‹ Le procès ZolaChapitre 16 sur 23 · DOUZIÈME AUDIENCE · texte numérisé non relu

DOUZIÈME AUDIENCE

19 Février.

Désarroi, stupeur et banqueroute ! Ces mots résument l'audience d'hier. Il ne reste rien à M. Zola, )as même le mérite d'une belle attitude, car il n'a 3as su saisir l'instant si court où il pouvait encore e lever pour dire au jury !

— J'ai été trompé par une poignée d'hommes >ans foi, sans patrie et sans loyauté. Ma situation îst atroce. J'ai conscience aujourd'hui du mal que' 'ai fait à la France. Je renie ceux qui m'ont conduit jusqu'ici, je laisse entre leurs mains mon lonneur en lambeaux. Mais je veux désormais /ivre en paix avec ma conscience...

M. Zola s'est tu. Blême, presque paralysé par .'angoisse, sentant bien que sa cause est perdue, >onnom flétri, sa gloire en miettes, l'homme dont ious admirions naguère l'énergie laborieuse n'a )as su commander à ses nerfs et à son orgueil. Il

est resté cloué sur son « banc de gloire ». Désormais, entre lui et la France, il y a de l'irréparable. Et quand toutes les clameurs qui nous assourdissent seront apaisées, M. Zola jugera ce que valent pour un réprouvé la fraternité de « l'élite » et la sympathie de l'étranger...

La défense aux abois a rappelé le lieutenantcolonel Picquart à la barre. Il y est venu, et à la façon dont il a jeté son képi par terre, tous nous avons senti que le rebelle allait se trahir. C'est toujours la même thèse inacceptable. Les officiers généraux de l'état-major général sont des niais qu'on berne avec de fausses pièces. Le lieutenantcolonel Picquart ne les a pas vues. Qu'importe ! Il décide qu'elles doivent être fausses. Et cela est! C'est à cette misérable argumentation que la défense est réduite en fin de compte. Une protestation indignée s'élève. Maintenant le général de Pellieux est face à face avec le colonel Picquart. On ne l'accusera plus d'abuser du prestige de ses •croix et de son uniforme, car il est en civil. Il n'a plus rien à faire dans ce procès, rien qu'à attendre l'heure du verdict. Cependant il a tenu à flétrir publiquement l'officier révolté qui, sans preuves, poussé par un délire inexplicable, accusa ceux qui ont la garde de notre honneur et de nos frontières du plus abominable des crimes, et se fit le corn-

plice volontaire ou inconscient de ce morne Leblois, vil comme le mensonge et hideux comme la lâcheté.

— Tout est étrange dans cette affaire! s'écrie le général de Pellieux. Mais ce qui me paraît plus étrange que tout, c'est l'attitude de ce monsieur, et je le lui dis en face, qui porte encore l'uniforme et qui est venu ici à la barre accusertrois officiers généraux d'avoirfait un faux et de s'en être servi !...

L'officier bleu, la bouche en o, les sourcils arqués, lève timidement la main comme un écolier qu'on tance. Il expose de sa voix maniérée avec une subtilité de casuiste, qu'il n'a jamais émis que des appréciations. Et comme un magicien prononce un sortilège il ajoute avec un geste de menace :

— Rappelez-vous les papiers Norton...

Cette insinuation trop habile n'émeut personne. Le général de Pellieux, pour sa part, est las. Il le déclare catégoriquement : « Je me refuse à répondre désormais à une seule question n'ayant pas trait à l'affaire Zola ! »

La défense trépigne. Un poing fermé martèlela barre. Une voix tonne. Mais cette déclamation pompeuse fait sourire. Personne n'est plus dupe de ces violences. Seul, le président tient tête aux

menaces et l'auditoire l'applaudit, et du haut de son siège l'avocat général, impassible, écoute cl regarde. Pourtant cela ne peut durer ainsi. Depuis dix minutes, la défense ef le président sont aux

M. Pierre Quillard

prises, et le bâtonnier de Tordre suit, dans une attitude penchée, la scène irritante. « Camisole de force! Bâillon! » crie l'un. « Posez des questions! rien que des questions! crie l'autre. L'interrogagatoire du lieutenant-colonel Picquart se traîne encore quelques minutes, puis l'officier bleu ramasse son képi, le jette sous son bras et quitte la salle en faisant sonner ses éperons. D'autres

M. Teyssonnière

témoins défilent, parmi lesquels il faut citer l'éditeur de M. Bernard Lazare. 11 raconte une histoire obscure et pénible de lettres communiquées, copiées, livrées et dont on a retrouvé comme par hasard un double dans la serviette que M. Joseph Reinach perdit. en chemin de fer. M. Duclaux, de l'Institut Pasteur, fait ensuite une déclaration bien singulière :

— J'ai pensé, dit-il, qu'il était utile qu'un groupe d'hommes vînt dire au public que les débats du procès Esterhazy n'avaient pas dissipé l'obscurité du premier procès et qu'il était nécessaire de faire la lumière !

Consternée, la défense écoute ces paroles. Il est trop évident que M. Duclaux n'est venu ici qu'afin de ne pas se déjuger. Naguère il publiait dans le Temps un article analytique où il démontrait l'absurdité de l'acte d'accusation du commandant d'OrmescheviJle publié par les amis du traître. Pauvre savant! Encore une intelligence qu'on a trahie lune bonne volonté qu'on abafouée, stupidement, lâchement, traîtreusement en lui soumettant un document tronqué dans ses parties les plus essentielles ! Est-ce que cela au moins ne va pas ouvrir les yeux de ceux qui s'obstinent? Est-ce qu'il est besoin, lorsqu'on a pour soi le Droit et la

Vérité, de fabriquer des faux, d'acheter des consciences, d'appeler à son secours la ruse et la menace, d'invoquer le jugement d'hommes aussi suspects que cet expert belge dont la voix impudente nous criait hier, sous le nez des gardes impatients de lui passer les menottes aux poings :

— Eh bien ! les ai-je assez roulés les généraux! Il fallait finir sur un coup de théâtre. Ladéfense nous a, d'une voix creuse, lu la déposition de M. Séailles, absent par maladie. J'ai connu M. Séailles à la Sorbonne. C'est un professeur iont je me félicite de n'avoir point fait cas. Chétif esprit, il ferait, si on l'écoutait, haïr par la médiocrité,la misère de ses jugements, les plus beaux livres, les plus nobles idées, les plus grands artistes. Ah ! que ce mandarinat de médiocres et d'impuissants nous pèse, comme il attriste, comme il corrompt la vie intellectuelle de ce pays-ci où l'on prend les cuistres pour des penseurs et les buveurs d'encre pour des écrivains! Et puisque « l'élite » réclame une revision, qu'on lui accorde celle des esprits à rebours et des cerveaux obtus. Pour ne pas périr, la France a besoin de têtes lucides.

Les débats sont clos.

L'auditoire pousse un soupir de soulagement

LE PROCÈS ZOLA i g t

et la salle se vide, tandis qu'au banc de la défense un groupe éploré s'agite. Mais il est trop tard pour se concerter. Tout est perdu. Intrigues, machinations, tactiques sont bouleversées. On a la sensation d'un immense chaos qui demain sera du néant. Et maintenant la personnalité de M. Zola s'efface, disparaît comme un faible orgueil que rien ne soutient plus et qui tombe. Faut-il le maudire ou faut-il le plaindre ? Hier, un des cinq des soirées de Médan est venu tout exprès, de très loin, pour siffler. S'il revient aujourd'hui, j'en suis sûr, devant la faillite du maître, il aura le cœur serré lorsque, raidi par une volonté plus forte que sa tristesse, le chapeau levé, il criera mêlant son âme à celle du Peuple; maître souverain de toutes les grandeurs et de toutes les gloires :

— Vive l'armée ! A bas Zo!a !

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