ONZIEME AUDIENCE
18 Févrin
L'Expiation commence. Dans l'ombre, au fond du prétoire, la Honte et le Châtiment se dressent ; ils dominent déjà la foule courroucée et lèvent leurs mains pleines d'opprobres pour éclabousser d'un ineffaçable stigmate ce front barré d'une ride mauvaise vers lequel tous les yeux se tournent avec colère. Orgueil ? Entêtement ? Démence ? Quelle obscure fatalité pousse donc cet homme par les épaules vers l'abîme où va sombrer son passé glorieux de grand travailleur? Il y marche chaque jour d'un pas plus rapide et parfois la -umeur lointaine qui enveloppe ce drame a le son ugubre que rend la pelletée de terre en s'éparpilant au fond de la fosse. . .
La salle est bondée. Au fond, les uniformes des )fficiers, lescroixet lesaiguillettes, lesképis galonlés étincellent. Des parures de femmes chatoient.
t 6 c2 LE PROCÈS ZOLA
Une atmosphère d'orage met sous les caissons dorés du plafond une électricité pernicieuse, de l'oppression mêlée à de l'angoisse. Hier, ici même, entre ces quatre murs, l'âme blessée de la France trahie s'est levée tout à coup au-dessus des fronts échevelés et, dans le silence affreux de la stupeur première, plus d'un, l'oreille dressée, n'a-t-il pas cru déjà que le canon tonnait ?...
Aujourd'hui, les hommes d'énergie se sont ressaisis, et je lis sur plus d'un visage une résolution si ferme et si calme de ne plus tolérer que la droiture de nos généraux soit mise en question, bafouée, récusée, que l'odieux malaise des premières minutes s'est vite dissipé. Et quelqu'un dit près de moi le mot qui, dans la France entière, vole de bouche en bouche, hier comme une prière, aujourd'hui comme une menace, et qui demain jaillira comme un ordre :
— Il faut que cela finisse.
Des sonnettes tintent. Tous les bruits s'apaisent. Un solennel silence emplit toute la salle et le képi sous le bras, grave, triste aussi comme un homme conscient de tout ce qui nous menace, le général de Boisdeffre s'avance vers la cour. Ah ! s'il pouvait parler ! s'il pouvait montrer du bout de son doigt les mailles du filet qui nous enveloppe, dans
lequel nous serons pris, ligottés et vendus en bloc si nous ne nous réveillons pas de notre stupeur avant que le dernier nœud ne soit serré!...
Le général de Boisdeffre, avec une simplicité tout à fait héroïque en la circonstance, confirme les déclarations du général de Pellieux. Sa voix tremble pour dire aux jurés qui l'écoutent, la tête penchée religieusement :
— Je n'ai pas un mot de plus à dire. Je n'en ai pas le droit. Et j'ajoute ceci : Vous êtes le jury, vous êtes la nation ; si la nation n'a pas confiance dans les chefs qui sont à la tête de l'armée, ils sont prêts à laisser à d'autres cette tâche. Et maintenant, je n'ai plus qu'à me retirer...
La défense se lève. La Ruse essaie d'avoir raison de la Force. Ah ! dérision ! tout croule autour de ceux qui rampent! A quoi se retenir? à quoi s'accrocher? Menaçante, une toge s'agite. Une voix crie :
— Monsieur le président !
Et le président, drapé dans sa robe rouge, riposte avec la conscience certaine qu'à cette minute il protège contre les dents de la chicane quelque chose de grand :
— Vous ne parlerez pas !
L0 défense s'obstine, rédige des conclusions. La
suprême bataille s'engage, et, debout à la barre, un homme, un spectre, du tond de ses orbites creux, regarde ceux qui l'ont crucifié. Le commandant Esterhazy est là, immobile. Quelles pensées s'agitent sous ce front chauve et viennent se briser contre ces tempes creuses? Ses mains crispées tremblent. L'angoisse noie ses yeux. Cou tendu , prunelles braquées, chacun se penche avec une frémissante curiosité.
Je regarde M. Zola que le commandant vient de désigner d'un geste méprisant tandis que sa voix rauque déchirait le silence. Il est pâle. Le dos rond, la tête basse, le regard perdu, il donne l'impression d'un homme écrasé sous un fardeau trop lourd !
Je regarde et je songe. Je me souviens de toutes les pages que M. Zola a écrites sur la Douleur et sur la Pitié, du frisson d'humanité qui anime le torrent limoneux de ses phrases. Quelle démence a frappé cet homme? Je le demande à ceux qui l'aiment encore, qui lui font cortège et prennent leur part des huées qu'il soulève. Ah! qu'ils expliquent, s'ils le peuvent, par quelle injustifiable et sacrilège barbarie ils ont amené ici ce moribond sanglé dans son uniforme aux galons éteints et que ses pairs ont solennellement acquitté. Ah! ne
LE PKOCÊS ZOLA 165
parlez plus de justice et d'humanité, vous qui avez publiquement rétabli la torture! Dans vos nuits sans sommeil, vous le reverrez, j'imagine, ce profil décharné ! vous re verrez cette main spectrale dont la menace vous poursuivra; vous entendrez cette voix profonde vous reprocher votre cruauté ; l'hallucination sera si forte que vous aurez peur et que vous pleurerez. Ah ! comme vous guetterez l'aube avec impatience et comme, à l'approche du nouveau soir, votre cœur se tordra d'angoisse car, dût-il se lever d'une tombe, Esterhazy vous apparaîtra jusqu'à la nuit suprême où tout s'évanouit * conscience, remords et fantômes...
La défense, debout, lit ses conclusions avec une rage hargneuse. L'auditoire gronde. Des voix crient : « Assez ! » Mais on s'entête à chicaner. Par-dessus les têtes, des mots volent qui vont frapper, comme au visage, les généraux assis au fond de la salle. Une rumeur de tempête éclate tandis qu'on invoque l'histoire... Ah! oui, certes, l'histoire jugera tout ceci. Elle dira, pièces en main, pour la honte des uns et la gloire des autres, de quel côté, dans cette lutte où les uns épuisent leur souffle, les autres leur encre, se trouvaient la Justice et la Vérité...
De nouveau le commandant Esterhazy revient
à la barre. Tout h l'heure, en quelques mots poignants il a dit ses tortures de tant de semaines, son isolement épouvantable. Et maintenant, muet, les bras croisés, fidèle à sa parole : « Je ne répon-
M. le Commandant Ravary
drai pas à ces gens-là! » il écoute les questions sans fin, rédigées d'avance, qui lui sont posées. Cela dure trois quarts d'heure. Autour de moi, je vois de braves gens blêmir, des nez se pincent. Un mot malheureux et toute cette foule va se lever dans un élan d'horreur et d'indignation. Les minutes s'écoulent lentes, lentes. On questionne ton-
M. Jaurès
jours jusqu'à ce qu'enfin le président, à demidressé, s'écrie :
— Assez! Il s'agit ici de l'honneur et de la sécurité de notre pays !
Ah ! la longue, la chaleureuse ovation ! Nous battons des mains infatigablement. Le cauchemar a pris fin; sur les visages encore convulsés, un faible sourire déjà se dessine.
Et nous revenons au lieutenant-colonel Picquart. C'est toujours le même homme énervé, pâle, à la voix douce, insinuante, au geste précieux. Hier il a jeté le gant au visage de ses chefs. Il a qualifié de fausses des pièces qu'il n'a jamais vues. Que cache cette attitude? Pourquoi, lorsque s'en va le bel officier, ses camarades le suivent-ils des yeux avec cette inquiétante fixité? J'aime mieux taire ce que j'ai cru lire sur certains visages...
Des témoins défilent. Les uns tremblent, si fort même que l'un d'eux manque de tomber; les autres balbutient. La défense épuise ses dernières stratégies et comme dans la déroute jette dans le fossé les traînards avec les blessés.
L'audience est levée. Une vague humaine m'emporte parmi les galons et les aiguillettes. Devant moi, tête nue, le képi à la main, les traits
décomposés par l'émotion, les yeux pleins de larmes, le général de Pellieux s'éloigne, porté par une foule déchaînée. Des cris roulent comme un tonnerre sous les voûtes du Palais :
— Vive l'armée ! Vive la France !
Et le soldat marche à pas lents, sans prononcer un mot.
Du pavé, des maisons voisines, des quais là-bas, la clameur se lève, puis s'enfle et se répercute à travers l'espace.
Non ! non ! nous ne permettrons pas que la France soit assassinée sous nos yeux, que l'armée soit bâillonnée par des mains crochues et que tout ce qui demeure encore intact au milieu des ruines et de la boue soit. détruit!
Nous avons l'Espoir; s'il le faut, nous aurons la Haine. La Haine! Ce mot fut le cri de guerre, il y a trente ans, de l'homme contre lequel aujourd'hui la nation se soulève. Elle se soulève d'ailleurs pacifiquement. Le cri qui nous rallie tous ne menace pas un homme, mais son nom seul. Il est juste. Il retentira jusqu'au [dernier jour de ce drame sans nom. J'entends qu'il gronde et qu'il m'assourdit :
— A bas Zola ! A bas Zola! A bas Zola!