‹ Le procès ZolaChapitre 11 sur 23 · HUITIEME AUDIENCE · texte numérisé non relu

HUITIEME AUDIENCE

15 Février.

Est-ce que la cour d'assises va devenir une baraque de foire ouverte aux baladins des cinq continents, pompeusement décorés du titre d'expert, et vonts-ils prolonger sur le tableau noir ces démonstrations insipides, cyniques et fastidieuses?

Le Palais est livré aux experts racolés par les soins de M. Bernard Lazare, et, puisque ce nom tombe ici sous ma plume, je veuxadire tout mon étonnement : M. Bernard Lazare est le premier qui ait osé affirmer tout haut l'innocence de Dreyfus et, par un singulier oubli, M. Bernard Lazare ne figure pas sur la liste des témoins cités par M. Zola. Déplorons cette absence, M. Bernard Lazare sait beaucoup de choses. Il a sa part de responsabilité dans tous les scandales qui soulèvent la conscience publique. Pourquoi échappe-t-il à la discussion? On devine partout sa main, ses dé-

marches, ses intrigues. Plus heureux que Me Leblois, dont la main est aussi déliée, dont les démarches sont aussi certaines, dont les intrigues sont aussi mystérieuses, il s'efface et glisse au fond d'une ombre discrète. Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi ?

Ce qui caractérise cette Journée des Experts, c'est un noir, un implacable ennui. Des heures durant, nous avons eu la sensation navrante delà sottise mêlée au néant. Haïssez-vous les cuistres? On en a mis partout. Ah ! le sinistre défilé ! Diseurs de rien et buveurs d'encre se sont donné la réplique sous les yeux patients du jury qui ne s'étonne de rien, sachant bien que la cause qu'on plaide devant lui est perdue, jugée, prescrite, et qu'Alfred Dreyfus n'a plus droit qu'à la pitié des siens et au mépris des hommes.

M. Crépieux-Jamin n'est pas folâtre. Ses lèvres, grelottent sous sa moustache pendante et sa petite tête, ^emmanchée d'un long cou décharné, oscille lugubrement comme un grelot fêlé. M. Crépieux- Jamin est dentiste et, de plus, « graphologue amateur ». Amateur, c'est toute son excuse, mais c'est aussi sa condamnation. Il s'est efforcé de détruire l'impression produite par la déposition de M. Teyssonnières. Il s'est frappé la poitrine

avec véhémence. M. Crépieux-Jamin n'est pas sympathique et c'est au milieu d'un silence glacial qu'il a quitté la barre.

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M. Paul Meyer

Après lui nous avons entendu M. Paul Meyer. Curieuse physionomie de professeur, hirsute, les yeux caves ombragés par d'énormes sourcils. M. Meyer s'exprime avec une voix pointue ctnasillarde.il nous a donné ^l'impression d'un homme de bonne foi. Rendons hommage à sa droiture, à sa précision. M. Meyer n'a rien affirmé qu'il ne pût prouver séance tenante.

Malgré les sollicitations de la défense, il s'est tenu dans une réserve bien faite pour inquiéter un avocat qui venait de crier au jury de sa voix sonore:

— M. Paul Meyer est directeur de l'Ecole des Chartes, membre de l'Institut!

Cet excellent homme est surtout un sage. Après avoir constaté l'identité de.l'écriture du commandant Esterhazy avec celle du bordereau, il s'est empressé d'ajouter ce correctif : « On dit que ce n'est pas la main du commandant qui Ta tracée. C'est possible. »

La défense agacée par cette concession riposte : « Un élève de M. Paul Meyer, M. Couard, expert dans l'affaire du commandant Esterhazy, nous a dit hier expressément :

— A P École des chartes, on ne connaît rien aux expertises en écritures! » Et M. Paul Meyer nasille avec un sourire gêné :

— Ça n'est pas gentil de la part de M. Couard. Hélas ! il me semble que le temps des gentillesses est passé.

Le président lui-même, à bout de courtoisie, impose silence aux avocats qui fulminent la toque en arrière et les bras au plafond.

MM. Molinier déposent. Ils sortent tous deux

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de l'Ecole des Chartes. Ces messieurs avouent que leur expertise ne porte que sur le fac-similé. Mais, ajoute l'un d'eux avec une solennité comique qu'il faut retenir, mon œil a acquis un tact spécial.,. La main s'allonge vers les jurés, on dirait qu'il a cet œil au bout du doigt, et il continue :

M. A. Molinier M. E. Molinier

— A première vue je reconnais l'âge et l'authenticité d'un manuscrit!...

La défense triomphe. Elle triomphe d'autant plus qu'un petit* homme rageur, verbeux et têtu vient de s'installer à la barre. 11 passe fébrilement sa main dans sa barbe. A ses pieds s'ouvre une énorme serviette. Cet homme pâle, qui trépigne d'impatience, tant il désire parler, c'est M. Louis Frank, avocat belge. Tout à l'heure il faudra qu'il avoue qu'il est venu ici sur les instances de M. Zola, après avoir été en relations directes avec

M.Bernard Lazare. Et cet aveu lui coûtera. Pourquoi?

L'audience est suspendue. M. Frank installe un tableau noir sur un chevalet. Sur un placard vendu par les camelots et qui par conséquent ne présente aucune garantie au point de vue où il faut se placer pour une expertise sérieuse, M. Frank va nous démontrer — il exige une heure montre en mains — qu'en Hongrie on met un point sur les / et qu'il n'y a pas une virgule du bordereau qui n'ait été tracée du commandant Esterhazy. Ce sera drôle.

L'audience est reprise. M. Frank brandit un morceau de craie. Avec une éloquence d'escamoteur, il proclame l'innocence « du condamné de l'île du Diable »,Le président l'arrête court. Alors M. Frank brandit un centimètre et il crie :

— Mesurez, Messieurs, sur le bordereau il n'y a pas de blanc au commencement des alinéas... Il n'y a pas de blanc!... Pas le moindre blanc! Dans les lettres du commandant Esterhazy... il n'y a pas de blanc!... Est-ce assez caractéristique?... Eh bien! ce monsieur qui ne met pas de blanc au commencement des alinéas... en met à la fin!... C'est la même chose dans ses lettres... Qu'on m'explique ça!

M. l'archiviste Gribelin

Si j'en crois ce démonstrateur en furie, l'écriture du commandant Esterhazy est à la fois fantaisiste, sténographique, hongroise et allemande.

Eh bien, je l'avoue à ma honte, j'ai suivi la démonstration de l'avocat belge et j'ai éprouvé une subite terreur, car mon écriture présente tous ces caractères; nous sommes dix autour de la barre dans ces conditions. Ah ! qui de nous a écrit le bordereau ? C'est burlesque et l'on murmure. M. Frank prétend prolonger sa démonstration. 11 faut toute la fermeté indignée du président pour mettre un terme h l'outrecuidance de ce personnage qui, sans mandat, avoue avoir fait en Belgique une enquête sur le commandant Esterhazy et avoir reçu des mains de M. Bernard Lazare des lettres de cet officier achetées à des tiers.

Ah çà ! où sommes-nous ? Comment tolère-î-on qu'un avocat belge, c'est-à-dire un intrus, un étranger, vienne devant un tribunal français insinuer que des officiers français ont commis le crime sans nom d'acquitter un coupable et de condamner un innocent? De quel front cet homme ose-t-il soutenir cette thèse devant l'état-major qui l'écoute, et ne craint-il pas que l'indignation de ces braves gens ne lui fasse une obligation de regagner ta Belgique par le premier train ?

De M. Grimaux que dire, sinon que son exaltation patriotique a mis M. Zola en fâcheuse posture lorsqu'il s'est écrié :

— Si vous voulez savoir ce qu'il faut penser d'un homme, demandez-vous : « Où était-il en 1870?

Cela mêlé à des larmes, à des récriminations, à des souvenirs, à des menaces. Car M. Grimaux l'a juré, nous aurons la lumière, toute la lumière, encore la lumière. Cette apothéose de la clarté ne nous déplaît pas. Au grand jour de la vérité, l'exécrable physionomie du traître Dreyfus apparaîtra plus hideuse encore. Ceux qui l'ont plaint le maudiront. Que feront ceux qui le défendent aujourd'hui au nom d'une coalition où tous les ennemis de la race et de l'esprit français fraternisent?...

M. Louis Havet a clos l'audience. Sans s'en douter peut-être, il a fait contre Dreyfus le réquisitoire le plus accablant en affirmant que l'auteur du bordereau employait un style à tournures allemandes. Eh mais ! de Dreyfus ou d'Esterhazy, quel est celui qui touche de plus près à l'Allemagne? Si M. Havet avait feuilleté la dernière brochure de M. Bernard Lazare, il aurait trouvé des lettres du traître écrites à l'île du Diable dans

lesquelles je relève cette phrase si caractéristique du bordereau : « Sans nouvelles de vous.,, cependant. » M. Havet, qui est un philologue, s'est moqué de nous hier lorsqu'il a dit que Dreyfus écrivait « admirablement » le français, en évitant de s'expliquer sur le germanisme que je viens de citer. Mais pourquoi discuter avec Y « élite » quand il nous suffit de la juger?

I/audience s'est achevée dans un morne ennui. Mais rien ne nous lassera, ni la démence des hallucinés, ni la verbosité des cuistres. Chaque jour accable un peu plus M. Zola. Car, à travers tous ces bavardages, où est la preuve de l'innocence de Dreyfus, que nous réclamons, qui nous est promise, et que nul n'apporte?

Mais cette comédie prendra fin.

Aujourd'hui, demain peut-être nous allons rentrer dans le drame comme aux premiers jours. Les sifflets, les huées isolées des passants qui lé ^pir croisent M. Zola jailliront de nouveau pardes milliers de bouches. Et nous verrons quel cortège 1' «élite » et l'étranger feront à leur dieu vaincu lorsque Paris entier poussera ce cri vengeur qui se répercutera de ville en ville aux quatre coins de la France :

— A bas Zola!

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