‹ Le procès ZolaChapitre 17 sur 23 · TREIZIÈME AUDIENCE · texte numérisé non relu

TREIZIÈME AUDIENCE

21 Février.

La curiosité se lasse et cependant la salle ne désemplit pas. C'est toujours le même entassement houleux sur lequel tranchent l'or des uniformes, l'éclat des toilettes. Et, parmi les nouveaux visages, je distingue celui de M. Déroulède qui, après être passé devant M. Zola, va s'asseoir au milieu du prétoire. M. Zola, toujours pâle, est, aujourd'hui, d'une nervosité fébrile. Ses mains tremblent, tandis qu'il feuillette les épreuves du discours qu'il lira tout à l'heure. Son émotion est visible. Parmi ceux qui l'observent, qui l'ont admiré, aimé, défendu, combien se sentent, à cette heure, cruellement troublés! Mais je me souviens, quant à moi, de la parole de Renan :

— Non, la foi qu'on a eue ne doit jamais être une chaîne!

Et je suis en paix avec ma conscience.

L'avocat général Van Cassel. — Jusqu'à cette heure assis à contre-jour et comme enfoncé dans son profond fauteuil, M. Van Cassel ne nous a presque rien livré de son âme, de ses nerfs et de sa parole. Son visage est resté fermé, mais au pli de ses lèvres, au dodelinement de la tête, quelle méprisante hostilité on pouvait pressentir chez ce magistrat!... Debout devant son dossier ouvert les mains à plat sur son pupitre, l'avocat général parle d'une voix lente que gâte un accent provincial. 11 est visible dès la première phrase, qu'il n'a nul souci de troubler le jury par la sonorité de son éloquence. Ce sera l'honneur de ce magistrat d'avoir tenté de raisonner dans cette affaire où tant de gens ont perdu la tête et jeté à tous les vents le cri d'une conviction qui ne repose que sur des sentiments alors qu'elle ne devrait s'appuyer que sur des faits. Toutes les déclamations, toutes les pompes lyriques, les mots lâchés en cataractes n'y feront rien. Personne n'a prouvé d'une manière tangible, jusqu'à cette heure, l'innocence de Dreyfus. Cette preuve éblouissante qui devait nous crever les yeux, M. Zola la garde « enfouie dans le secret de son âme ».

Et c'est par un raisonnement fort simple — que j'ai fait ici même au lendemain de la déposition si

M. Crépieux-Jamin

grave du colonel Henry — que M. Van Cassel démontre la véracité de ce fait capital : Le lieutenant-colonel Picguart ne connaît pas les pièces du dossier judiciaire Dreyfus constitué par le colonel Sandherr, il ne l'a jamais eu entre les mains. Le dossier qu'il a connu, ouvert, compulsé avec l'aide suspecte de Mc Leblois était enfermé dans les archives du bureau des renseignements quatre jours avant que le procès Dreyfus fût ouvert. On peut donc dire et croire que si c'est en étudiant ce dossier que le lieutenant-colonel Picquart s'est convaincu de l'innocence du traître, il a fondé sa certitude sur des éléments étrangers à l'affaire. Sa conviction n'a nulle valeur.

Méticuleux, précis, roide, l'avocat général poursuit sa démonstration. Impassibles, les jurés l'écoutent. De temps en temps M. Zola s'agite sur sa chaise, d'un brusque sursaut se penche vers son défenseur, puis reprend sa pose orgueilleuse, la tête en arrière et les bras croisés. Il écoute ainsi sans un tressaillement la fin du réquisitoire qui s'achève froidement, nettement, sans menaces lyriques, tandis qu'au fond l'auditoire debout discrètement approuve...

M. Emile Zola. — La parole est au romancier. Il se dresse et, les reins arqués, s'appuyant à la

barre des témoins, face aux jurés, agite fébrilement les épreuves de son long discours, tandis que de sa main tremblante il assure l'équilibre de son lorgnon. Je fais un retour en arrière et je songe... Il y a neuf ans de cela ! En remerciement à un petit article batailleur, M. Zola m'a écrit un billet aimable. Je m'en souviens comme si je lavais reçu ce matin même : « Rien ne me va au cœur comme la poignée littéraire d'un débutant. » Cela m'a fait plaisir et je suis allé rendre à M. Zola sa poignée de mains. Il m'a reçu. Nous avons parlé pendant plus d'une heure. Il ne m'a rien offert. Je ne lui ai rien demandé. Et je suis parti, Je n'ai plus revu M. Zola de près qu'à la cour d'assises. Mais dans cet intervalle, si long, j'ai bataillé pour lui. A l'heure où toute une génération s'acharnait contre lui, j'ai défendu ses livres, ses théories littéraires. Cela me met singulièrement à mon aise aujourd'hui et tandis que M. Zola se penche sur son popier qui vacille je me demande par quel inexplicable bouleversement cérébral il en est arrivé, lui, l'homme du document, de l'enquête scientifique, à se ruer tête baissée dans une affaire aussi complexe, aussi délicate et qu'il ne semble pas avoir débrouillée comme il l'aurait dû.

LE PKOCÈS 20LA 1 91

Naguère, lorsque, coup sur coup, M. Zola publia ses Lettres à la jeunesse et à la France, nous fûmes de ceux qui les lurent avec le plus de fièvre et de curiosité, espérant que nous y trouverions la démonstration rigoureuse de Fiimonocence de Dreyfus. Hélas! M. Zola ne nous apportait rien que des phrases sonores sur le droit, la justice et la liberté. Tout ce lyrisme ne nous dit rien qui vaille. La moindre précision eût mieux fait notre affaire. A ceux de nos amis qui l'interrogèrent alors et lui dirent: «Faites-nous les raisonnements qui vous ont convaincus, nous serons avec vous...», M. Zola répondit encore par de vagues affirmations. Peut-être l'écrivain a-t-il gardé jalousement son secret pour le crier à cette audience et troubler par ce coup de théâtre la conscience attentive du monde entier. Ecoutons-le donc.

M. Zola parle ou plutôt il lit d'une voix saccadée, sans timbre, et redresse à chaque fin de phrase sa tête orgueilleuse. Dès les premiers mots, il révolte l'auditoire: «M. Méline, dit-il aux jurés, a voulu vous donner l'ordre de me condamner...» Est-ce que nous ne savons pas tous que le peuple de Paris n'aime pas les injonctions et que, lorsque le gouvernement lui dit: « Jeveux », il s'empresse

192 LE PROCÈS ZOL.l

de désobéir. D'autres mots malheureux se succèdent sur les lèvres convulsées de M.Zola: «Je laisse à l'Histoire le soin de juger mon acte ». On fail souvent appel à l'Histoire depuis le commencement de ce procès, mais elle qui jugera souverainement et pièces en mains, n'aura pas sur le traître Dreyfus les illusions de M. Zola et de ses amis. Et puisse-t-elle se taire sur leur intervention qui navre tant d'hommes de cœur !

Décidément M. Zola n'est pas psychologue. D'un mot, il flatte les jurés; de l'autre, il les blesse. « Vous êtes, leur dit-il, le cœur et la raison de Paris, de mon grand Paris.» Ce « mon » paraît excessif aux plus indulgents, mais écoutons la suite: « Votre très légitime inquiétude est l'état déplorable dans lequel sont tombées les affaires, de sorte que la pensée que vous avez apportée ici, la pensée que je lis sur vos visages, est qu'en voilà assez et qu'il faut en finir... Et si vous me condamnez, messieurs, il n'y aura que cela au fond de votre verdict... le besoin que les affaires reprennent. »

Pas un juré n'a tressailli. Qu'on leur prête de tels sentiments, cela ne les trouble guère. Ils ont entendu tant de choses depuis quatorze jours, tant de discours se confondent dans leurs cerveaux,

nt d'apostrophes vibrent encore dans leurs eilles que, lorsque M. Zola leur crie : « En me appant, vous ne feriez que me grandir! » ils ne iraissent pas surpris. M. Zola proteste ensuite de n amour pour la France. Mais, de l'affaire Dreys, il ne dit rien, sinon qu'elle est devenue « bien >,tite, bien perdue et bien lointaine » ; quant à la •euve de l'innocence, il sait où elle est, où l'on mrrait la trouver. « Mais s'écrie-t-il, nous ne sortons à cela que dans le secret de nos âmes et notre \goisse patriotique est qu'on se soit exposé à recenr un jour un démenti de cette preuve après )oir engagé F honneur de l'armée dans un mennge». Explique qui pourra ce langage sibyllin, aguère, lorsqu'il bataillait pour la science expémentale, les enquêtes documentaires, l'analyse ; la vérité, M. Zola aurait, en écoutant des affir- Lations aussi ténébreuses, dédaigneusement souri.

se serait demandé comment une vérité » qui ourt les ambassades » peut être à la fois « pro~ 5gée par à' infranchissables formalités » et à la Lerci du gouvernement qui, « convaincu de Innocence de Dreyfus », pourra, quand il le voudra tsans risques, faire la lumière...

Que valent ces affirmations? Sur quels faits appuient-elles? Ah! nous respirons tous! D'une

19 4 LE PHOCÈS ZOLA

voix retentissante, M. Zola vient de crier : « Dreyfus est innocent, je le jure ! » et nous allons savoir pourquoi. Illusion ! Chimère ! Nous ne saurons rien. Dreyfus est innocent parce que M. Zola le jure. Je le dis d'un cœur navré, mais ces sermentslà sont d'une puérilité qui désarme.

« Par mes quarantes années de travail, par l'autorité que ce labeur a pu me donner, je jure que Dreyfus est innocent. Et par tout ce que j'ai conquis, par le nom que je me suis fait, par mes œuvres qui ont aidé àl'expansion des lettres françaises, je jure que Dreyfus est innocent. Que tout cela croule, que mes œuvres périssent, si Dreyfus n'est pas innocent. »

M. Zola jure tout cela d'un ton superbe. Celaj n'émeut personne. C'est qu'il faudrait pour être! ému abdiquer sa raison, son jugement et s'agenouiller devant M. Zola comme un petit enfant1 devant le Bon Dieu. Les sentiments de M. Zola, ne sont pas des preuves. Ses serments ne sont pasj des faits. Ses vitupérations ne sont pas des raison-i ne ment s. Il ne suffit pas qu'il se dresse et qu'il! crie à la face du monde : « Dreyfus est innocent » pour que le front des hommes touche la poussière. Eût-il accompli les travaux d'Hercule, quelle autorité cela donnerait-il à M. Zola pour venir

LE PROCÈS ZOLiV 195

affirmer sans preuves l'innocence d'un traître condamné par ses pairs? Par ses œuvres, M. Zola, certes, a droit à l'estime des lettrés ; par un travail incessant, il a forcé l'admiration des plus hostiles à sa gloire, mais le rayonnement de son nom s'arrête là. Son autorité se limite aux bornes étroites de la littérature. C'est ce qu'il faut qu'il comprenne enfin et, avec lui, tous ceux qui croient orgueilleusement que le pouls du monde bat dans leur encrier...

M. Zola s'est assis. Du fond de la salle, des sifflets s'élèvent, et déjà la voix de MeLabori roule comme un tonnerre et durant deux heures ce

fa

fracas se prolonge...

Dehors, il y afoule. Une foule agitée qui gesticule et crie. La police s'efforce de contenir cette muraille humaine qui [enveloppe le Palais de sa ceinture immense. Demain, pourra-t-on élargir encore ce cercle, la maintenir? Car c'est en vain que les jours passent, que les audiences se succèdent, que l'heure du dénouement se hâte : la foule, comme au premier jour, pousse, tandis que les spectateurs de ce triste procès s'en vont par petits groupes, le même cri strident et furieux :

— A bas Zola !

M. Frank, expert belge

Page 1