Voir à la fin du volume la Genèse de V affaire Zola
9 4 LE PKOCES ZOLA
solennellement : — Ce que je vais dire, j'en prends l'entière responsabilité. Allons-y!
« En 1894, en novembre, un jour, le colonel Sandherrme dit : « Recherchez tout ce que vous avez sur les affaires d'espionnage, tout, depuis que vous êtes ici ; ce sera pour constituer un dossier. » Je retrouvai huit ou neuf pièces, dont une très importante, ayant un caractère très confidentiel. C'était en novembre 189i. Le colonel garda environ un mois ce dossier. La pièce importante ne devait pas sortir du bureau. On devait en faire deux ou trois photographies. Le colonel me rendit le dossier le 15 décembre 1894 (1). Le 16, j'ai repris le dossier sans en faire le dépouillement et l'ai remis sous enveloppe; la fameuse enveloppe, avec mon paraphe, presque ma signature.
Je l'enfermai dans une armoire secrète jusqu'au jour où, profitant de mon congé, le colonel Picquart l'a demandé à l'archiviste Gribelin, fin août 1896, je crois. Je ne l'ai plus revu. Mais ce n'était pas le dossier judiciaire Dreyfus que je n'ai jamais vu.
1. C'est le 19 décembre 1894 — quatre jours plus tard — que le capitaine Dreyfus comparut devant le Conseil de guerre.
J'ajoute qu'au moment où il me rendit mon dossier le colonel Sandherr me montra deux lettres de la plus extrême gravité en me faisant jurer de n'en jamais parler à personne.
Il me dit : « Ces lettres font partie d'un dossier encore plus important et grave que celui que je viens de vous rendre. » Mais je n ai jamais eu ce dossier-là... il n'est jamais sorti des mains du colonel Sandherr 9 quand ce dernier était au ministère, et à son départ ce nest pas au service des renseignements quil a été remis.
Or, ce dossier est justement le dossier secret antérieur, contemporain et postérieur à l'affaire Dreyfus auquel M. le général de Boisdeffre faisait allusion dans sa déposition.
Enfin! voici la lumière que réclame si énergiquement M. Zola.
Alfred Dreyfus, traître à l'armée et à la patrie, a comparu devant le conseil de guerre le 19 décembre 1894... et le dossier secret, le seul dossier secret que le lieutenant-colonel Picquart ait jamais eu entre les mains, est celui-là même que le colonel Sandherr remit au commandant Henry le 16 décembre 1894 — trois jours avant le procès — et qui fut mis immédiatement sous clef ; il ne contenait pas les lettres, les pièces extrêmement
importantes et graves recueillies par le colonel Sandherr...
Le lieutenant-colonel Picquart n'a jamais eu entre les mains le dossier complet de l'affaire
Me Démange
Dreyfus. Que valent donc ses impressions et comment, dès lors, peut-il avoir une certitude quelconque sur l'innocence de celui que les amis de Zola appellent un martyr?....
Tandis que nous nous faisions ces réflexions le colonel Henry regagnait sa place.
Me Démange est venu lui aussi à la barre des témoins pour tenter de nous attendrir sur son
M. Thévenet
< malheureux client ». Il a déclaré, j'admire avec juelle adresse insinuante! qu'il avait la certitude ju'une irrégularité grave avait été commise au )rocès Dreyfus...
M. Zola hochait la tête. Il semblait nous crier à ;ous :
— Je triomphe !...
Mais jusqu'à cette heure il n'y a rien, rien, ien! qui fasse pencher d'un millimètre la balance n faveur du traître. Son innocence, qu'on affirme t travers une mitraille d'insultes qui blessent la )atrie au cœur et à la tête, cette innocence à aquelle, par un sentiment de générosité nous voudrions croire, rien ici ne plaide en sa faveur, ;out est contre elle et elle apparaît comme la plus chimérique, la plus vacillante et la plus mensongère des conceptions qui puissent naître sous in front d'homme. L'opprobre miversel, avec raison, couvrira Dreyfus jusqu'à la dernière heure le son dernier jour.
M. Ranc est venu à son tour iéclarer d'une voix émue qu'il ' rt
* M. Ranc
idmirait M. Zola. Jadis le romancier cinglait l'ancien conspirateur. 11 l'appelait ivec mépris : « un homme très fort ». M. Ranc
n'a pas de rancune, ou s'il en est capable, il sait quand il faut la mettre au rancart. C'est fort bien.
Et voici M. Jaurès ! Petit, trapu, avec sa bouche violente, ses yeux durs et clairs, son front que semble avoir poli le vent du large, qui use la pierre elle-même, ses mains carrées où saillent les veines, il s'est jeté dans ce débat si passionnant déjà, non comme un témoin, mais comme un tribun, avec une véhémence sans frein qui devait briser quelque chose. Elle a brisé, par une menace injuste, imméritée, le charme que nous éprouvions à retrouver, dites par cette voix d'airain, qui sonne comme un rauque buxin annonciateur des tempêtes futures, toutes les variations qui ont été. écrites ou pensées, depuis le commencement du monde, sur la liberté, le droit, la justice et la misère humaine.
M. Jaurès ne nous a rien appris, pas même ceci qu'avec Germinal M. Zola, touchant au vif de la souffrance et de la révolte, a saisi la beauté de la douleur et de la vie, en grand artiste, par les entrailles... Et puis après? Si cette gloire, justement acquise d'ailleurs, doit servir à l'apothéose I d'un traître, nous sommes, en la maudissant, dans lajustice et dans la vérité.
A ce tribun succède un savant: M. Bertillon.
Les quelques mots qu'il prononce font rireM.Zola. 11 a bien tort. J'ai, quant à moi, le sentiment que l'heure est venue où tout ce qui accable Dreyfus sous l'ignominie va se manifester. C'est peut-être le moment de se recueillir, de songer à toutes les passions qui grondent et de tendre au faix écrasant de la responsabilité des épaules qui ne ploieront pas . . .
Nous sortons. Il fait encore grand jour. Un délire soulève la foule. On crie à plein cœur:
— Vive l'armée ! Vive la République !
La République et l'Armée, c'est-à-dire la France
voilà l'entité que cette foule massée sur la place et, là-bas, par-delà les quais, salue de ses mille bouches jamais lasses. Jamais lasses, certes ! car déjà j'entends le cri de ralliement des groupes épars, ici, là, plus loin:
— A bas Zola!
Frénétique, il court, s'élève, grandit, annonçant, comme chaque jour, que les débats sont clos que le scandale continue, que l'angoisse se pro-
onge. Oui, chaque jour, je le constate, des gens ■raternisent sur les trottoirs, les ouvriers et les )Ourgeois, et leurs voix se confondent en une clameur immense et solennelle :
— A bas Zola !