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LES DEUX DOSSIERS

Tout d'abord il faut rappeler et résumer en termes aussi clairs que possible la déposition du colonel Henry à l'audience du samedi 12 février :

Colonel Henry. — Jamais la pièce « Canaille de D... » n'a eu de rapport avec le dossier judiciaire de l'affaire. Je le répète, jamais, puisque le dossier est sous scellés depuis l'année 1895. Il n'a été rouvert qu'au mois de novembre dernier, lorsque M. le général de Pellieux a eu besoin du bordereau original pour son enquête au sujet de l'affaire Esterhazy. Par conséquent, la pièce : « Canaille de D... » n'a aucun rapport avec le dossier judiciaire Dreyfus.

Ce premier point est posé. — Il est essentiel, en ce sens que tout à l'heure je démontrerai que le lieutenant-colonel Picquart n'a jamais eu sous les yeux que le dossier contenant cette pièce : « Ca-

M. l'Avocat général Van Cassel

tiaille de D... » et que par conséquent il ne connaît pas le dossier secret Dreyfus, antérieur, contemporain et postérieur au jugement de 1894 qui établit par un faisceau de preuves irréfutables la culpabilité certaine du condamné.

Relevons maintenant un autre point aussi capital ians la déposition du colonel Henry.

Colonel Henry. — Je vais m'expliquer sur les lossiers, car il y a deux dossiers. J'en prends la responsabilité. Eh bien! allons-y!

En novembre 1894, j'ai l'honneur d'appeler votre ittention sur cette date, Messieurs les jurés, au mois le novembre, un jour, le colonel Sandherr est entré lans mon bureau et m'a dit : « Il faut absolument que fous recherchiez dans vos dossiers secrets tout ce qui i trait aux affaires d'espionnage.

— Depuis quand ?

— Depuis que vous êtes ici. Vous les avez classées ? Je lui ai dit: « Oh! ce ne sera pas long : j'y suis

lepuis un an, depuis 1893.

— Eh bien, recherchez tout ce que vous avez; vous m reconstituerez un dossier. »

J'ai recherché ce que j'avais et fax retrouvé, je crois, mit ou neuf pièces, je ne me souviens plus exactement Lu nombre, dont une très importante, ayant un caracère extra-confîdentiel, si vous voulez même extra ecret.

Je fis un bordereau de ces pièces. Je fis copie de quelques-unes, et je remis le tout au colonel Sandherr. C'était, comme je vous le disais tout à l'heure, Messieurs les jurés, au mois de novembre 1894.

Le colonel le prit, le garda environ un mois. Vers le 15 ou le 16 décembre 1894, le colonel vint me trouver et me dit : « Voilà votre dossier. »

Ah! pardon : avant, il y a un détail important que j'oubliais.

Lorsque je remis le dossier au colonel Sandherr, je lui fis remarquer que la pièce extra-secrète, pièce importante dont je vous parlais tout à l'heure, Messieurs les jurés, ne devait pas sortir du bureau sans que nous en ayons copie ou la photographie. Il me répondit : « J'en fais mon affaire, j'en ferai faire des photographies. »

Il fit faire deux ou trois photographies, je ne me souviens plus exactement du nombre, dans tous les cas deux ou trois ; et, comme je le disais tout à l'heure, il me remit le dossier le 15 ou le 16 décembre 1894.

J'appelle votre attention sur cette date, Messieurs les jurés, parce qu'on a fait à ce dossier une légende, et je tiens à rétablir son histoire.

Le 16 décembre , j'ai repris le dossier, sans faire le dépouillement des pièces qui s'y trouvaient: j'ai remis le tout dans une chemise, puis ensuite dans une enveloppe sur laquelle j'ai écrit au crayon bleu : « Dossier secret » ; dans un coin de l'enveloppe j'ai ajouté : D.,et, au verso après avoir collé l'enveloppe, mon paraphe, ou presque ma signature, au crayon bleu.

J'ai remis ce dossier dans le tiroir de mon armoire secrète et il n'en est plus sorti qu au moment où le colonel Picquart Va demandé à M. Gribelin, c'est-à-dire— il se souviendra mieux de la date que moi, j'étais en permission — à la fin d'août ou au commencement de septembre 1896. Voilà l'histoire de ce dossier.

Il faut vous dire de plus, que lorsque le colonel Sandherr m'a remis ce dossier le 16 décembre 1894, je lui ai dit : Mais comment se fait il que vous n'ayez plus besoin de ce dossier-là ?

Il m'a répondu : « J'en ai un plus important et je vais vous montrer une lettre de ce dossier.

Il m'a fait voir alors une lettre, en me faisant jurer de n'en jamais parler. J'ai juré. Il m'a montré une lettre plus importante encore que celles du dossier. Il m'a dit : « Xai avec cela quelques documents, mais je les garde par devers moi et je m'en servirai si besoin est.

Je n'ai plus jamais entendu parler de ce second dossier ; jamais le colonel ne me Va remis.

Je ne sais pas ce qu'il est devenu : je ne l'ai jamais vu; le colonel Sandherr m'en a parlé une fois seulement, le 16 décembre 1894.

11 ressort donc bien nettement de cette déposition 5,

1° Que le colonel Sandherr avait constitué un dossier contre Dreyfus;

2° Que ce dossier n'a jamais été confié à la

garde des officiers du bureau des renseignements ;

3° Que seul, et sous la foi du serment le plus étroit, le colonel Henry a vu une pièce de ce dossier.

4° Qu'à son départ du ministère le colonel Sandherr Ta remis directement à l'un de ses supérieurs et non pas au service des renseignements.

Conclusion.

De l'affaire Dreyfus complète, le lieutenantcolonel Picquart ne sait pas un mot.

Le dossier qu'il se fit remettre, en avril 1896, parl'archiviste Gribelin, ne contenait rien qui eût directement trait à l'affaire Dreyfus ; c'était un dossier secret touchant à l'espionnage en général et les notions que le lieutenant-colonel Picquart a pu acquérir par l'examen de se second dossier, quant à l'innocence de Dreyfus, sont vaines, erronées et insignifiantes .

LE COLONEL PICQUART Chef du bureau des renseignements

Le lieutenant-colonel Picquartfutle successeur du colonel Sandherr.

Dès le premier jour, les officiers du bureau des renseignements jugèrent singulière l'attitude de leur nouveau chef.

Le lieutenant-colonel Picquart a lui-même déclaré à l'audience du H février que son premier soin avait été de modifier l'« organisation des services »où d'ordinaire le tri des paquets (1) apportés par les agentsd'espionnage,s'opéraitde la manière suivante : après un premier examen, le colonel Henry remettait les pièces contenues dans les pa-

1. Pour donner une idée de ce que peuvent être ces paquets et de la façon dont ils sont recueillis, disons que l'agent qui a rapporté au ministère de la guerre les fragments du bordereau mêlés à d'autres papiers ne sait ni lire ni écrire.

quets au commandant Lan th qui les examinait à son tour. Le chef des renseignements recevait ensuite du commandant les pièces qui paraissaient avoir une valeur sérieuse.

Le lieutenant-colonel Picquart, sousle prétexte qu'il voulait lutter « contre la routine » , prétendit se faire désormais remettre les « paquets » dans leur entier.

Ses ordres furent exécutés, mais, si j'ai bien compris les explications catégoriques du colonel Henry, cet officier n'en continua pas moins hrecevoir les «paquets» et à les examiner officieusement. Il l'a d'ailleurs formellement déclaré.

— C'est moi qui ai reçu le paquet et je vous le jure, Messieurs les jurés, il n'y avait pas trace de petit bleui

Ce petit bleu est, on s'en souvient, la pièce sur laquelle le lieutenant-colonel a voulu et veut encore baser la culpabilité du commandant Esterhazy.

Mais le commandant Henry, aujourd'hui colonel, dut s'absenter vers la fin du mois d'août 1896.

C'est à ce moment que le lieutenant-colonel Picquart — qui avait gardé dans son armoire pendant vingt jours les fragments du petit bleu enfermés dans un cornet et qui ne devait soumettre la

pièce reconstituée à son chef le général Gonse que quatre mois plus tard — se fit remettre par l'archiviste Gribelin le dossier secret, dit dossier D paraphé, que le commandant Henry avait enfermé dans son armoire secrète le 16 décembre 1894, trois jours avant le jugement d'Alfred Dreyfus, et qui n'en était jamais sorti.

Il est établi, d'autre part, malgré les dénégations de M. Leblois, dont l'attitude a été jugée par tout le monde, que ce dossier a été ouvert par le lieutenant-colonel Picquart au profit de celui qu'il appelle « son conseil ».

Et dès lors, si on admet comme vraie l'affirmation de M. Zola, qui accuse le premier conseil de guerre d'avoir commis une illégalité en prenant communication d'une pièce secrète que l'accusé ni son avocat n'avaient connue, il ne peut s'agir de la pièce: « Canaille de D... », enfermée dans le dossier dont s'agit.

Cette communication ayant été surprise, dans les premiers jours de novembre 1896, par le colonel Henry, le général Gonse fut prévenu, et le 16 au soir, après avoir remis son service au général, le lieutenant-colonel Picquart quittait Paris pour Nancy.

11 emportaitdu ministère la conviction queDrey-

fus avait été condamné sur la communication de la pièce secrète : Ce canaille de Z)..., ce qui n'a pu avoir lieu, cette pièce étant sous clef.

D'autre part, l'étude de la pièce lui avait montré qu'elle ne s'appliquait pas à Dreyfus seulement.

Il en conclut donc que l'ex-capitaine était innocent.

Le général Gonse a reconnu dans sa déposition que c'était cet état d'esprit qui avait rendu nécessaire l'éloignement du lieutenant-colonel Picquart.

Mais tandis que cet officier, obéissant aux ordres du ministre, quittait Paris, Me Leblois, mis au courant de tout par son camarade qu'il fréquentait assidûment, organisait les machinations destinées à sauver Dreyfus et à lui substituer le commandant Esterhazy(l). Et au moins de juin 1897, se trouvant à Tunis , le lieutenant-colonel Picquart recevait du colonel Henry une lettre dont le sens

1. Concurremment à Bruxelles, un agent M. L. P. à la solde de la famille Dreyfus racolait un ancien officier chassé de l'armée par indélicatesse nommé T... cet individu offrait de se dénoncer comme étant l'auteur du bordereau.

L'agent M. L. P. acheta plus tard en Belgique à diverses personnes des lettres du commandant Esterhazy.

JTM

M. Zola lisant sa lettre aux jurés

général est connu et qu'il qualifia de lettres de nenaces. C'est alors qu'il résolut de venir à Paris ;onférer avec Me Leblois pour lui remettre, avec a défense de ses intérêts, les lettres du général

onse.

À qui fera-ton croire qu'un officier en garnison l Tunis, et qui se sent « menacé» par une missive mssi peu dangereuse que celle du colonel Henry, dent à Paris uniquement pour remettre à un ivocat un paquet de lettres qu'il pouvait expélier sous un pli chargé ?

La vérité, c'est que le lieutenant- colonel Pic uard débarquait à Paris dans les derniers jours e juin 1897, qu'il avait dès son arrivée une ou pluieurs entrevues avec M. Leblois, son camarade V enfance, et que quelques jours après le 1 i juillet Scheurer-Kestner arrivait très ému dans la ribune officielle de Longchamps et y déclarait à aate voix :

— Je viens d'acquérir la certitude que Dreyfus 'était pas coupable.

Qui donc lui avait apporté cette certitude?

Maître Leblois.

Sur quoi cette certitude était-elle appuyée?

Sur les lettres du général Gonse — qu'il était n conscience impossible d'interpréter utilement

sans connaître les termes exacts des conversation qui les précédaient et celles qui avaient été ienue par la suite entre le général et le lieutenant-colone Picquart — et la nomenclature faite par l'avoca des pièces contenues dans le dossier secret D e qui ne sont pas , comme le croyait l'ancien chef di bureau des renseignements, les pièces décisives d< la culpabilité de Dreyfus.

Cela ressort des dépositions. La vérité s'établi ainsi d'une façon irréfutable. La complicité d( MeLeblois (1) est une chose acquise, patente, et sui laquelle il faudra que l'on se prononce, car elh seule explique la bonne foi de M. Scheurer-Kestnei et comment il a pu affirmer le front haut que si certitude était fondée sur des pièces, mais ces pièces il ne les avait pas.

Lorsqu'il comparut en qualité de témoin devan le généraf de Pellieux lors de l'enquête militaire ouverte contre le commandant Esterhazy, le général lui demanda s'il apportait ses preuves.

La déposition du général de Pellieux établit que le vice-président du Sénat répondit alors :

1. Vers cette époque Me Leblois fit un voyage en Angleterre. Userait intéressant le nom du personnage trop célèbre avec lequel, il se serait, dit-on, rencontré aux environs de Londres ?

— Me Leblois a un dossier, vous feriez bien de le convoquer.

Les rapports de Me Leblois et de M. Scheureriestner ont été établis par d'autres dépositions

D'ailleurs ils ne sont pas niés.

Si donc on rapproche ces trois faits ;

1° Le voyage du lieutenant-colonel Picquart, in juin;

2° Les entrevues avec Me Leblois, « son coneil », fin juin ;

3° La dernière conférence avec l'expert Teyssonlières envoyé par l'ancien garde des sceaux tf. Trarieux, fin juin \

4° La déclaration de M. Scheurer-Kestner à ongchamps, 14 juillet, on peut sans aucune émérité poser cette

Conclusion :

Me Leblois a été le principal et le plus actif gent du syndicat. Tandis que le lieutenantolonel Picquart retournait à Tunis, il continuait

Paris ses démarches auprès de M. Scheurer-

Kestner, entrait en relations avec Mathieu Dreyfus et préparait avec une habileté diabolique le saisissant prologue du drame piquant qui s'est déroulé sous nos yeux.

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