QUINZIÈME AUDIENCE
23 Février,
C'est la suprême audience. Un troupeau humain que rien, ni les protestations des femmes qu'on écrase, ni la dignité des avocats qu'on bouscule, ne peut maîtriser, envahit lentement la salle. Un à un, des bustes émergent le long des murailles, des mains s'accrochent aux corniches et bientôt tout un rang de spectateurs haut juchés domine l'auditoire. On crie : « De l'air ! » car on respire une haleine de feu. Tous les fronts sont en sueur. Derrière la cour, dans la pénombre, des éventails s'agitent, et dans le grand silence une voix monte vibrante et profonde comme au premier jour.
Ah! certes, Me Labori a du souffle. Pourquoi faut-il qu'il n'ait que cela? Otez-lui son larynx de cuivre, sa bouche de derviche dont le formidable hiatus met sous sa moustache blonde et ses prunelles grises un trou d'ombre effrayant, il ne lui
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reste pour sauver sa cause qu'une argumentation boiteuse et des virevoltes professionnelles aux- ] quelles nul ne se laissera prendre.
A grand fracas, M° Labori refait à sa façon l'histoire du procès Dreyfus ; il s'attache à démontrër que le lieutenant-colonel Picquart, le bel officier bleu, retors, insinuant, rebelle, est un héros. Des huées s'élèvent tandis que les jurés impassibles songent. Pendant quatre heures, c'est un formidable déluge de phrases, décris, d'apos- ' trophes. On dirait un torrent qui charrie des pierres. Comment n'être pas broyé sous cette ava- j lanche?Les plus résolus courbent le dos. Leur esprit rompu vacille. Mais aux premiers mots de j la péroraison chacun se redresse. Et chaque phrase I du défenseur va soulever la colère de l'auditoire. 1 Inquiet, replié dans une attitude crispée, M. Zola écoute. Son front penché, que caresse le jour blafard qui glisse en biais des hautes croisées, paraît plus jaune et sous la moustache en brosse la bouche grimace douloureusement.
« La lettre de M. Zola fut un cri de justice et \ de vérité... » Un déferlement d'outrages couvre la voix de l'avocat qui, les bras levés, la toge ouverte et le rabat flottant, s'immobilise en une attitude d'acteur qu'on rappelle. En vain le président
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menace-t-il de faire expulser le public, sa voix se perd dans le tumulte comme un cri d'oiseau dans le vent du large. Et peu à peu, avec un bruit sourd de marée qui baisse, la tempête meurt. La défense reprend, tandis qu'une main se pose frémissante sur l'épaule de l'écrivain :
— Ne frappez pas Emile Zola, messieurs les jurés! Vous savez bien qu'il est l'honneur de la France !
L'auditoire est debout. On siffle. On hue. Des cannes heurtent le parquet en cadence. En fermant les yeux, on a l'illusion que le Palais s'effondre dans un cataclysme. Et, comprenant. qu'il ne faut pas jouer plus longtemps avec cette foule qui ne se possède plus, la défense adresse un suprême appel aux jurés et retombe brisée à son banc. Des avocats applaudissent. Ceux qui ne plaident jamais ont pris depuis quinze jours par la bouche de leur véhément confrère une terrible revanche. Cela explique leur enthousiasme. L'audience suspendue, c'est dans la salle un tohu-bohu sans nom. Des femmes, le visage cramoisi, délirent avec de grands gestes. Dans un groupe, M. Déroulède pérore. Sa main gantée de noir s'agite au-dessus des têtes. Et dans le fond de la salle le groupe compact des officiers assiste presque impassible à
ce spectacle inouï qui se déroule comme la vision d'un halluciné.
L'audience est reprise. Deux lampes sont allumées sur le bureau de la cour. Une clarté crépusculaire baigne encore la salle et tous regardent le petit spectre noir qui s'accoude à cette place même où tout à l'heure se détachait la haute stature de Me Labori.
M. Clemenceau se lève. Petit, légèrement voûté, avec son visage de Kalmouck aux pommettes violentes, au front bombé sous lequel brûlent si ardemment ses sombres yeux, sa courte moustache blanche et son crâne ras, M. Clemenceau, les mains à plat sur la barre, laisse tomber dune voix hésitante les premiers mots de son discours.
C'est la première fois que je lui vois cette lenteur de gestes, cette attitude compassée. Fougue, esprit, clarté, qu'êtes-vous devenus? D'une main qui tâtonne, M. Clemenceau remue des papiers, cherche des notes. Sa voix coupante et grêle résonne faiblement sous ce haut plafond, sa taille que ne grandit plus la tribune paraît minuscule et son geste pourtant énergique paraît mesquin, car tout à l'heure ici deux bras se déployaient immenses, dans une envolée tragique, et rien n'est déplaisant
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comme le tapotement de cette petite main sèche qu'un mouvement rythmique ramène sans cesse à son point d'appui.
M. Clemenceau ne défend nullement M. Zola. 11 nous explique l'évolution de sa conviction personnelle. Certes, c'était son droit. Mais comme nous eussions aimé l'entendre pousser alors un de ces cris que les sceptiques eux-mêmes n'écoutent pas sans pâlir ! Ce cri peut-être aurait atténué la fureur d'une foule hostile. Mais, minute par minute, l'auditoire s'énerve. Voici qu'il éclate. Des cris blessants se croisent, mêlés à des sifflets. M. Clemenceau, qui connaît ces tempêtes, demeure impassible. Quatre jurés sur douze, le corps penché en avant, regardent curieusement ce petit homme énergique et froid dont les mains, aujourd'hui si faibles, ont tenu si souvent en balance les destinées de la patrie. Par petites phrases lentes qui se succèdent à de courts intervalles, tantôt penché sur son papier le lorgnon aux doigts, tantôt accoudé à la barre dans une posture fatiguée, M. Clemenceau achève de prononcer son discours. Et chacune de ses phrases tombe comme une pierre dans un abîme.
— Nous comparaissons devant vous. Vous comparaissez devant l'Histoire.
M. Clemenceau s'assied. Déjà l'avocat général est debout. L'émotion le secoue. Sa voix tremble. Ses deux bras levés l'enveloppent d'un tourbillon rouge. Et le magistrat rigide et hautain devient fougueux comme un tribun. Son apostrophe frémissante fait la stupeur au banc de la défense. Une formidable acclamation salue les derniers mots de cette riposte enflammée :
— Messieurs les jurés, vous êtes aujourd'hui l'âme de la patrie !
M. Zola se tourne vers son défenseur. Au regard qu'ils croisent, on peut deviner leur pensée :1a bataille est perdue. Et l'opiniâtre avocat se lève avec un geste qui signifie: « Pas encore! » Ah! celte fois, il faut le dire, Mc Labori a eu l'envergure lyrique d'un grand orateur. Son rugissement de lion blessé nous a pris tous aux entrailles. Mais le grand art des uns ne fait pas oublier aux autres le grand devoir qui leur incombe.
Un à un, sous les regards braqués de tous les assistants, les jurés ont quitté la salle. Ah! qu'il entre donc ici un peintre de génie qui, du bout de sa brosse enfiévrée, fixe pour la postérité la physionomie de cette salle... Ici, debout sur des banquettes, des gens pérorent. Là, dans un tourbillon humain, toques et chapeaux, mains et visages se
confondent. Des femmes harassées se hissent sur leurs chaises pour voir et pour respirer. M. Zola, debout au milieu de ses fidèles, bat le plancher de son pied rageur. Un sourire crispé, c'est tout ce qu'il montre à ceux qui l'observent. Et les minutes s'écoulent cruellement lentes au milieu du tumulte fou des questions, des cris et des menaces. Sept heures : la sonnette tinte. Les jurés reviennent. Ils sont graves, sévères, nettement hostiles. Ils se tournent tous vers M. Zola, longuement le fixent comme pour l'assurer que leur conscience est tranquille et qu'ils ne regrettent pas de l'avoir « grandi ». La cour rentre solennelle. Et le chef du jury lit la sentence de sa voix pointue. Deux oui violents crient à la France la résolution de ces braves gens qui veulent en finir avec la discorde civile, les basses passions déchaînées et cette apothéose sans nom d'un traître à jamais enseveli dans sa morne misère et son éternelle infamie.
Du dehors, une clameur frénétique répond aux applaudissements de la salle. La « conscience légale du pays » vient de prononcer son verdict, « Cannibales! » crie M. Zola, visiblement déconcerté; puis, lorsque après le prononcé delapeine (1)
i. La cour a condamné M. Emile Zola à la peine d'une
l'audience est levée, tandis que les amis du romancier s'efforcent de le consoler, l'auditoire acclame les généraux, qui s'en vont tête nue, en criant :
— Vive la France !
Dehors, mille bruits se confondent que je n'écoute plus. Le sort de la Patrie était enfermé ce soir entre les quatre murs de ce Palais grondant. La Patrie est sauvée et, mêlé à cette foule qui ne se possède plus, pleure et trépigne, nous pousserons, nous aussi, le triple cri qui, désormais doit réunir dans une même communion tous les citoyens de ce grand pays qui sort plus grand encore de cette crise affreuse :
— Vive la Piépublique ! Vive l'armée! Vive la France !
année d'emprisonnement et de trois mille francs d'amende. M. Perreux, gérant de V Aurore, à la peine de quatre mois d'emprisonnement et trois mille francs d'amende.
LA GENÈSE DE L AFFAIRE ZOLA
LA GENESE DE L'AFFAIRE ZOLA
Les arguties, les subtilités de droit, les incidents d'audience soulevés comme à plaisir dans le procès Zola ont rendu obscur et presque incompréhensible, pour ceux qui ne l'ont pas suivi euxmêmes avec la plus minutieuse et grave attention, ce qui se dégage à l'heure actuelle avec une éclatante netteté de l'ensemble des débats.
Il ne s'en dégage pourtant qu'une chose, recherchée par la défense avec un emportement louable, mais qui devait la perdre.
// ne s'en dégage que la lumière absolue et définitive et l'impossibilité dans laquelle se trouvent jusqu'à ce jour et la famille du traître et M. Zola de prouver l'innocence d'Alfred Dreyfus.