QUATORZIÈME AUDIENCE
22 février.
Peu de monde aujourd'hui. Le vide se fait auur de cette audience où doit se faire entendre pen ant deux heures et demie, une voix retentissante )mme un gong sans que, de ce torrent de mots, 'apostrophes et de métaphores défraîchies, il se égage un seul fait nouveau, un seul argument ^rieux, une seule preuve décisive. Ceux qui aiîent l'éloquence pour elle-même et le vain bruit es mots harmonieux et vides, tel M. Jaurès, sont i, recueillis, muets, attentifs. Des amis de la faillie Dreyfus voisinent avec ceux de M. Zola. Au ond, les rangs serrés des officiers forment une aie. La sonnette annonçant les jurés et la cour omine les murmures. Un grand silence s'établit. Maître Labori. Grand, robuste, hardi, violent, les yeux gris luisent sous ses sourcils blonds. Une îexprimable expression de brutalité se dégage de
ce visage rose, de ce front bas mangé par les che veux, de ces mâchoires de dogue, de cette bouche de derviche et de ce cou de taureau. Ces mains qu claquent comme des pièces de bois, cette voix qu vibre comme un clairon d'airain, cette poitrine qui résonne comme un tambour sous le martèlement du poing, oui, tout cela crie la force, la force déchaînée, brutale, irrésistible. Mais nous ne sommes point, pour notre bonheur, dans le pays où ce sont ceux qui crient le plus haut qui ont raison. Toute cette grande éloquence me laisse inébranlable. La moindre argumentation ferait mieux mon affaire. Tout à l'heure, nous analyserons la plaidoirie de Me Labori, nous verrons ce qu'elle contient sous ses mots sonores, ses farouches trépidations, et nous toucherons du doigt le chaos, la misère et le néant de ce discours que M. Zola écoute les oreilles dressées, ivre, avec un tremblement de joie.
C'est qu'il manque à Me Labori quelque chose de plus précieux que les dons extérieurs; il lui manque : 1° la précision ; 2° l'esprit critique ; 3° l'esprit d'analyse ; 4° l'espri t de coordination ; 5° la logique. C'est une force qui n'a ni règle, ni mesure, ni direction que la sienne, aussi s'éparpillet-elle en vain et sans profit et ne peut-elle troubler
i raisonneur lucide que les vociférations n'ef- •aient point, que les serments n'abusent pas et ue les erreurs volontaires, les assertions fausses, )s déductions caduques et les raisonnements boimx éclairent jusqu'à l'évidence.
Je pourrais réfuter phrase à phrase la plaidoirie e Mc Labori, mais c'est un travail qui dépasse le adre d'un article improvisé, où les impressions oivent, d'ailleurs, tenir plus de place que les idées.
ependant, notons que M. Zola et son défenseur irent leur conviction de l'innocence du traître es faits suivants :
1° Le commandant Forzinetti, « eut à première me r intuition que Dreyfus était innocent, » Je reçois le profil de ce geôlier doucereux, sa silhouette ilaudicante. Lorsqu'on lui amenait un pauvre pioupiou, mauvaise tête et bon cœur, sentait-il son cœur se tordre d'angoisses? Allait-il gémir dans la cellule del' « homme », mêler ses larmes aux siennes et recueillir ses divagations? Ce singulier directeur de prison a eu pour Dreyfus des indulgences qui font rêver. Et lorsque ce soldat accusé du crime de trahison s'écriait avec une impudence imbécile : « Mon innocence une fois reconnue, je demanderai la croix et je donnerai ma démission! », comment son geôlier, tout intuitif
qu'il fût, ne sentait-il pas s'éveiller en lui sa méfiance? Il est stupéfiant qu'il n'ait pas été bouleversé par la niaiserie, la bassesse morale de ce misérable auquel il suffisait d'un bout de ruban rouge pour tout oublier de ce qu'il avait subi : soupçons, affronts, tortures, depuis la main qui arrête jusqu'à la bouche qui accuse, et, par-dessus toutes ces choses affreuses, la haine universelle.
Naïf commandant ! âme timide auprès de laquelle il suffit qu'on pleure pour avoir raison!1 Vos << intuitions » ne peuvent prévaloir contre une certitude écrite, contre l'aveu même que dans une seconde d'affaissement le traître a murmuré, les mains aux tempes, avec un rire d'égarement...
2° La pièce secrète, celle qui porte ces mots : « Ce canaille de Z>..., » estime pièce dérisoire, sans valeur au point de vue judiciaire. Le lieutenant-colonel Picquart a déclaré qu'elle ne pouvait s'appliquer à Dreyfus; enfin, elle est peut-être fausse.
Autant de mots, autant d'erreurs. Me Labori se souvient trop de ce qui le sert. 11 oublie trop aussi ce qui doit le perdre. Qu'il y réfléchisse, il a contre lui la vérité. Cette vérité, la voici :
Quatre jours avant F ouverture du procès Dreyfus
le dossier secret D. . ..paraphé par le lieutenant-colonel Henry, était mis sous enveloppe scellée, paraphée, et enfermé dans un coffre-fort. C'est dans ce dossier, que se trouvait la pièce: ce canaille de D... C'est ce dossier que le colonel Picquart a eu sous es yeux en août 1896. Et quant aux dossiers judiciaires Dreyfus, personne en dehors du colonel Sandherr n'en a jamais eu connaissance au bureau des renseignements et depuis la fin du procès, c'est-à-dire depuis les derniers jours de décembre 1894, il est sous scellés.
Que valent donc les affirmations du colonel Picquart qui ne sait rien, l'argumentation de Me La- 3ori qui, volontairement on non, se trompe 'i
3° L'analyse du rapport d'Ormescheville. Mais ce rapport a été tronqué dans ses parties essentielles, dans toutes les publications qui en ont été ?aites. Aucun des faits et témoignages accablants 30ur Dreyfus n'a été porté à la connaissance du Dublic que l'on peut abuser aussi facilement que Ml. Duclaux, puisque la loi condamne le commanlant d'Ormescheville au silence et que la lecture le l'acte d'accusation intégral n'a été faite qu à luis clos. Encore un argument qui croule.
4° « Il y a une déclaration officielle devant une
commission du Reischtag, et la défense aurait pu citer des diplomates étrangers. »
Vraiment ilesttrop facile de répondre. La déclaration de M. de Bulow, qui s'inspire trop visiblement des procédés chers à M. de Bismarck, est nulle et sans valeur devant un juryfrançais.Quant aux diplomates, qui donc ignore que, s'ils disaient la vérité, leur fonction deviendrait inutile?
C'est un édifice de sable que cette plaidoirie. A peine élevé, il s'effondre. Me Labori halète. La sueur inonde son visage. Ses pectoraux grincent et l'auditoire, assourdi, n'a qu'un désir, se réfugier dans le silence et savourer la joie de ne plus rien entendre. L'audience est suspendue. Des femmes se pâment. Un roucoulement adulateur emplit la salle, cependant que, sourd à toutes les flatteries, le défenseur s'éponge. 11. fait chaud. Une atmosphère d'orage pèse sur nous. Le pouls des uns bat la fièvre. Le cœur des autres se dilate, mais nul n'est calme; pas même ceux qui, muets, le front songeur, en file taciturne, ont regagné leur petite salle, là-haut. Et du dehors des cris nous arrivent mêlés à des sonneries de trompes et de clairons, comme si l'Emeute répondait à la Mascarade.
L'audience est reprise. Me Labori se dresse. C'est toujours la même impression, Front bas.
M. Je Commandant Esterhazy
Thorax immense. Des sonorités se brisent aux murailles. Des femmes là-bas, pâlissent, pleurent. Pardessus le rebord des loges, à l'Ambigu, j'ai vu s'incliner ainsi plus d'un front charmant, des prunelles d'oiseau égrener leurs larmes. Que prouve cette lecture de la dégradation du traître Dreyfus empruntée à Y Autorité? Gela peut faire sangloter les femmes. Cela ne troublera pas la conscience de ceux qui jugent, de ceux qui savent.
Que la défense ose donc faire venir ici les quatre officiers de l'Ecole de guerre perchés sur le toit d'un hangar et auxquels, après la dégradation, tour à tour, le capitaine Lebrun-Renaud et le commandant d'Attelles crièrent: «Il vient d'avouer! Il vient d'avouer! » tandis que la foule massée aux abords de l'Ecole militaire poussait des cris de mort!
Mais ce serait signer sa condamnation, s'étrangler soi-même. Mieux vaut tonner et mugir, dresser sur le Sinaï de ses œuvres complètes sa silhouette d'apôtre et sommer la Raison d'abdiquer devant la Folie mystique. C'est achever de jouer « en beauté » le plus détestable des rôles...
L'audience est levée. Pâles et parfumés, de précieux jeunes gens battent des mains tandis que M. Zola se jette dans les bras de son défenseur.
Pourquoi cette embrassade au bord de l'abîme ouvert soulève-t-elle tant de joie et le délire de ces belles curieuses qui déchirent leurs gants comme au théâtre après le couplet du ténor? Debout sur une banquette au fond de la salle, un jeune officier s'indigne. Ses prunelles ardentes défient les rieurs. Un avocat prudemment s'esquive et, sous la menace de cette main tendue qui les souffletterait, les précieux jeunes gens défilent, graves et compassés.
Dehors, la foule applaudit les officiers. Les mains se tendent. C'est une effusion sans fin. La foule rejetée bien loin gronde. On l'entend sans la voir. A grands tours de roues, sans perdre une minute, M. Zola vient de partir. Combien l'attendent ici les pieds dans la boue glacée qui voulaient une dernière fois le huer au passage? Mais leur patience se lasse, leur colère éclate, et haché par le mugissement des trompes, scandé par les sonneries des clairons, le grand cri justicier s'élève quand même au-dessus de Paris désœuvré :
— A bas Zola!