ÉMEUTE A LA GARE DE LYON
quoi Boulanger^ cédant au soi-disanl vœu populaire, prendrait immédiatement le pouvoir.
L^événement ne se prêta pas à la réalisation de ce projet, mais le mot d'ordre était donné dans ce sens. Immédiatement, Rochefort excita la foule et lui assigna rendez-vous devant la Chambre. M. Deroulède s'y trouva à l'heure dite", essaya d'entrer, n'y put parvenir, et cria, sur la place, au parti révolutionnaire, dont les chefs étaient tous présents : « Mes amis, le mot d'ordre est ; « Vive Grévyl Vive Boulanger ! » La masse aussitôt dévint très houleuse, la police dut charger et établir des b^iTages. Le commissaire de police reconnut alors certains individus et put^ étudier les attitudes : ^ J'estime, a-t-il dit à l'instruction, que ces gens-là étaient. payés. » Quelques heures plus tard, M. Deroulède était arrêté rue de Rivoli, à la tète d'une colonne, ayant à ses cjôtés Sou dey, l'anarchiste.
Le lendemain, les mêmes gens revinrent, singulièrement renforcés, et sans hésiter attaquèrent la police et la g^rde républicaine. Sur la place de la Concorde, près des chevaux de Marly, des gardiens furent blessés, dont trois grièvement.
A l'entrée de la rue Royale, d'autres agents furent accueillis à coups de pierre; un d'euxtomba. Les gardes à cheval étaient cernés. Un émeutier tira un coup de revolver sur un des soldats ; un autre soldat fut renversé de son cheval et frappé à coups de bûche. On 1» releva grièvement blessé ; son casque avait été brisé sur sa tête. Un peu plus loin, les agents furent encore assailUs et un autre gar- ' dieu de la paix fut blessé.
Les bandes d'assaillants, dans lesquelles on reconnaissait beaucoup de gens aperçus la veille, manœuvraient avec discrpline, affirment les témoins, et semblaient, comme toujours, obéir à un mot d'ordre.
Cette fois encore, le plan de Boulanger fut déjoué par la fidélité de la troupe et par l'énergie de la résistance.
A partir du 25 mars, on retrouve l'accusé à Paris, chef désormais assuré d'une coalitiou composée dé tous les ennemis de la paix, de l'ordre et de la République.
Il va profiter de son éligibilité pour organiser e^ face de la Constitution le système plébiscitaire; à la tête d'un état-major turbulent et sans scrupules, il va former publiquement un contre-gouvernement. Sous son inspiration, la Ligue des patriotes répudiera son caractère d'origine pour se constituer en une sorte de garde prétorienne.
Il entretiendra dans nos rues le désordre à l'état permanent. Quiconque ne criera pas : « Vive Boulanger î » sera menacé de mort ou frappé. Il aura à sa solde une troupe de camelots pour l'acclamer partout où il passera; lui et ses amis jetteront l'argent à pleines mains pour obtenir des vivats et tromper l'opinion publique.
Il paraît superflu de suivre Boulanger pas à pas durant cette dernière année; ce qui importe, c'est d'énoncer ks faits principaux relevés à sa charge.
L'accusé n'a pas de fortune personnelle ; sa retraite est modeste, et cependant il dispose de sommes considérables. Au temps de son ministère, il était réduit à prendre dans la caisse publique jusqu'aux sommes les plus minimes pour faire face à ses besoins, et, peu de semaines après sa mise à la retraite, un personnage du monde impérialiste racontait tout bas que la caisse Boulanger, tenue par Dillon, contenait 900,000 francs.
Le mystère de cette richesse subite n*a pu être complètement éclairci.
L'opinion à l'étranger serait, d'après les renseignements recueillis, que l'ex-général a reçu de grosses subventions d'un prince pi^tendant. On sait aussi que certains financiers, et même quelques gens du monde, l'ont tour à tour aidé de leur bourse, et qu'un syndicat s'est formé hors de France, sous les auspices de Dillon, pour prêter à Boulan'ger des sommes remboursables à gros intérêts s'il parvient au pouvoir.
L'administration des postes a fourni le relevé de toutes les lettres chargées expédiées à Boulanger depuis le commencement de l'année 1888. Le nombre s'en élève à 1,275. Les pays étrangers y figurent pour 118. L'Italie a effectué 14 envois; l'Autriche, 3; TAl- Icmagne, 1.
Le dossier renferme une autre indication : le sieur Vergoin a été obligé d'avouer devant trois témoins qui l'interrogeaient rudement que Boulanger a été subventionné par l'étranger.
Au point de vue de la démonstration du complot, il faut reconnaître que l'entretien secret de la caisse par des partisans inavoués est un argument sans réplique. Au point de vue de la moralité, le fait n'a pas moins d'importance. Ces sommes étaient remises à Boulanger .dans un but politique. Il ne pouvait, sans descendre un échelon de plus, en appliquer une partie notable à son luxe particulier et à ses plaisirs.
C'est, comme à Tunis et comme au ministère, le système des détournements. Dans un pays de probité et de fierté virile comme le nôtre, de telles questions se posent avec une netteté inflexible. L'homme quia un revenu annuel inférieur à 12,000 francs, qui ne travaille pas et qui dépense plusieurs centaines de mille francs par an est irrémédiablement perdu dans l'opinion.
Boulanger s'est efforcé sans relâche de détourner les militaires de leurs devoirs et de corrompre les agents des administrations civiles pour obtenir des adhérents et des auxiliaires en vue de sa
candidature. L'iastructioa a fait sur ce point une démonstration complète.
Qu*il suffise de citer un exemple ; au mois de décembre 1888, les agents de Boulanger entraînent deux soldats dans un café où la surveillance n'est point à craindre ; ils les endoctrinent, leur disant : <i Boulanger va faire une révolution, vous ne tirerez pas sur nous, nous serons devant vous, vous nous reconnaîtrez. »
Ce disant, ils continuent à les faire boire et leur glissent une pièce d'or dans la main.
A quelques jours de là, Boulanger a essayé lui-même de corrompre le chef de la sûreté.
Les faits constatés étaient déjà nombreux, lorsqu'une saisie, pratiquée au mois de juin, mit en complète lumière les agissements du conspirateur.
Il est aujourd'hui avéré qu'il a fait appel à un grand nombre de fonctionnairee du gouvernement pour en obtenir la complicité et la trahison. Beaucoup ont résisté, maijs il a trouvé chez plus d'un une déloyauté égale à la sienne.
Les liasses d'adhésions sont jointes au dossier.
Sur la plupart des lettres, il a tracé en travers, an crayon bleu, les phrases de sympathie et de remerciements qu'un secrétaire devait copier à l'adresse des serviteurs infidèles de l'Etat. Il a collectionné, étiqueté, conservé avec complaisance les assurances les plus viles et même les propositions criminelles. Le dossier est plein à cet égard des renseignements les plus précieux et des preuves les plus tristes de l'abaissement du sens moral dont Boulanger a été le principal artisan. La saisie de ces archives ne doit donner lieu à aucune citation avant lés débats : il n'est pas inutile cependant de rappeler le soin avec lequel Boulanger gardait les lettres commençant par Ave, César, Impœrator ; on lui parlait d'un concours armé, d'épées offertes, des propos indisciplinés de certains soldats ou de la livraison acceptée par lui de rapports secrets sur la défense de nos frontières.
Rochefort écrivait avec cynisme en 1887 : « Votre police est à nous. » C'était un mensonge; mais il n'a pas tenu à Boulanger et à Rochefort que l'enrôlement ne fût général.
Boulanger, plus d'une fois, a avoué le complot. Il s'est vanté, au mois de janvier 1889, d'ouvrir l'Exposition au mois de mai; lorsque le sieur Laguerre. à la tôte d'on ne sait quel groupe, lui a offert .une canne, il a promis de s'en servir à l'occasion « comme d'un manche à balai ».
Rochefort a écrit de son côté que, <' si le commissaire de police paraissait, on lui rappellerait qu'il se trompe de porte avec quelques bons revolvers d'un sérieux calibre. »
Les principaux affiliés ont parlé couramment d'un coup de force, même dans des réunions publiques.
Et dès que la justice a voulu demander des comptes aux' trois conjurés, ils ont avoué une fois de plus en prenant la fuite.
Tous les faits ci-dessus énoncés sont, sans excepiion, justifiés par les actes de procédure, et le réquisitçire, qui renferme une analyse plus complète, mentionne, à chaque page, les numéros des pièces auxquelles il se réfère. Ainsi la preuve des moindres détails est établie et sera produite.
En conséquence, le général Boulanger , Rochefort et Dillon sont accusés :
!•» Boulanger, Dillon et Rochefort-Luçay, d'avoir, au cours des années 1886, 1887, 1888, 1889, concerté et arrêté ensemble un complot ayant pour but soit de détruire ou de changer le gouvei*nement, soit d*exciter les citoyens ou habitants à s'armer contre Tautorité constitutionnelle ;
Avec celte circonstance que ledit complot a été suivi d*actcs comr mis ou commencés pour en préparer Texécution.
Rappelons les textes du Code pénal qui prévoient les faits relevés par l'acte d'accusation :
Art. 87. — L'attentat dont le but est soil de détruire ou changer là forme du gouvernement, ou Tordre de successibilité au trône, soit d'exciter les citoyens ou habitants à s'armer contre l'autorité , impériale, est puni de la peine de la déportation dans une enceinte fortifiée.
Art. 88. — L'exécution ou la tentative constituent seules l'attentat.
Art. 89. — Le complot ayant pour but les crimes mentionnés aux articles 86 et 87 ;
S'il a été suivi d'un acte commis ou commencé pour en préparer l'exécution, sera puni de la déportation.
S'il n'a été suivi d'aucun acte commis ou commencé, la peine sera celle de la détention.
Il y a complot dè^ que la résolution d'agir est concertée et arrêtée entre plusieurs personnes.
S'il y a eu proposition faite et non agréée de former un complot pour arriver aux crimes mentionnés dans les articles 86 et 87, celui qui aura fait une telle proposition sera puni d'un emprisonnement d'un an à cinq ans.
' Art. 169. — Tout percepteur, tout commis à une perception, dépositaire ou comptable public, qui aura détourné ou soustrait des deniers publics ou privés, sera puni des travaux forcés à temps, si les choses détournées ou soustraites sont d'une valeur au-dessus de 3,000 francs;
Si les accusés ne se présentent pas et doivent, par conséquent
être jugés par contumace, voici le texte des articles du code d'iastruclion criminelle qui régleront la procédure :
Art. 46o. — Lorsque, après un arrêt de mise en accusation, Taccusé n'î^ura pu être saisi, ou ne se présentera pas dans 4es dix jours de la notification qui en aura été faite à son domicile,' le président du tribunal rendra une ordonnance portant qu'il sera tenu de se présenter dans un nouveau délai de dix jours.
Sinon, il serait déclaré rebelle à la loi.
l\ sera suspendu de l'exercice de ses droits de citoyen 1
Ses biens seront séquestrés pendant Tiastruction de la contumace.
Toute action eii justice lui sera interdite pendant le même temps.
Toute personne sera tenue d'indiquer le lieu où il se trouve.
Art. 466. — Cette ordonnance sera publiée à son de trompe ou de caisse, le dimanche suivant, et affichée à la porte du domicile de l'accusé, à celle du maire et à celle de Tauditoire de la cour d'assises. ! ^ <
Art. 467. — Après un délai de dix- jours, il sera procédé au jugement de la contumace.
Art. 468. — Aucun conseil, aucun avoué ne pourra se présenter pour défendre l'accusé contumax.
Si l'accusé est absent du territoire européen de la France, ou s'il est dans Timpossibilité de se rendre, ses parents ou ses amis pourront présenter son excuse et ea plaider la légitimité.
Art. 471. — Si le contumax est condamné, ses biens seront, à partir de l'exécution, considérés et régis comme biens d'absent.
Art. 476. — Si l'accusé se constitue prisonnier, ou s'il est arrêtéavant ([ue la peine soit éteinte par la prescription, le jugement fendu ' par contumace et les procédures faites contre lui seront anéantis de plein droit, et il sera procédé à son égard dans la forme ordinaire.
i? Boulanger, d'avoir, depuis moins de dix ans, notamment les- 8 et 14 juillet, l*^'" et 2 décembre 1887, à Paris, commis un ou plusieurs attentats dont le but était soit de détruire ou de changer le gouvernement, soit d'exciter des citoyens ou habitants à s'armer contre l'autorité constitutionnelle ;
Lesquels attentats ont été manifestés par des actes d'exécution ou des tentatives qui n'ont été suspendus ou n'ont manqué leur effet que par des circonstance's indépendantes de la volonté de leurs auteurs ;
3° Dillon, d'avoir, avec connaissance, aidé ou assisté Boulanger, dans les faits qui ont préparé ou facilité raciioji, et de s'être ainsi rendu complice du crime d'attentat ci-dessus spécifié ;
4<> Rochefort, d'avoir, par machinations ou artifices coupables, provoque au crime d'attentat, ordonné des instructions pour le com-
mellre ; d'avoir, avec connaissance, aidé ou assisté Boulanger dans les faits qui ont préparé ou facilité Faction, et de s'être ainsi rendu complice du crime d'attentat cirdessus spécifié ;
5<* Boulanger, d'avoir, en 1886 et 1887, à Paris, étant dépositaire ou comptable public, détourné ou soustrait des deniers publics qui étaient entre ses mains on vertu de ses fonctions ;
Avec cette circonstance que Boulanger a commis les détournements ou soustractions ci-dessus pour se procurer les moyeps de commettre les crimes d'attentat et de complot spécifiés plus haut, ou pour en faciliter l'exécution ; '
Crimes prévus et punis par les articles 87, 88, 2, 89, 59, 60 et 169 du Code pénal.
Fait au parquet de la Haute Cour, le 15 juillet 1889.
Le Procureur général,
QOfiSNAT DE BeAURBPAIRE.
Ces documents sont complétés :
Par la signification qui a été faite à chacun des accusés ;
Par le signalement des accusés,
La Signification :
L'an mil huit cent quatre-vingt-neuf, le seize juillet,
A la requête de monsieur le procureur général près la Haute Cour de justice, lequel fait élection de domicile en son parquet, sis dite ville, au palais du Luxembourg,
J'ai^ Charles-Marie-Georges Dupuis, huissier audienciepià la Cour d*appel de Paris, demeurant même ville, au Palais de Justice, signifié et laissé copie au nommé Boulanger (Ernest), demeurant à Paris, rue Dumont-dTrville, n** 11 bis, où étant et parlant comme en l'original,
De Tarrèt et de l'acte d'accusation qui précèdent.
A ce que, du contenu auxdils arrêts et acte d'accusation le susnommé n'ignore, je lui ai, en parlant comme dessus, laissé la présente copie.
Coût : soixante-quipze centimes.
G. Dupuis.
Signalement de Boulanger (Georges- Ernest-Jean-Marie) :
Né à Rennes, le 29 avril 1837, d'Ernest-Jean-Rosalie et de Mary- Anne Webb-Gritfith.
Agé de cinquante-deux ans.
Taille, 1">,68 ^nviroo.
Front large et ridé, cheveux châtains un peu grisonnants, coupés en brosse, barbe blond roux coupée ras sur les joues, clairsemée sur les côtés, taillée en pointe, moustache châtain, teint mat, yeux bleus enfoncés dans Torbite, sourcils épais.
Signes particuliers : patte d'oie aux tempes très prononcée, rides sur les joues, cou fort, marche lourde, porte le haut du corps en avant et penche un peu la tête à droite.
Certifié conforme:
Le Greffier en chef^ Albert Sorel.
Signalement de Rocheport-Luçay (Henri- Victor) :
Né à Paris, le 30 juin 1831, fils de Claude-Louis et de Marie Morel.
Agé de cinquante-huit ans.
Taille, 1™,70 environ.
Front haut et découvert. — Cheveux crêpés tout blancs (touffes sur le devant). — Moustache grisonnante, plutôt blanche, avec quelques poils noirs, barbe (barbiche ai menton de même nuance). — Yeux brun foncé presque noirs. — Sourcils bien fournis. — Teint pâle, presque cadavérique.
Signes particuliers: joues un peu creuses par le bas; pommettes saillantes; figure allongée, patte d*oie aux tempes, cou long. Démarche : se tient très droit; a eu la variole et en porte encore quelques marques sur le visage.
Certifié conforme :
Le Greffier en chef^
Albert Sorel.