SEPTIEME AUDIENCE
14 Février.
Après tant de scènes violentes où l'âme secouée d'un frisson tragique, étranglés par l'angoisse, nous contemplions les meilleurs de nos officiers aux prises avec un Leblois, l'audience d'hier se lève dans mon souvenir, estompée d'une brume maussade.
La lassitude a vaincu beaucoup de curieux. On ne se bat plus aux portes et cependant la salle est pleine. Les avocats se pressent toujours dans le prétoire où ils campent assis à la turque. Au fond de la salle, les fleurs brillantes, les plumes lustrées des chapeaux de femmes se mêlent à l'ctincellement des croix, des aiguillettes d'or et des képis brodés. On s'écrase encore, mais les passions se sont pour un jour apaisées et cela donne à nos nerfs tendus à se briser la sensation du vide et de l'ennui.
La ténacité chicanière des avocats a ramené
M. Bertillon à la barre. Et l'on ricane, M. Zola tout le premier ; entre deux gloussements le romancier prend des notes. Ah! que M. Bertillon a dû souffrir hier de tant de rires insolents, de tant de mauvaise foi cynique ! Cet homme ne peut pas, ne doit pas parler. Par toutes sortes d'agaceries, d'ironies, de flatteries même, on excite sa vanité, sa colère. Et ce pauvre savant, cet homme de laboratoire, dont la gaucherie fait peine, laisse enfin percer le sentiment qui l'anime :
— Je bouillonne!... Je brûle du désir de parler !... Je ne demande que ça (1) !
Ses mains se crispent, un sourire navré nuance d'un peu de mépris la gravité triste de son visage, et lorsque son supplice est enfin fini, de quel geste joyeux il salue la Cour, de quelles enjambées impatientes il regagne son modeste cabinet de travail, là -haut, sous les combles du Palais de Justice ! ...
1. Au cours de sa déposition fragmentaire, M. Bertillon a nettement déclaré ceci : « Pour moi il est absolument certain que le bordereau n'a pu être écrit que par le capitaine Dreyfus lui-même, dans son domicile. »
C'est sur la demande de M. Bertillon que le préfet de police fit saisir à son domicile particulier le buvard du capitaine Dreyfus. A l'époque où cette saisie eut lieu, le capitaine était depuis dix jours en état d'arrestation.
M. le Général Gonse
Un grand monsieur blême, mélancolique et barbu. C'est M. Hubbard. Il est cousin de M. Bertillon. Je crois qu'on veut dire par là qu'il est son plus proche ennemi, car M.
Hubbard s'attache à ruiner l'expertise de son cousin par un procédé bien peu scientifique. Il nous rapporte des lambeaux de conversations. Mais, pour ma part, j'ai été frappé de ce propos tenu par M. Bertillon : « On ne M- Hubbard fera pas la révision. Si on la faisait, nous aurions la révolution; on pillerait les maisons juives.,. »La vérité est donc bien terrible pour que M. Bertillon qui la connaît, qui, déplus, est un esprit scientifique, indifférent aux passions populaires, ait pu pousser ce cri d'épouvante et affirmer que les citoyens libres d'un pays aussi généreux que la France se feraient tuer plutôt que d'accepter que l'on revienne jamais sur la sentence éternelle qui enveloppe Alfred Dreyfus d'une ignominie aveuglante ?
C'est M. Yves Guyot que l'huissier appelle à la barre. Tous les yeux se tournent vers lui avec une curiosité hostile. Cependant M. Yves Guyot s'avance replet et souriant. J'ai vu ce sourire-là
quelque part. C'est le rictus de la bonhomie feinte. Si j'écrivais un drame noir, aux complications ténébreuses, ourdies par un démon lucide, je dirais à l'acteur chargé d'incarner ce personnage : — Faites-vous la tête de M. Guyot.
Mais cela c'est la première impression. Rendons cette justice à l'ancien Vieux Petit Employé; il est complexe.
Il est lucide parla base de l'esprit et ténébreux par le sommet. C'est un de ces hommes maudits qui conçoivent dans la première période de leur existence des vérités — sociales ou scientifiques. — Dans la seconde période, ils travaillent à les appliquer. Et dans la troisième, ils s'acharnent à détruire ce qui fut l'honneur de leur vie. Est-ce que j'ai besoin, pour souligner les traits de cette psychologie moins cruelle que la vérité, de refaire ici la biographie de M. Guyot? Sorti du peuple, élevé par le peuple jusqu'au pouvoir, ne s'est-il pas alors résolument retourné contre lui avec ce froid sourire où la satisfaction se mêle à l'insolence?
S'il faut accorder un don à M. Guyot, c'est bien l'audace. Hier, n'a-t-il pas osé, en pleine cour d'as-
LE PROCÈS ZOLA l ! |
sises, sachant que ses paroles allaient retentir aux quatre coins du monde, tenir un langage qui, dans la bouche d'un ancien membre du gouvernement français, est d'un cynisme révoltant? Pour convaincre le jury, M. Guyot n'a pas craint de s'écrier que l'étranger, d'accord « avec l'élite intellectuelle de la France », prenait parti contre notre pays en faveur de l'homme qui Ta trahi.
Au nom de ses correspondants étrangers, au nom de « l'élite », M. Guyot s'est écrié :
— Qu'est-ce que l'on fait donc en France?
Imprudente question, monsieur Guyot ! Ce que l'on fait en France? Je vais vous le dire. On tolère qu'une poignée de cosmopolites alliés à des hommes politiques, les uns récusés par le suffrage universel, les autres discrédités sans plus, poussant devant eux comme un troupeau le bataillon acre des esprits affranchis de l'aveugle foi que 'on doit à sa race et à son pays, vienne sans preuves nsulter les chefs de l'armée, c'est-à-dire son cerceau — car une armée n'est pas un troupeau, nais un organisme — troubler dans son activité aborieuse qui, toujours, a forcé l'admiration du nonde, cette France qui s'est relevée de tant de nalheurs et va peut-être glisser jusqu à l'abîme >ar un chemin de boue. . .
i i 2 LE PB0CÈ3 ZOLA
Comment tolère-t-on cela? Parce que nous gardons l'espoir et la certitude que l'heure des responsabilités sonnera un jour comme a sonné pour Dreyfus l'heure du châtiment.
Ces impressions lugubres, M. Teyssonnières les a dissipées. C'est un bien brave homme que cet expert. Son visage bilieux, coupé d'une moustache blanche, exprime la résolution. D'allures un peu solennelles, avec. un peu de grandiloquence bordelaise, il a déposé avec un entrain charmant, et je crois que M. Zola n'a pas écouté sans remords la déclaration de cet honnête homme qui n'a pas voulu se vendre et qui en est aujourd'hui cruellement puni. Arguant de ce fait monstrueux — car nul n'osera protester si j'affirme que c'est là un usage constant — que cet expert s'était fait remettre une provision par un client, on l'a rayé de la liste des experts assermentés. Et pourquoi? Parce que les conclusions du rapport de ML Teyssonnières sont accablantes pour Dreyfus et parce qu'il est prouvé, depuis hier, — après les dépositions de MM. Bertillon et Teyssonnières, comme l'autre jour après les dépositions des officiers Henry, Lauth et Gribelin et du général Gonse — que lorsque des hommes courageux, ayant rempli leur devoir avec conscience, viennent affirmer
avec une émotion poignante qu'Alfred Dreyfus a lâchement trahi l'armée à laquelle il appartenait, ils sont l'objet d'une haine implacable. Des rets invisibles se tendent sous leurs pas. La conspira-
is
M. Charavay
tion de la menace se fait autour d'eux. Ils refusent .l'argent. On leur prend l'honneur. Pas un ne perd patience. Je les plains et je les admire.
Et nous avons revu M. Trarieux. De son discours, je ne veux retenir ici que ce point important, c'est que M. Trarieux a demandé le 19 juin
1897 à M. Teyssonnières d'aller voir M. Scheurer- Kestner relativement à l'affaire Dreyfus.
Or, c est vers la fin de juin 1897 que le lieutenant-colonel Picquart est arrivé à Paris avec un congé de quinze jours pour conférer avec Me Leblois « son conseil ». Le sujet avoué de cette conférence était, on s'en souvient, une lettre de « menaces » du colonel Henry reçue à Sousse le trois juin^&r le lieutenant-colonel Picquart.
Que Ton rapproche ces dates du 17 et du 19 juin, que Ton rapproche les consultations demandées à M. Teyssonnières de la remise avouée des lettres du général Gonse à Me Leblois qui devait les transmettre ; — cela résulte des dépositions — à M. Scheurer-Kestner qui en prit copie, puisqu'il voulait les lire à l'audience. Que l'on rassemble, en un mot, tous ces faits intentionnellement éparpillés par une défense trop habile à travers les débats de cette interminable affaire Zola, et le rôle occulte, inavoué encore, mais qui d'heure en heure se précise, audacieuse ment joué par Me Leblois, apparaîtra clairement.
M. Teyssonnières nous apprend ensuite que M. le premier président l'a réinscrit comme expert près la Cour d'appel de Paris; successivement nous avons vu M. Couard, dont la solennité déclama-
toire a fait trembler la défense elle-même; M. Belhomme, un docteur Faust en pardessus gris; M. Varinard, esclave du secret professionnel, et M. Chavaray, dont la malice ironique et subtile a eu raison de toutes les arguties.
M. Couard
Le président lève l'audience. Il fait grand jour encore. Ah! quelle joie d'aller respirer un peu, d'apaiser sa fièvre, d'échapper pour un moment à l'obsession de ce procès pendant lequel j'ai connu les émotions les plus aiguës, vécu les heures les plus passionnées, touché le fond de la ruse et de l'atrocité humaines...
Dehors, il pleut. La bruine lente et qui perce a
chassé la foule. Rares, des sifflets vibrent de loin en loin. M. Zola peut ce soir s'en aller tranquille, avec l'illusion que l'oubli se fait, que la colère s'apaise. Mais je sais bien que Forage menace encore, qu'après l'accalmie nous aurons la tempête. Ce n'est pas en vain que, de ses mains rageuses, il a souffleté sur Tune de ses joues la patrie en armes. Hier, demain, toujours le même cri de réprobation s'élèvera comme une riposte aux leçons de « l'élite » et de « l'étranger » : — A bas Zola !
M. le Général de Pellieux