

Toutes les opérations de ce genre font, on le sait, pulluler les courtiers et les intermédiaires. C'est ainsi qu'on voit bientôt, dans Ta-ffaire des cafés, apparaître, non pas M. Granet, mais un sieur Aragon, lequel va beaucoup écrire à Buret et que nous avons voulu entendre comme témoin. Il n*est pas mort comme Maréchal, mais il a été porté disparu du sans domicile connu sur les registres de la police. Il va beaucoup écrire à Buret en se représentant comme l'intermédiaire des fabricants de café.

Dans une lettre en date du 12 août, — c'est le mois qui suit le télégramme de Boulanger disant : « Comptez sur moi pour café, » — il gourmande Buret de ses lenteurs et fait

remarquer que Maréchal et Pellelier, qui était un autre fa^ hricant, ont déjà consenti de grosses sorties de fonds et qu'ils ne consentiront à « aller de Tavant > que si Ton éclaire au préalable M. Pelletier c sur l'emploi discrètement indiqué par Buret de deux fois 3,000 francs (dont un tiers de chacun) à lui légitimement dévolus ».

Comment! Il faut éolairer les fournisseurs qui veulent obtenir un privilège sur l'emploi discrètement indiqué par Buret des deux fois 3,000 francs légitimement dévolus? Mais Buret a donc reçu 6,000 francs dont il devait conserver la moitié? Je ne puis comprendre autrement en lisant cette lettre : il a reçu 6,000 francs à litre de pot-de-vin ou à valoir.

Il allègue, sur ce point, que ses souvenirs sont trop vagues. Peut-être — cela se voit dans ce genre d'affaires — la peur d'être inculpé comme complice explique-t-elle suffisamment son défaut de mémoire.

Mais la lettre adressée à lui-même est une preuve indéniable du fait. Il est certain qu'on y fait allusion à une somme de 6,000 francs qui a été envoyée à Buret, somme de 6,000 francs qui, divisée par 2, donne deux fois 3,000 francs. Buret avait donc à partager avec quelqu'un.

Avec qui avait-il à partager? Ce n'est pas avec M. Granet; il n*est pas question de lui dans la lettre d'Aragon. Il ne s'est d'ailleurs jamais agi que de favoriser celui qui pourrait être favorable aux expériences dans la division de Tunisie.

Par conséquent, si nous cherchons ce que veut dire la lettre d'Aragon, nous sommes bien conduits à supposer que cette lettre indique un pot-de-vin de 6,000 francs qui a été divisé entre deux personnes.

Cependant la commission d^administration a rejeté les cafés eu tablettes présentés par Maréchal au ministre de la guerre. Alors lettre de Boulanger à Buret :

J'ai reçu les rapports que j'attendais. Ils sont en tout point défavorables. Il n'y a rien à faire.

Mats je tiens à vous les faire lire, afin que vous puissiez constater par vous-même avec quel soin les expériences ont été conduites.

Venez donc me voir, soit demain, soit après demain, de 10 à 11 heures.

Ainsi, vous voyez là Boulanger, général de division, qui

prend la peine de s'excuseï* auprès de Buret el qui cherche à se justifier devant lui parce que Taffaire des calés n*a pas réussi. Et quand nous le voyions, tout à Theure, lui envoyer une dépêche en disant : c Comptez sur moi pour les cafés, » que, d'autre p«rt, nous voyons Maréchal promettre un pot-de-vin de 200,000 francs à partager entre Buret €t la personne qui, dans l'armée de Tunisie, pouvait faire expérimenter ses cafés, je crois que nous ne devons pas être plus longtemps gênés par Tinitiale G., et que nous devons reconnaitre que celui qui a pu partager avec Burot ne pouvait être que le général de Tunisie.

Mais il y a encore mieux, et c'est par là que je \st\s terminer. Lorsque Taffaire s'est écroulée, Aragon a poussé un cri de colère. Regrettant à ce moment l'argent qu'il avait dépensé, il s'adressait à Burot eu ces termes :

En présence de ce délabrement, je me demande forcément aujourd'hui qu'est-ce que M. Boulanger a fait en notre faveur pour le lancement de l'innovation et à quoi à servi l'immixtion de M. Granet.

Les 6,000 francs, divisés en deux, de l'origine n'auraient donc servi à rien du tout!

, Quand l'affijire est finie, voilà donc Aragon qui déclarequ'à l'origine on a donné un pot- de- vin à valoir de 6,000 francs, et qui dit : Mais, alors, qu'est-ce que le général Boulanger a fait pour nous? Les 6,000 francs de l'origine n'ont donc servi à rien ? - ^

Affaires des épaulettes.

J'arrive au second fait. C'est une affaire de marché d'épaulettes.

Je vais procéder de la môme façon et vous faire connaître la déclaration de Buret; nous procéderons ensuite à son contrôle. Voici ce que dit Buret :

L'épaulette avait été supprimée dans l'armée du général Lewal pendant le cours de son ministère de la guerre. Cette mesure engageait gravement les intérêts de M. Dupuy, qui avait un important stock d*épauleites fabriquées en magasin et qui perdait l'espoir de les voir acheter par Tadministralion de la guerre.

Le sieur Oupuy s'adressa à moi pour que je tâchasse de lui faire prendre ces épaulettes, en profitant de ce que la mesure prise par le général Lewal autorisait provisoirement le maintien de l'épaulette dans tous les corps où l'on portail encore le shako.

Il me promettait de me donner 20 centimes par paire d'épaulettes si ,je lui faisais vendre 2 francs la paire.

Je m'entremis encore .nuprès du général Boulanger pour m'assurer st)n concours et lui offrir de partager avec lui la commission promise, ce qu'il accepta. Il me demanda, comme dans l'affaire du café, de me faire donner un engagement en règle, et lorsque M. Dupuy eut régularisé sa promesse, il se mit à l'œuvre et me Ht savoir, par diverses Jetlres et dépêches, qu'il s'employait activement au succès de noire entreprise.

11 nous avait donné à M. Dupùy et à moi le moyen de nous présenter aussi utilement dans les bureaux du\ ministère de la guerre en nous recommandant à la bienveillance des généraux Mercier et Gervais, ainsi qu'en témoignent deux télégrammes que vous devez avoir en main.

Voyons maintenant si l'on peut contrôler utilement cette déclaration , et commençons par la déposition de Dupuy, celui qui avait des épaulettes en mains ; voici ce qu'il dit :

Lorsque, sous le ministère du général Lewal, l'épaulette fut supprimée dans l'armée, je fus très préoccupé de cette mesure, qui menaçait de me laisser pour compte un stock important d'cpauleltes fabriquées en vue des livraisons à faire au ministère de la guerre.

Je rencontrai alors par hasard dans une maison tierce M. Buret, qui me fit seâ offres de service, me parla de hautes influences qu'il pouvait mettre en œuvre, et me fit espérer de pouvoir me faire acheter ma marchandise, soit en obtenant la rétractation de la mesure prise par le général Lewal, soit en profilant de C3 que celle mesure comportait lo maintien temporaire de l'épaulette dans tous les corps de troupes qui avaient encore le' shako.

J'acceptai les offres de M. Buret, et c'est ainsi que j'ai été en relation avec lui pendant un assez long laps de temps.

Je sus par lui qu'une des influences qu'il comptait faire agir dans mon intérêt était colle du général Boulanger. Il me parla aussi de M. Granet, de M. Clemenceau et de plusieurs autres. Je ne puis dire,, d'ailleurs, s'il était bien exact que M. Buret fût en situation d'obtenir le concours des personnes diverses dont il put citer les nom? ; je me borne à reproduire ses dires.

Le témoin, dans la fin de sa déposition, après avoir dit qu'il ne sait pas à qui Buret voulait s'adresser pour avoir un appui certain au point de vue de la vente des épaulettes, dit qu'on lui a bien indiqué que Boulanger pouvait être une de ces bonnes influences à faire agir, mais qu'on avait nommé aussi M. Granet et un ou deux autres députés, et qu'en définitive il ne pouvait pas formuler une accusation contre Boulanger.

Il a donc procédé avec une extrême réserve, tout en disant que le général Boulanger était une des personnes sur les-

quels Buret comptait pour lui faire réaliser son opération.

On a naturellement entendu comme témoin M. Granet.

M. Granet avait encore été non pas pris à partie, mais indiqué comme pouvant, par son nom, couvrir le général Boulanger comme dans Taffaire des cafés.

M. le président de la commission d'instruction a reçu la déposition que voici sur co point :

• Quant à M. Dupuy, je ne Tavais jamais vu avant la fin de Tannée 1887. Je me souviens cependant que M. Buret me pria très instamment de rappeler au souvenir du général Boulanger, alors ministre de la guerre, une réclamation de M. Dupuy. Je le fis.

Le général me répondit qu'il s'était imposé comme une règle invariable et absolue de ne traiter directement aucune réclamation d'entrepreneur; que celle-ci, comme toutes autres, serait examinée par la direction compétente, et qu'il adopterait la solution proposée par le service.

La première ligne de cette déposition me paraît décisive, ou il faudrait dire alors que M. Granet a trompé !a commission d'examen, et a prêté, avec l'intention de mentir, le serment de dire la vérité.

M. Granet affirme qu'il n'a été en relation avec Dupuy qù*en 1887; il ne pouvait donc pas servir, en 1885, d'intermédiaire entre Dupuy et Buret, qui était l'homme de Dupuy à cette époque.

Ce n'est pas tout. Dupuy n'a pas livré à la justice seulement sa déposition en 1885. En 1889, Dupuy dit : « C'était peut-être Boulanger ou Granet; » mais nous allons voir ce qu'il a dit en 1885 : nous avons sa correspondance avec Buret, et elle va être instructive :

Paris, le 25/i 188o.

Monsieur Buret, Paris,

Lundi, je vous donnerai toiis les détails de l'affaire dont je vous ai parlé, mais je crois qu*il est bon que nous réservions ces moyens-là pour mon projet « galon ».

Téléphonez-moi aussitôt après votre visite au grand chef, ce qui ne m'empêchera pas d'aller vous voir vers 3 heures aux Arcades.

Je vous serre la main.

Signé : E. Dupuy.

On sait que Boulanger, à cette époque, venait souvent à Paris. H n'y avait donc rien d'étonnant à ce qu'il s'y trouvât à ce moment.

Autre dépêche de Dupuy à Buret.

M, Buret t rue de la Voie-Verte, 5^,

Paris-Montrouge,

Cher monsieur, j'ai tu mon homme; rien à faire; il ne connaît que très peu le général; voyez donc si vous devez attendre le retour de Tunis et avisez-moi de (?) décision.

Je vous serre la main.

Signé : Dupuv.

Rapprochons décos deux dépêches une ligne de sa déposition :

Je sus par lui qu'une des influences qu'il comptait faire agir dans mon intérêt était celle du général Boulanger.

Ah ! je crois que voilà quelque chose qui va nous expliquer le mot qu'il a prononcé plus tard : « Il faut voir le grand chef, » et le mot qu'il a encore prononcé plus tard : « Il faut attendre le retour de Tunisie. »

Incontestablement, M. Granet, qui pouvait être un député influent, n'est pas, quand il s'agit d'épaulettes dans les régiments, un grand chef. Incontestablement, M. Granet n'a point à opéreç, lorsqu'il siège au Palais-Bourbon, sOn retour de Tunisie.

' Par conséquent, il ne s'agit pas de M. Granet, mais bien pour Dupuy, auquel on l'avait promis comme un protecteur naturel de quelqu'un qui, en matière d'épaulettes, c'est-àdire en matière militaire, était le grand chef dont on attendait le retour de Tunisie, c'est-à-dire du général Boulang'er.

Je crois, Messieurs, qu'il y a là une probabilité dont il faut bien tenir compte. Mais Dupuy ne s'en tient pas là, lui; il propose la commission exactement dans les termes rapportés par Buret.

• Première lettre. — 10 août.

... Je crains un échec. Dans tous les cas, vous savez que si vous me faites vendre mes épaulettes au prix de 2 francs, il y a 20 centimes par paire pour vous.

Deuxième lettre.

Je crois que vous, personnellement, avez confiance en ma parole; mais il se pourrait que votre ami n'ait pas cette même confiance. Je tiens à aller au-devant de ses suppositions de doute sur mon compte, c'est-à-dire que je suis prêt à vous écrire une lettre m*engageant formellement.

Il est très important pour moi de savoir s'il y a sérieux espoir.

Remarquons cette dernière ligne et lisons une autre dé* pêche de M. Dupuy.

Paris le 36/2 {sic) 1885.

. Mon cher ami.

Ce que je désire au sajet de mes épauleltes, c'est d'être présenté à M. Varnet, chef du cabinet du minisire de la guerre, pour l'entreUnir... ctc

Ces demandes d'espoir et de recommandations ne peuvent s'appliquer, suivant moi, qu*à un absent, ami particulier de Buret, et non à M. Granet, qui était sur place et dont on pouvait solliciter Tappui direct et immédiat.

Dupuy avait été en rapports personnels avec M. Granet^ qui habitait Paris; et, pour arriver à lui, Il n'aurait pas eu besoin d'intermédiaire, il n'avait qu'à aller le trouver chez lui en le priant de lui ouvrir les portes du ministère.

Il s'agit donc en ce moment d'une personne qui était absente, qui n'était pas Granet, qui était un grand chef et qui était en Tunisie. Voilà les probabilités.

Eh bien, voilà la preuve maintenant que ce n'est pas de M. Granet qu'il s'agit quand on parie d'un ami qui doit partager la commission, mais s'est justement de Boulanger luimême qui donne les recommandations désirées par Dupuy,

En effet, quand Dupuy à voulu être recommandé aux généraux du ministère de la guerre, quelle est la réponse de Buret?

Premier télégramme (du général Boulanger à Buret) : Je prie le général Mercié d'accueillir M. Buret avec sa bienveillance habituelle. Tunis.

Général Boulanger.

Deuxième télégramme de Boulanger à Buret :

Suis persuadé que le général Gervais vous réservera toute sa bienveillance quand vous lui ferez paèser le présent télégramme. Meilleures amitiés. Tunis. /

Général Boulanger.

besoin a beau

. Ainsi voilà qui est bien acquis. Lorsque Dupuy a

d'être recommandé au ministère- de la guerre, on

essayer de glisser le nom de Granet pour donner le change; ce n'est point du tout à M. Granet qu'on s'adresse. La preuve, c'est que c'est Boulanger qui envoie de Tunis

la recommandation demandée, et la réponse fait évidemment deviner le nom du destinataire, de celui qui Tavaildemanfiée; Ce n'est pas encore tout. Boulanger a écrit à Buret de Tunisie une petite lettre ainsi conçue, et qui nous tire des doutes dans lesquels nous aurions pu peut-être nous égarer encore quelques instants.

Lettre de Boulauger; Tunis, à Buret.

Paris 16 avril 1885.

Je viens de recevoir voire télégramme. J'écris par ce courrier pour M. Dupuy... » Ah! voilà le mot de l'affaire. — a ... non pas au ministre lui-même, mais à quelqu'un qui à l'oreille du ministre. Vous pouvez compter sur moi en ceci comme eu toute occasion... » Et plus loin : Brûlez cette lettre. »

Cinq jours après, le 21 avril, voilà une nouvelle lettre de Boulanger à Buret, expédiée de Tunis :

Conildentielle. -* J'ai écrit pour les épdulettes Dupuy...

Votre ami dévoué,

Général Boulanger,

C'est donc bien lui, messieurs, qui s'est occupé confidentiellement avec son cher Buret de Taffaire des épaulettes Dupuy. C'était bien lui Tami qui partageait les 20 centimes qu'on devait parfaire au nommé Buret. On ne trouve nulle part M. Granet, — je ne dis pas cela pour le défendre, je n'ai pas à m'occuper de lui, — j'en parle seulement parce que c'est l'objection vivante avec laquelle on a cherché à obscurcir l'affaire.

Renseignements de moralité.

A titre de renseignements de moralité, la commission a renouvelé un certain nombre de faits dont quelques-uns pourraient être déférés à l'autorité militaire.

Nous avons notamment trouvé dans la déposition de M. Trélat, le fils de l'ancien ministre des travaux publics, directeur de notre école nationale d'architecture, homme bien connu et bien respecté, la révélation d'une tentative de trafic de décorations pratiquée de compte à demi — je vais encore ici le trouver en regrettable compagnie '— entre Boulanger, alors ministre, et M. Vergoin.

Quand j'aurai lu cette déposition, messieurs, personne ne

trouvera singulière la façon dont je parle des gens qui en sont Tobjel.

Je fus accoste, dît M. Trélat, par un de mes amis dont il m*est impossible de révéler le nom. Cet ami m'entretint de deux faits dans lesquels le général Boulanger avait été mêlé :

Le premier était relatif à une demande pressante d'argent (4,000 francs), dont M. Vergoin, député, avait été l'intermédiaire.

M. Vergoin s'était adressé à un employé du ministère des travaux publics ou du commerce (connu dans ce milieu-là pour ses relations boulangistes) de la part du général Boulanger pour obtenir celte âomme de 4,000 francs.

Cette tentative n'ayant pas réussi, à cause de la répétition des demandes du même genre qui s'étaient produites et auxquelles satisfaction avait été donnée, M. Vergoin vint alors proposer au même employé du ministère une affaire d'une autre nature :

Il s'agissait d'une somme de 80,000 francs à fournir contre une décoration qu'on promettait à un riche industriel de Lille.

L'intermédiaire exigeart un engagement formel, qui lui fut fourni par une lettre du général Boulanger. Mon ami a vu et lu cette lettre, et il a parfaitement reconnu l'écriture et la signature du général Boulanger.

Cette affaire, néanmoins, n'eut pas de suites, parce que, dans la pensée des personnes qui s'entremettaient dans l'intérêt du général Boulanger, elle devait recevoir une prompte solution, et que, lorsqu'on se présenta à Lille pour obtenir la réalisation do la promesse d'argent, l'industriel en question avait quitté Lille, et était parti pour la Hoir lande.

Quelque temps après, lorsque l'affaire Caffarel éclata, l'employé du ministère dont j'ai parlé plus haut se précipita chez l'intermédiaire qui détenait la lettre du général, et lui demanda, avec une gronde émotion, de la lui remettre.

A ce moment, la lettre avait déjà été détruite sur les coaseiis qui avaient été donnés à l'intermédiaire en question par mon ami, qui l'avait constamment engagé à ne pas s'engager dans une 'affaire de cette sorte.

D. — L'intermédiaire dont vous venez de me parler élail-il intéressé à la négociation ^e l'affaire ?

R. — Oui. D'après les déclarations de mon ami, il devait recevoir 20,000 francs à litre de commission,

D. — Permettez-moi d'insister et de vous demander s'il vous est absolument impossible de faire connaître le nom de la personne de qui vous tenez ces récils ? »

M. Trélat déclare alors qu'il s'agit d'un vieillard dans l'indigence, qui perdrait sa place si son nom était révélé; il demande seulement à se porter fort pour lui, sans le nommer.

On voit s'entr'ouvrir ici tout un horizon ; et l'on doit se souvenir que, dans les renseignements que j'ai lus sur la

femme Pourpe, il était question de relations entre cette femme et la dame Limouzin.

Voilà un fait ; vous apprécierez, messieurs, s'il ne contient pas la révélation du trafic d'une décoration, et si ce ministre de la guerre n'a pas écrit une lettre afin d'arriver à vendre la croix de la Légion d'honneur pour avoir sa part dans une somme de 80,000 francs.

Le réquisitoire expose sommairement Taffaire du Bulletin officiel du Ministère de la guerre où Boulanger aurait poursuivi une vengeance contre Baudin, représentant de la maison Dumaine, qui était propriétaire du Journal militaire. Boulanger aurait changé, sans prévenir personne, les clauses du cahier des charges, de façon à faciliter Tadjudication du ^a/ye^/n à son ami Lavauzelle, qu'il fit décorer ultérieurement par le ministre du commerce.

L'outillage des fusils Label.

M. le procureur général passe à l'affaire d'un achat d'outillage de guerre en Amérique.

Nous avons, à cet égard, le récit d'un des hommes les plus considérables de l'armée, qui a été très discret et très réservé, mais qui a laissé percer sa pensée entre les lignes, et qui, par conséquent, nous a très bien renseigné sur les agissements probables de Boulanger ; et c'est dans un fait de ce genre que l'autorité militaire, si jamais il est question de réunir un conseil de guerre, pourra bien trouver la base d'une de ces condamnations terribles qui empêcheront l'ancien général de porter plus longtemps sur sa poitrine la croix qu'il y porte encore aujourd'hui.

Boulanger, à un certain moment où on n'était pas du tout menacé de la guerre, voulut, dans un intérêt de réclame, multiplier et augmenter considérablement la production du fusil Lebel.

Gomme la fabrication des fusils en France était assez lente, il a chargé M. le général Gras, alors colonel, et deux ou trois officiers considérables, constitués en commission militaire, de procéder en Amérique à l'achat d'un outillage spécial.

En matière de fabrication d'armes à feu, M. Gras n'a point besoin d'être conduit avec des lisières; cependant. Boulanger chercha à lui en mettre.

La commission étant sur le point de partir, il dit à M. « Gras : J'ai deux de mes amis, des Américains, qui pourront, là-bas, vous servir très utilement comme guides et comme interprètes ; mais ils ne sont pas ici dans ce moment. Partez toujours ; si c'est possible, je les enverrai vous rejoindre.»

Lorsque M. Gras et ses compagnons arrivèrent à New- York, ils y trouvèrent un télégramme du ministre de la guerre qui leur disait: La personne dont je vous ai parlé va arriver par le prochain paquebot.

Les membres de la commission attendaient un Américain ; ils virent arriver un Parisien qui ne savait pas un mot de la langue du pays et qui par conséquent ne pouvait en aucune façon leur servir d'interprète; la preuve, c'est qu'il leur dit : «Je vous amène mon interprète. » Ce personnage, avant de se présenter au consulat de France pour y rejoindre les membres de la commission, était allé chez le directeur d'une importante manufaciure d'armes de New- York, à qui il avait annoncé la visite de nos officiers en lui disant que nous avions un besoin très pressant d'acheter le matériel en question, comme s'il était poussé par le désir de nous le faire payer le plus cher possible.

Le colonel Gras, flairant un aventurier, demanda des renseignements par télégramme à un de ses compagnons d'armes et de ses collègues au ministère, et cet officier, qui, si j'ai bonne mémoire; était le général Nîmes, lui apprit que la personne à qui M. Boulanger confiait le soin de conduire notre mission militaire passait à Paris pour être, on ne disait pas un homme indélicat, mais un brasseur et un lanceur d'affaires.

M. Gras ne s'avança donc qu'avec beaucoup de prudence; et, comme on l'avait mis en rapport avec un fabricant qui, connaissant les besoins de la France, cherchait à faire payer ses marchandises très cher, le colonel fit très grise mine à ce Paiisien qui lui était adressé comme Américain, et il cherchait à l'éloigner par une attitude très digne, très courtoise, mais empreinte d'une froideur telle qu'il n'y avait pas à se méprendre sur ses sentiments.

Ce monsieur s'est alors retiré. M. Gras, délivré de la personne que Boulanger lui avait donnée comme tuteur forcé, a

parfaitement accompli sa mission, comme il accomplit toutes celles dont il est chargé.

Quand il revint à Paris, il fut reçu par le ministre de la guerre, le général Boulanger, et M. le colonel Gras pouvait croire que la première question de M. le ministre de la guerre serait relative à l'armement, et qu*un si chaud patriote lui demanderait, par exemple, si, à Taide de l'outillage venu d'Amérique, on pourrait bientôt donnerdes armes ànos braves ' soldats.

Eh bien, il n'en a rien fait, et quand M. Gras eut été introduit dans le cabinet du ministre, celui-ci lui dit, pour première interrogation, en lui faisant remarquer que c'était confidentiel : « Avez-vous vu un tel? En avez- vous été content? Dites-moi donc s'il a reçu une commission. »

Voilà des faits qui peuvent paraître assez curieux, surtout quand on sait, — et aucun de nos officiers généraux, aucun de ' nos anciens ministres ne l'ignore, — que nos missions militaires, quand il s'agit d'opérations de celte nature, adressent des rapports au ministre, et que la première chose qu'on fait au ministère, c'est de classer ces rapports dans les archives.

Ce sont, en effet, des pièces de la plus haute importance.

Eh bien, les pièces de la mission Gras ont disparu pendant que Boulanger était ministre de la guerre.

On n'a jamais pu s'expliquer cette disparition; et le général Gras, interrogé, a. déclaré, en premier lieu, que lui, qui avait toujours fait son devoir, l'avait encore fait dans cette occasion, en déposant toutes ces pièces, télégrammes et rapports, au ministère; qu'elles y avaient été adressées de la façon la plus régulière; en second lieu, qu'il lui était bien difficile de comprendre qu'au ministère de la guerre on ne les eût pas classées ; des documents de ce genre, en effet, ne sont point la propriété du ministre ; ils sont chose sacrée, absolument comme les fonds de la caisse de réserve.

Eh bien, ces pièces, qui contenaient une partie de l'histoire de notre armement national, ont suivi le même chemin que les fonds de la caisse de réserve; elles ont disparu pendant que le seul maître au ministère était l'homme qui avait demandé si le sieur X... avait reçu une commission 1

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Le réquisitoire cite enfio .- l'^ une affaire relative à la création d'une banque d*État en Tunisie, au sujet de laquelle M. Benoît- Ghampy, interrogé par le président de la commission d*instractioo, a déclaré que Boulanger ayant été général à Tunis devait avoir nne influence prépondérante au conseil des ministres, et qu'en donnant quelque argent aux journaux qui soutenaient sa politique et lui faisaient de la réclame, on avait pensé qu'on pourrait trou ver le moyen de lui être agréable ; 2« le fait des lits militaires où la ratification d'un traité passé avec la maison Lecerf et Sarda aurait été refusée par le ministre de la guerre au dernier moment, bien que l'intendance l'eût accepté. Une société concurrente, la société Laffltte et C**^, avait essayé d^obtenir de MM. Lecerf et Sarda la renonciation à leur traité moyennant le vei-^ement de sommes considérables. Des négociations auraient été entreprises alors avec Boulanger par la société Laffitte, et c'est ainsi que le traité Lecerf n'aurait pas été ratifié.

Je n'ai pas besoin, messieurs, d'aller plus loin, je veux seulement me résumer et vous dire*: Vous êtes compétents pour le détournement relatif aux 24,000 francs, parce qu'il est connexe au complot ; mais vous n'êtes pas quant aux autres faits. Vous êtes compétents, détournement ait été accompli pai' un homme qu temps qu'il était général, était ministre, en vei cipe de la connexité. Ne vous laissez pas arré objections qui se sont élevées.

Les ministres, messieurs, se trouvent dans un prévue par notre Constitution de 1875.

Lorsque la Chambre des députés les met en ce qui est son droit de par la Constitution, c'e Cour qui doit les juger. Mais, puisque c'est un c vement prévu, et, par conséquent, exceptionn les ministres ne sont pas mis en accusation par 1 des députés, ils sortent du droit d'exception pc dans le droit commun ; et la conséquence en d naturellement, c'est qu'ils appartiennent à leur! turels: car, autrement, ils n'appartiendraient à aucune espèce de juridiction ; et alors il y aurait, ce que nos lois modernes ne veulent pas, une classe de citoyens assurée de l'impunité.

Les juges naturels sont, si les ministres sont des mi-

nislres civils, la cour d'assises ; si les ministres sont des ministres militaires, le conseil de guerre; et c'est pour cela que^ dans mes conclusions écrites devant la commission de la Haute Cour, j'ai parlé du conseil de guerre pour les crimes commis par Boulanger général, même alors qu'il était ministre.

Mais vous n'avez à vous préoccuper ni de la question du ministre, ni de la question du général en activité de service : vous avez Boulanger qui est déféré à votre justice pour com[)lot et pour attentat. Vous trouvez un fait connexe au complot ou à l'attentat, et vous retenez le fait connexe, quoique Taccusé ait été ministre.

Péroraison.

Je n'avais que cela à vous dire, et vous l'ayant dit, je suis heureux d'ajouter que je suis parvenu, messieurs, au terme de ma tâche.

Je déplore de vous avoir imposé tant de fatigue ; mais vous pouvez voir par la mienne que j'ai cru que c'était nécessaire. J'ai estimé, en effet, qu'il était de mon devoir de tout prouver. Je ne pouvais donc pas ne [las être long.

Et cependant, je n'ai pas tout dit ! H y a encore dans le dossier hien des renseignements utiles que j'ai passés sous silence ; vous les y trouverez. Quant à moi, je crois avoir parcouru tout le cercle qui m'était tracé.

Boulange»*, à l'heure qu'il est, — j'avais promis que je ferais la lumière et je crois que la lumière est faite, — Boulanger, à l'hejire qu'il est, est connu de vous, et on peut dire avec le poète :

Le masque tombe, l'homme reste.

Je vous ai montré aujourd'hui Boulanger avouant ses fautes et ses crimes par la façon dont il a pris la fuite ; car, au moment où nous sommes arrivés on doit mettre les points sur les /. Il ne fera croire, cet homme, à personne en France qu'il a voulu simplement décliner une juridiction ! Il ne fera croire jamais à personne que tous ces petits mensonges venus de loin sont des justifications admissibles. Non ! C'est l'homme qui, talonné par la terreur des confioiilations que

nous lui réservions ici, a fui d'abord en Belgique, puis à Londres ; résistant, dit-on, aux objurgations les plus pressantes de ceux qui sont honnêtes parmi ses amis ; tout disposé même, assure-t-on, à trouver que l'Angleterre est encore trop près de la France.

Donc il se sent coupable !

Ah ! il dit : « Mais, avec le Sénat constitué en Haute Cour, je suis condamné d'avance, »

Il a dit la même phrase en mars 1888, dans un télégramme à Dillon, alors qu'il était à la veille d'être jugé par des généraux français.

J'ai là le télégramme. Il insultait ainsi les généraux qui . siégeaient à l'Ecole militaire.

Il sait bien cependant que s'il est toujours condamné d'avance, quels que soient sos juges, c^est uniquement parce qu'il sait toujours qu'il est coupable I

Dillon et Rochefort l'ont suivi dans sa fuite : même aveu; ils le suivent dans sa honte ; demain, je l'espère, ils partageront son sort devant l'arrêt de 1a Haute Cour et devant le pays.

Je n'ai point à rentrer dans l'examen de quoi que ce soit dans ce naoment, parce que j'espère avoir été assez complet sur chacun des points — ou, du moins, j'ai tenté de l'être — pour ne pas prolonger cette discussion par un résumé.

Mais je tiens à vous dire ceci : depuis quatre mois, des hommes, par des alfîdés dignes d'eux, ont cherché à égarer l'opinion publiijue. Ne vous laissez pas égarer; redressez, messieurs, l'opinion publique, qui est faussée.

La France, grâce à la pression effrénée qu'ils exerçaient, semblait atteinte d'un mal' étrange; on aurait dit depuis quelque temps qu'un souffle de démence avait passé pour un instant sur la foule. Eh quoi ! dans notre pays, à la fm du xix® siècle, il était admis qu'un homme pût être audessus des . lois ; il était admis que l'immoralité, que l'iniprobité de cet homme qui est telle qu'il n'est avouable pour personne, il était admis que tout cela ne comptait pas parce quM s'agissait de lui, et que, même criminel, il avait droit à l'impunité. On a soutenu tout cela, et les hommes qui ont cru possible d'avoir des complaisances ou des défaillances devant cette bande impure ont été proclamés ver-

tueux I ceux qui, au contraire, maudissaient avec une indignation virile l'aventurier qui venait apporter dans les plis de son manteau des menaces de guerre civile et d'une guerre étrangère insensée, ceux-là ont été couverts d*injures et de calomnies. Je crois, messieurs, que, pour ma part, j'en ai su quelque chose.

J'ai commis un crime, je dois l'avouer, avant de m'asseoir. J'avais osé croire que les principes et le droit sont supérieurs aux intrigues humaines et que le magistrat qui applique également la loi à tous fait son devoir.

J*ai commis un autre crime ! J'avais cru aussi qu'il était honnête à moi, l'homme venu des anciens partis, de ne pas trahir le gouvernement de la République au moment où il se trouvait en danger. Et comme ce gouvernement m'avait accueilli et comblé pendant dix années, j'avais cru qu'en lui donnant mon concours à l'heure où il faisait appel à mon dévouement, j'agissais en honnête homme et que je payais ma dette d'honneur.

Tels sont mes crimes ! Et pour cela j'ai été traîné sur la claie, couvert d'injures comme personne ne le fut jamais ! car j'ai été ce qu'il y a de pire au monde, un trouble-fête !

Eh bien, messieurs, cela n'a rien enlevé du sentiment qui me guide, de la force que me donne ma conscience d'aller tout droit mon chemin, à Tàge des cheveux gris, comme j'ai essayé, grâce à Dieu ! d'y aller toujours depuis ma jeunesse. Et aujourd'hui que je suis arrivé a la fin de l'accomplissement de ma tâche, je le dis fièrement devant la Haute Cour : le procès Boulanger et les outrages des boulangistes seront l'honneur de ma. carrière.

Mais il ne s'agit que d'un fait personnel, et je vous prie de me pardonner ce cri involontaire que je viens de pousser. C'est seulement au point de vue général et à un point de vue personnel que j'invoque votre justice. Faites, messieurs, que ces choses ne se renouvellent pas.

Rappelez -vous, je vous en prie, que le bien et le mal sonl d'ordre absolu. Il est temps de se souvenir qu'il ne faut pas faire de la justice distributive et qu'on ne doit pas tout parc^onner à des hommes, parce qu'ils peuvent être un auxiliaire ou un levier. Ce qui est bien est bien, ce qui est mal est mal et sera toujours mal. C'est la loi fondamentale des

LE PROCÈS BOULANGER 2â7

sociétés, et laissez-moi vous dire, laissez dire à un homme qui n*a jamais rougi d'être chrétien, qu'au-dessus des hommes il y a la loi de Dieu. J'espère que vous allez, avec le même courage, affirmer cette grande vérité devant le pays.

Je sollicite un arrêt de condamnation sur tous les points, et j'attends votre verdict avec confiance. En le rendant, vous aurez, comme magistrats, donné à tous une leçon salutaire, et, comme citoyens, vous aurez bien mérité de la patrie.

M. LE Présidents. — La parole est à M. le substitut du procureur général pour donner lecture du réquisitoire écrit.

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