‹ Le procès ZolaChapitre 13 sur 23 · DIXIÈME AUDIENCE · texte numérisé non relu

DIXIÈME AUDIENCE

17 Février,

Les passions hier ont atteint leur paroxysme et cependant cette journée menaçait d'être, comme les précédentes, monotone et grise, emplie d'un itérile et vain bavardage. Les experts nous menaçaient encore, ces étranges experts qui sont de 'Institut lorsqu'ils ne sont pas de Belgique ou de Suisse, mais avouent avec une candeur étrange {ue leur compétence en matières d'écritures est louteuse et que, d'ailleurs, leur expertise ne porant point sur des pièces originales, leur argumenation demeure purement théorique. 0 sottise! ) niaiserie ! 0 mensonge ! C'est le mandarinat des )ions, des scribes, des robins, des cuistres et des >yzantins qui se manifeste enfin au grand jour vec la misère de ses arguties et l'impudence de on orgueil. Mais ce joug-là, comme les autres, era brisé parla force et la volonté populaires. Le

centre de gravité de ce pays-ci ne s'est pas déplacé pour toujours. Il y a des forces contre lesquelles la « puissance » de M. Zola n'opposera pas plus de résistance qu'un galet contre le flot. Jusqu'à cette heure, tour à tour livide, accablé, hargneux ou ricaneur, il a pu douter du résultat final. Mais aujourd'hui, s'il lui reste assez de sang-froid pour observer et pour réfléchir, qu'il se demande si les heures tragiques ne sont pas sonnées et si, dans la tempête qui se déchaîne, son honneur et sa gloire ne vont pas sombrer.

M. Moriaud, l'expert suisse racolé par M. Bernard Lazare, revient à la barre. J'observe curieusement dans le calme de la première heure cet « écrituriste » dont notre confrère Georges Montorgueil (1) a relevé les erreurs avec une cruelle précision. M. Moriaud invoque l'histoire, la postérité, il se reclame de l'éternel. Voyez- vous ce vibrion chétif dont la vie se passe à couper les lettres en quatre et la vérité en morceaux occupant la postérité? Tant d'orgueil désarme. Il faut sourire.

« M. Giry, de l'Institut! » hurle la défense comme si l'Institut avait pour discuter dés questions d'espionnage, d'expertise en écritures et de

i. Dans YEclairàu février.

M. le Lieutenant-Colonel Picquart

diffamations une compétence particulière. D'ailleurs il faut rendre à M. Giry l'hommage qu'il mérite. Nous avons entendu tant d'impudents farceurs depuis quelques jours que la parole précise et claire de cet homme de bon sens nous a réconforté. Lui au moins n'a rien affirmé, rien précisé. Les constatations générales qu'il a faites devant nous ne l'ont point conduit, comme certains de ses prédécesseurs, à des accusations iniques. Aussi la défense s'est- elle abstenue de tout commentaire. Une ombre inquiète a passé sur ces visages où depuis dix jours je lis si ouvertement l'incertitude, le doute et par instants je ne sais quelle stupeur épouvantée.

Long, long, chauve, les moustaches cirées, la lèvre pédante, la taille déjetéc, le docteur Héricourt vient nous apprendre que, lorsqu'un homme écrit, il remue la main et que ce mouvement est en harmonie avec les « variations physiologiques du scripteur ». Ces banalités sont connues de tous. Quiconque est doué du plus léger esprit d'observation s'est rendu compte de ce qu'il peut passer de son tempérament dans son écriture. Mais ce sont là des généralités, les caractéristiques qui )euvent différencier des mouvements inconscients le la main sont infinitésimales et l'on ne peut les

enregistrer qu'avec des instruments spéciaux. Ce n'est pas à vue de nez, sur la simple comparaison de fac-similés tronqués, qu'un homme quel qu'il soit peut se prononcer, et d'ailleurs M. Héricourt Ta compris, car ses réserves sont formelles : « Si ma conviction personnelle peut être suffisante pour absoudre, elle ne doit jamais l'être pour condamner. » Alors, pourquoi Al. Zola s'acharne-t-il avec une férocité que rien ne justifie contre le commandant Esterhazy mis hors de cause par ses pairs? Pourquoi cette haine et cet entêtement?

Ensuite on s'est expliqué sur la fameuse lettre du « uhlan». Les experts viendront aujourd'hui nous lire leurs rapports. En entendant cette promesse, la défense devient soucieuse. Et, dans mon coin, je me réjouis, car j'ai vu un jour, comme par hasard, tous les agrandissements photographiques qui prouvent la fausseté de cette pièce. Mais qui donc a payé le faussaire? Je l'ai dit déjà : la ruse, l'atrocité humaines montrent à toutes les scènes de ce drame poignant leurs faces dégradées. Au fond de prunelles qui semblent rêver, je vois l'hypocrisie. Sur des bouches qui semblent sourire, je vois grimacer la férocité. Puis je sens que la Haine est embusquée ici, derrière ces gens accourus pour voir surgir soudain de la coulisse

cet homme (i) qui n'est plus qu'un spectre effrayant et qui, avec ses yeux creux, ses cheveux blancs et son dos voûté, sa pâleur mourante, passera devant nous tout à l'heure sans qu'une voix ait le courage de crier : « Pitié ! » à ceux qui s'écartent ! « Silence! » à ceux qui menacent.

Crispé, raide, le visage inquiet, le lieutenant-colonel Picquarta reparu hier. Quelle subtilité chez ce soldat ! Gomme il ergote avec adresse !

De sa voix saccadée et sans timbre, il insinue, nie, affirme. Ses arguments, déliés tour à tour, se nouent et s'éparpillent comme un nœud de vipère, Ef le geste! ces deux doigts fins qui semblent offrir un bonbon! Et dans la colère ce redressement soudain du front rebelle, ce hiatus de la bouche blême, ces paupières closes! De cet homme aux souplesses de félin, il se dégage quelque chose d'implacable et d'obscur comme de tous ceux que le Destin a marqués pour être un jour des instruments de ruine et de désolation.

M, le Commandant Estherazy

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