NEUVIEME AUDIENCE
16 Février,
L'audience d'hier est une déroute. Une stupeur
ndicible a cloué pendant quelques minutes
il. Zola sur son « banc de gloire » où, le dos rond,
a tête branlante, il a reçu en pleine poitrine,
omme une mitraille, la vibrante déclaration du
général de Pellieux.
Il y a quelques semaines, M. Emile Zola disait
un de mes amis qui s'étonnait de son attitude :
— Vous ne connaissez pas les culottes de peau!
Si M. Zola n'est point paralysé par la com-
notion, visible pour tous, qu'il a subie hier, qu'il
asse, lui, l'homme du document exact, l'homme
e l'observation, un retour en arrière, qu'il se
emande si avant d'insulter à la face du monde
ntier les chefs de l'armée française, il n'avait pas
e devoir strict de se documenter — pour employer
ci une de ses expressions favorites sur leur carac-
tère, leur valeur et leur honnêteté. Auprès de qui M. Zola s'est-il renseigné?Quels sont les pincesans-rire qui lui ont fourni sur le colonel du Paty de Clam, les généraux de Boisdeffre, Gonse, et Mercier, ces renseignements dont un reporter du dixième ordre n'aurait pas osé se servir? Et cependant c'est fort de ces renseignements que M. Zola a reconstitué la « psychologie » de l'étatmajor et écrit sa fameuse lettre au Président de la République !...
A en croire M. Zola, aux termes mêmes de cette lettre, les chefs de l'armée étaient de pauvres hommes inconscients, de tristes niais chamarrés de galons et de croix. Maintenant, il faut en rabattre. Hier, de son geste sobre, énergique et plein d'autorité de sa voix mâle, M. le général de Pellieux, parlant en soldat et en honnête homme, a réduit à néant toutes les stratégies du romancier et de ses défenseurs. Et le « bauc de gloire » est redevenu un banc d'accusés.
Stupeur et déroute! j'ai lu cela sur certains visages en traits saisissants. Cette poignée d'hommes liés par je ne sais quel ténébreux secret, qui ont entrepris la tâche sans nom d'arracher un traître à sa geôle, comprennent que leur œuvre de ruse et de mauvaise foi n'aboutira pas. Le scénario
M. le Commandant Luuth
du drame auquel ont collaboré le colonel Picquart, l'avocat Leblois, M. Bernard Lazare, est à moitié connu. Avec sa modestie coutumière, M. Zola, que rien n'arrête, a pris pour lui dans la pièce le rôle de héros. Héros, il manque d'allures. Défenseur de la vérité, il manque de preuves. Le dos rond et les mains vides, il apparaît ainsi dans une pitoyable posture, car, de deux choses l'une., ou — comme le prétendent dans les couloirs du Palais certains amis de M. Zola — il a dans sa poche la preuve de l'innocence d'Alfred Dreyfus, ou il ne l'a pas. S'il l'a, par quelle prodigieuse inconscience la garde-t-il pour lui? S'il ne l'a pas, par quel délire d'imagination a-t-il affirmé pareille certitude? Questions sans réponses! La défense essaie de briser l'énergie de ceux qui luttent contre elle, de lasser la patience de ceux qui écoutent, d'écarter M. Zola du débat en y substituant le commandant Esterhazy, jugé innocent par ses pairs. Ces vaines stratégies n'auront pas raison de l'inébranlable ténacité avec laquelle les jurés, les juges et la France demanderont demain, comme aujourd'hui, comme hier, à M. Zola :
— Si vous avez la preuve de l'innocence d'Alfred Dreyfus, apportez-nous-la. Si vous ne l'avez pas, pourquoi nous Favez-vous promise?
L' « élite », elle aussi, sort quelque peu diminuée de l'audience d'hier, car, en dépit de sa verbosité retorse, M. Trarieux est resté sous le coup des démentis de M. Teyssonnières. Ce sont des démentis à la bordelaise. Ils ont une saveur de sincérité contre laquelle le sourire jaune, le doigt tendu, le torse bombé de M. Trarieux ne pourront rien. Une attitude n'est pas une réponse. M. Zola, qui a l'esprit scientifique, doit s'en rendre compte.
Après M. Trarieux. M. Paul Meyer nous a réjoui. Avec son nez rouge, ses sourcils en broussaille, sa voix pointue et nasillarde, il nous a donné l'impression inquiétante d'un satisfait. M. Paul Meyer est content de lui.
— Rien ne vaut à mes yeux, mon observation personnelle. » S'il s'agissait de résoudre une question touchant à la langue romane, la superbe de M. Meyer nous en imposerait peut-être, mais M. Meyer, cité par M. Zola, vient s'expliquer ici sur les rapports qui peuvent exister entre Técri-ture du bordereau et celle du commandant Esterhazy. Fort heureusement, M. Couard appelé à la barre donne à son « maître » une leçon de bon sens. M. Couard n'y va pas par quatre chemins. Avec sa moustache en brosse, sa tête ronde et ses yeux aigus, il apparaît comme un homme éner-
gique et droit, résolu à défendre contre les assertions llûtées de son ancien professeur les conclusions de son rapport loyalement établi. En fait d'expertises d'écritures modernes, a-t-il dit d'un ton tranchant, M. Paul Meyer a la naïveté, l'ignorance, du premier passant que vous rencontrerez dans la rue. Son claque sous le bras, M. Meyer ne protestait pas, sentant bien qu'en toute cette affaire son témoignage n'avait qu'une valeur relative, puisque son expertise, expertise d'amateur naïf, n'a pu, porter que sur des fac-similés.
Et le directeur de l'Ecole des chartes est allé s'asseoir, suivi à quelques pas de l'énergique M. Couard, dont la défense n'invoquera plus le témoignage à la légère.
Funèbre dans sa redingote noire, parlant avec un geste bénisseur, M. Moriaud, expert suisse racolé par M. Bernard Lazare, nous a fait ensuite une démonstration. Une heure durant, de sa voix blanche et traînante, ce petit homme maigre à tête de perruche, aux mains énervées, nous a parlé de ses certitudes. De temps en temps les bras solennellement levés dans un geste d'adjuration, les yeux emplis d'une malsaine extase, il s'écriait :
— Je suis un écrituriste messieurs ! je sais ce que je dis.
t A 2 LE PROCÈS ZOLA
Hélas! un murmure frondeur s'élevait aussitôt, puis une insurmontable lassitude courbait tous les fronts. Un ennui noir planait sur l'auditoire*. En vain la défense essayait-elle de stimuler les jurés que tous ces bavardages trouvaient fermés et indifférents. En vain leur criait-elle : « Posez des questions. » « Vérifiez les dires de l'expert. » «Découpez vos fac-similé. » « Juxtaposez ! » Impassible, le jury regardait. De sa voix monotone et sourde, M. Moriaud poursuivait sa démonstration, mais personne ne l'écoutait plus. La cour s'estlevée, l'auditoire a fui et les jurés, saisis d'une inquiétude affreuse, ont paru murmurer tout bas en regardant s'éloigner l'expert :
— Combien sont-ils?
Ah ! les sots, les puérils bavardages ! Qui espère-t-on vaincre en prolongeant ainsi de scandaleux débats? La foule n'enserre plus les abords du Palais de son flot grondant, même pour huer M. Zola ; un peuple ne peut pas cesser de penser, d'agir et de travailler. Mais rien n'est apaisé dans l'âme populaire. Le romancier s'en va. Des ouvriers sifflent, et sur le pont, là-bas, des passants s'arrêtent et fraternisent pour crier :
— A bas Zola !