Le commandant Esterhazy
Voici la scène poignante pour tous, la scène affreuse. Devant M. Picquart, deux généraux se font vis-à-vis : l'un est paternel, doux, timide; 1 autre, hardi, net, éloquent, prompt à la riposte. — Je ne permettrai pas que vous m'interrompiez par des ricanements, dit-il à M. Clemenceau.
Derrière le dos rond de M. Zola, les visages se figent, soucieux. Ils ont trouvé leur maître. Si le Traître a ses défenseurs dans cette salle de justice l'Armée a le sien. Et cela donne à réfléchir.
C'est une discussion pleine de pièges. Le lieutenant-colonel Picquart se dit mieux informé de ce qui se passe dans les bureaux de l'état-major que son chef le général Gonse. Comment le suivre à travers toutes ses déductions? Comment infirmer ses dénégations si habilement nuancées avec des mots nets, des phrases de soldat?
Le général de Pellieux toise le colonel. Un silence navrant s'établit. On suspend l'audience. M. Zola sourit. 11 est de bonne humeur. Ses amis le félicitent. Ah! s'ils se doutaient tous du coup qui va les foudroyer, du frémissement qui va soulever contre eux cet auditoire tout entier, j'en suis sûr, le front dans les mains, ils réfléchiraient!
L'audience est reprise. Le général de Pellieux est à la barre. Lui aussi, en soldat et en honnête
îomme, il crie : « Allons-y ! » Et, de sa voix qui nartèle les mots, il fait une révélation qui jette la tupeur au banc de la défense. M. Zola fait un ;este d'indifférence, tout cela lui importe peu-
M. le Commandant cTOrmescheville
ertains esprits scientifiques sont ainsi : ils ne croient que ce qu'ils voient, c'est-à-dire qu'ils ne soient que ce qu'ils croient. Et la défense qui, lepuis tant de jours, nous excède par ses cris, ses léclamations, ses rires, ses menaces, ses atermoienents et ses subterfuges, la défense, qui s'est cru e droit d'amener à la barre un renégat comme ML Guyot, des politiciens suspects et tortueux
comme MM. Thévenet et Trarienx, se lève et met en doute la parole d'honneur de deux généraux.
C'en est trop! « Qu'on aille chercher le général de Boisdeffre! » ordonne le général de Pellieux.
La salle est debout, frémissante, Mc Tézenas, qui sait le fond des choses, tremble. Il a des larmes dans les yeux. Des mains se tendent vers lui Et de tous les coins de la salle il s'élève des cris de fureur, de haine et de menace.
Où serons-nous dans trois jours? J'entends partout les mots de « hors la loi ».
Epilepsie ! Démence ! Vertige!
Est-ce que la France va périr ici assassinée sous les yeux des jurés, des juges et des soldats par l'impudence, la mauvaise foi, l'entêtement maudit d'un accusateur public auquel chaque jour des milliers de voix crient: « Vos preuves? » et qui ne répond pas.
L'audience est levée. Dehors on siffle, on hue Reinach qui fuit, et Guyot qu'on protège, et Leblois qui s'esquive. Des femmes s'oublient jusqu'à lever le poing, jusqu'à proférer d'atroces menaces. Les généraux paraissent tristes et pensifs. Comme à cette minute il faut les plaindre, les aimer, les réconforter par une étreinte et par un salut ! Pour les hommes de ma génération
dont les premiers jeux ont été troublés par l'écho du canon prussien et qui ont fait leurs premiers pas dans un Paris en ruines où le pavé des rues se rougissait de sang, l'armée demeure le symbole sacré qu'il faut respecter, non par un amour-propre aveugle, mais pour que la langue, l'esprit et le génie français vivent et se perpétuent à travers le monde.
Et c'est pourquoi, chaque jour, opiniâtrement, je pousse avec tant d'autres le cri vengeur et sacré de la protestation nationale:
— A bas Zola ! À bas Zola ! A bas Zola!
M. le Lieutenant-Colonel Henry